mardi 27 avril 2010

La vieillesse éternelle

Dans la salle à manger, trois blangos. Un jeune à crâne rasé. Les acclimatées vérifient le tiep façon capitaine. Un tismé arabe, le monde jure qu’il est blanc. Ils portent le même costume. Un trois pièces sénégalais. C’est musulman. Les rakias fument au-dessus du riz. On mange la même sauce. On cultive le même culte. L’exotique, superficie.
Dans la cuisine, un tonique échalas. Un beau Sénégalais. Mamour, sous-nom maternel. Prénom confidentiel : Lamine. La mine à phare chauffe le four à blanc. L’alchimiste remplit sa mission : le Boss a confié sa tâche à shit. La recette : fondre deux saves d’import Maroc et les mélanger avec la pâte Sénégal. La patrie vous sourit. C’est ainsi qu’on oublie. Lamine exulte. La confiance dore. Au Sénégal, il est mort. On le mord. Renié, il renaît. En France pour études, il jackpote son danger. À la fenêtre, un drapeau de dictateur africain cache la vue. Garde à vous. Un salaud – tortionnaire. Un assassin. Un criminel. Tant mieux. D’où sort-on ce raté ? Pas d’apologétique. Pas d’idéologique. Le but : filer la surveillance. Les condés des tours infiltrent.
Quand on trafique, méfiance. On se fie au défi. On flirte avec la parano. Dans la salle de bain, la lumière brille. La sista Comba a filé avec une compatriote. Elle fuit le trafic maison. Ça ne lui plaît pas. Elle cache les histoires à la mère mais elle regrette l’époque où le Boss était un petit des tontons. Le père est mort, il se croit tout permis.
C’est dans la chambre du Boss que ça se passe. Pape, on dit Mous, personne ne sait pourquoi. Le Boss gaze. Ça en jette, les spliffs. La pièce est tellement enfumée que les murs fument. Le Boss n’est pas seul. Il n’est jamais lâché. Deux collaborateurs planent sur le lit double matelas. L’Arabe sort de la banlieue d’Eonville. Il est en permission militaire. Il vaque à son service. Il tape à l’enfer. Il gobe des ecstas à langueur de nuit. Il draine dans les boîtes. L’autre est du Cameroun. Le natté dead inspire plus qu’il ne deale. Le rappeur représente. C’est râpé question carrière. Il toaste derrière les entrées, entre deux squares. Il traîne à la MJC. C’est un mythique de l’underground mytho.
Pape est tondu des tendus. Il guette un arrivage. Pas came, shit ou rabla. De la camelote. Du biz. Pape est un malin. Il bricole dans les vêtements. Des associés lui rabattent les occases. L’équipe du casse d’occase braque des dépôts, entrepôts en camionnettes. Ils sillonnent la région, là où la qualité est qualifiée. Ils braquent les baraques. Ils blindent le fourgon. Mission accomplie, Pape fourgue aux revendeurs. Les marges plus que larges. Ça paye double shit, moins craignos que la dope. La police s’éveille. Faut veiller les douaniers. À part les sheriffs, c’est la belle vie du vice.
Pape fiance la France. Sans travailler, on a la trouvaille. Sa réputation de bang du gang, Pape est adulé dans le quartier. Il gaze à la gazelle et sertit en serviteurs. Le drôle renverse les rôles. Les Blancs des barres l’assistent, Merco ou Golf, moyennant quelques services. Pape n’est pas avare. On tait pour lui. Un Noir anar, c’est plus que bien vu. T’es culte en moins de deux. Tu lâches les pires crasses, t’es absous des sous. Si tu défies la loi, tu es héros. Tes valeurs de voleur en pièces. Pape n’est pas Robin des tours. Le céréalier engrange un max de blé, flambe les soirées afro. Il circule en bande, on craint son respect, sa réfutation est réputée, personne ne refuse l’entrée, il prend des bouteilles, il paye comptant, c’est un joli cœur, il repart blindé, il est quelqu’un.
« Pape, c’est pour toi ! »
L’officielle joue la standardiste. Karima est la cop’s. En plus des cinq maîtresses du moment. Chef de ghetto, les nénettes tombent. Karima est trop fière pour voir clair. Elle se réveillera quand elle maturera. Pape ouvre la porte. Un rabatteur de douze ans est à la porte. Il s’appelle Mouloud, c’est une graine de délinquant ; un bon à rien que plus personne ne veut – ni les centres d’accueil, ni les prisons, ni les collèges. Le gamin graine de violent, turbulent, pagailleur. Il est sorti du système la haine haute. Il pige pour les piégeurs. Ses parents sont parés.
« Ils sont en bas… »
Mouloud est hors contrôle, sauf pour les cadors. Le respect, c’est la crainte. Pape sourit : ils, c’est son bras droit et l’équipe. Le blé est de sortie. Il entend la voix d’Alain Méribel, que tout le monde prend pour son frère. Il n’a ni frère, ni ami. Il profite. Il profile. Il se moque. Alain traîne avec lui ; point bourre. Ils fument ensemble, ils taffent ensemble. Rien à battre du reste. Alain est un gadjo, un orphelin de la rue depuis ses quinze ans, un taulard qui a usé les familles d’accueil. Un Sans Dealer Fixe. Il crèche chez Pape. Il tourne à l’héro. Pape profite de sa pomme. Il lui file sa camelote, l’autre est son bras droit.
« Le casino attend en bas… »
Alain a dû fumer un spliff trop serré, il a les yeux explosés. Alain est un foncedé chronique. Surtout ne pas poser de questions ni manifester d’inquiétude. La bande dispose d’un local dans une cave discrète du coin. Un lascar utilise la propriété inutilisée des darons. On entasse les fringues, on les fourgue ni vu ni connu. Les schmitts sont déphasés. Ils traquent le marcassin, pas le mocassin.
« J’ai débouché le champ’ ! »
Pape cultive sa légende. Il est Africain. Il est insouciant. Il est fêtard. Il croît dans sa bonne toile. Il crie dans les gris-gris. Il impressionne par ses facilités. Il bave les interdits. Il défie la loi. Il est contre la société. Preuve que sa rébellion marche : il est entouré d’une foule, admirateurs, courtisans, profiteurs. Traîner chez Pape, c’est signe qu’on est – de la mode. On est dans la place. On en naît. Pape fête son dernier plan. Dans un mois, il aura amassé de quoi flamber en voyage. Retourner dans sa millefa, au Galséné – branché, le verlan. Un serviteur a ramené du vin et de la bignouse. On va chouache. Le Camerounais se met à psalmodier ; une impro rap-ragga comme il en a le secret. En parallèle, Lamine a branché la sono. Il lance du reggae.
C’est cool, le reggae. On écoute du roots, respect. On hait contre le système. On ne sait pas trop contre quoi, mais on est tout contre. Les joints sont allumés en moins de deux. Les petites meufs ont plus envie de fumer que de manger. Elles sont venues pour s’enfumer. Elles délirent dans l’antre du diable. Elles comptent profiter. La nuit ne fait que commencer. Après, on bougera dans une boîte afro. On dansera la soirée. On boira. On fumera. On participera à quelque chose. Pape est reparti dans la cuisine. Il lance son thé sénégalais, trois tasses si serrées qu’elles vous réveillent un macchabée. Il a l’intention de délirer, de piaffe du sky et de pécho une petite chaudasse dans le dos de Karima. Karima ne capte rien. Karima dort. Pape la jettera pour repartir de l’arrière. Il est un dealer naturel. La mort lui appartient.

mardi 13 avril 2010

French carcan

Claude Delacampagne roucoule comme un paon. S’il peut, il fait la roue. À chaque fin de matinée, il est bourré. Il boit dès le petit matin, au réveil ; il est chef de rédaction. Du moins en retraite. Il a claironné comme un mort de faim qu’il s’opposerait contre vents et marées au candidat ultralibéral Alain Méribel. Maintenant que ce dernier est élu Président de la République française, il s’est bien gardé de le défier. Quelques piccadilles, il a revendu le journal mythique qu’il avait formé avec trois associés. Une légende : Delacampagne. C’est le statut qu’il s’accorde. Il pèse plus lourd que son journal. Le cigare aux lèvres, le cheveu hirsute quoique rare, chauve comme un moine, il pétille d’intelligence.
Son journal, c’est un étendard, un drapeau qui claque dans la brise de la presse : L’Observatoire. Laboratoire de l’observation journalistique. Personne n’a songé en trente piges d’existence à lui contester sa qualité d’hebdo. De grandes plumes s’y croissent. Delacampagne bien entendu, plus que les autres confrères journalistes. Delacampagne est entiché : les journalistes représentent l’avenir de l’intellectuel. Les journalistes : entendre le panier parisien, ceux qui ont percé et dont le talent de plume s’exerce dans les grands titres – pas les plumitifs qui s’échinent à pisser des lignes pour compter les chats écrasés des quartiers.
Courageux mais pas téméraire, Delacampagne a quitté son hebdo. Il est maintenant électron libre. La retraite n’existe pas pour un cerveau. Il vend du livre, un à deux l’an. Il anime un site Internet, des milliers de visites la semaine. Il est détesté des ultralibéraux, il se situe autour d’une position de centriste. Les grands esprits oscillent entre la politologie, l’événementiel, le politique, la réflexion, l’action… Lui butine entre les conférences, les analyses, les essais. Il contemple son parcours, entre académisme et journalisme. Il passe dans les émissions de télé.
On le demande ; son avis compte. Il est consulté. Il est consultant. Il est poil à gratter. Il finira en trublion consensuel. Il commence par dénoncer ; il finit par valider. C’est sa méthode. Il se définit comme conservateur progressiste. Les imbéciles répliquent qu’il serait surtout un vendu du libéralisme, qui l’utilise comme adversaire de service. Pas d’accord : Delacampagne est trop brillant pour être manipulé. C’est son avis sur la question.
Cette semaine, il est émoustillé. Il est un homme du livre. Il est un homme du libre. L’Observatoire lui a passé commande. Il cachetonne à la pige de luxe. Un numéro sur Internet. Les dérives d’Internet. Les rives de Gutenberg. Delacampagne entend dresser la critique d’Internet d’un point de vue Gutenberg – sans pour autant verser dans les poncifs – Internet et la pornographie, Internet et le complotisme, Internet et l’antisémitisme, Internet et l’extrême-droite, Internet et la calomnie… Etcetera. Delacampagne est un prof qui adore les problématiques. Sa problématique est d’un modéré. Centriste. Libéral. Consensualiste.
Delacampagne bat la campagne. Il a acheté un mas provençal, qu’il a retapé. C’est sa fierté. Sa réussite. D’après lui, Internet est au service de Gutenberg. C’est sa ligne – sa conduite. C’est sa vision : le Progrès conserve. Il n’a rien contre Internet. Internet est au service des journalistes. Les complotistes, pas son rayon. Il hausse les épaules. Pour lui, franchement, ce sont des pauvres types qui délirent sans la réalité. Lui, il est l’analyse, l’engagement, la réflexion, l’inflexion, la flexion. Delacampagne est gymnaste. Un gymnaste qui picole. Delacampagne est un original. C’est son image dans le milieu. On le dit hors normes. Il sourit.
Il a le chic pour se démarquer de son monde sans choquer. C’est son talent. Il fait dans l’accord. De temps en temps, il sort une pique, puis se rattrape. Pas question de quitter la route. Un dinosaure suit sa ligne. Conduite. Pour Internet, il a trouvé la conciliation. Il parade. Ce sera Internet au service de la presse. Ils ont tous peur d’Internet, lui a plutôt peur de peu. Internet est ami. Il a bouclé son numéro. Il a fini son édito. Il reçoit par fax les différentes commandes. Certain, ce numéro va s’arracher. Une fois de plus on dira que Delacamagne est bankable. Delacampagne est une affaire. Delacampagne est le cerveau. Le cerf vaut – son pesant d’eau. L’Observatoire vaut une messe.
Delacampagne est un libre penseur. Un libre peseur. Il se sert une lichette. Une anisette. Un pastaga. Delacampagne a le sentiment du devoir. Demain, il pend le TGV. Il file pour l’Est. Eonville. Une vile de province. Il adore le terroir (pas plus de deux jours). On lui commande une conf’. Changements stratégiques et mutations industrielles. Il baragouine, on l’admire, de quoi se plaint-on ? Il a peur de clamse. Quand il a les pétoches, il bouteille. Il vermeil. Ce soir, il devait sortir, voir une pièce, du théâtre, finalement, on a décommandé. Un animateur lui demande de commenter l’actu sur son plateau. Du prime time. On le bichonne. Bientôt le vieux sage.
Il prend des trémolos dans la voix pour montrer la voie. Il essaye de peu se montrer. Pas trop, pas top. Il se méfie de l’exposition. Il ne pense jamais au lendemain. La postérité, il rigole. Le caniveau vaut les veaux. À vau-l’eau. Le succès, c’est maintenant. Il est du présent. Il ressert un dernier godet. L’insouciance. Les grands esprits boivent beaucoup. Il boit pas mal. Il pèse son mal. Il tise son râle. Il tisse sa toile. L’araignée bourrée a son coup d’avance, dans le nez. Tout lui est permis. Conduire. Jamais ivre. Imbibé. S’il s’effondre, ce sera la révérence. La référence. Délivrance. Il croule sous la popularité. Il coule sous la spontanéité. Il sue. Il a froid. Il est cœur. Il est choix.

vendredi 19 mars 2010

Zanzibar

On tire la moue sur le plateau de Claude Delacampagne, le présentateur à la mode oligarchique. Delacampagne n’est pas animateur. Il se présente comme journaliste. Il est le directeur de publication du principal hebdomadaire ultra-libéral de France. Il s’occupe d’émissions aux formats aléatoires. Manque d’audience, absence de continuité – il s’en fiche. Au départ, il faisait dans la critique littéraire. Maintenant, il est branché politique. Tant que c’est de la critique, avec le monde qu’il connaît, il est à la mode. Il est bankable. Lui ne rapporte pas de fric. Mieux : il rapporte la voix du maître. La voix des industriels. La voix des financiers. L’avoine des patrons. Le domino des dominants.
Il sort du Tout-Paris. Il est riche, célèbre, vieux, beau. Son succès, auprès du public, des femmes, des milliardaires, c’est le grandiose propagandiste, le mirifique romancier, l’énorme télégénique. Pour paraître ouvert, il a invité Alain Méribel. Un écrivain qui sent le souffre. On l’accuse d’antisémitisme, il a fait de la provoc sur les juifs. On l’accuse de racisme parce qu’il a défendu les terroristes du 911. Selon lui, le 911 est un châtiment. La vérité officielle est juste à condition de défendre les auteurs des attentats. Méribel est l’écrivain qui sent le souffre à l’intérieur du système. C’est un anarchiste qui déclare son individualisme. Tant que le système se portait, il avait ostracisé l’énergumène. Un pisse ligne qui pose au génie incompris. Un bourgeois qui peint et qui dépeint. Un fils à papa du jazz.
Méribel est l’icône des bobos qui la jouent réfractaires. Maintenant que c’est la Crise, que le Système s’effondre, que le Golgoth s’écroule, les porte-parole courent chercher les contestataires qui croient encore au Moule. Méribel est de ceux-là. Méribel provoque, Méribel convoque, sur la ligne des subversifs. Beaucoup, pas trop : ce bourgeois déteste les bourgeois. Renie qui tu es. Voleur, tu reproduis entières les antivaleurs. Être in tant qu’out. Aimer l’Afrique anti-néocolonialiste. Militer pour la victoire de l’anarchisme. L’utopie n’est pas prête de se réaliser. Alain mélange les valeurs, anarchiste, catholique, orthodoxe, cosmopolite, entier. Il sait qu’il ne veut pas. C’est un contestataire de l’insatisfait. Un maso du grand cru.
Le prétexte à son retour en grâce est son nouveau livre, qu’il a sorti sur Internet. Il se la pète invention révolutionnaire. Sortir du roman papier et le vendre sur Internet. Méribel a niqué les éditeurs et les libraires de la place. Tout baigne. Qui sont ses ennemis intimes ? Le milieu littéraire, le Paris des Lettres, les branchés, les pétasses, les nymphes, les nullités, les escrocs, les parasites, les fours, les vernissages, les réceptions. L’écrivain maudit est tapi au chaud du système honni. Preuve de son courage journalistique, Delacampagne est contraint de réaliser l’interview seul avec son invité. Personne n’a accepté de débattre avec l’inclassable incassable. Un incunable qui de toutes ses forces maudit les maudits audits. Bien dit : Méribel le maudit des mots dits. Dans l’antre, il entre en diablotin.
« Maintenant, Alain, si vous le voulez bien, nous allons passer au grand débat avec nos autres participants… »
Méribel est quand même convié au grand débat. La crème sioniste, l’élite branchée et le gratin mondain sont là. On a un avocat sioniste, un chroniqueur de théâtre imbuvable et snob, un rocker qui a pondu un thriller, un avocat sulfureux invité pour l’audience. Méribel est dans le dispositif. Il est le mal-aimé. Le grand rejeté. On l’applaudit ; on l’acclame. Trente ans qu’il attend cette réception. On l’a insulté, on lui a craché à la figure, on lui a brisé l’arcade, on lui a balancé des coupes de champagne. Aujourd’hui, on le comprend ? On l’apprend ? C’est le retour d’Alain Méribel. Il sent l’extatique. Depuis ce temps, il n’a pas vendu un livre – si peu. Pendant ce temps, il a été censuré. De ce temps, on l’a insulté, un paria. Les choses ont changé. Alain n’écoute plus les commentaires du ramassis – ce cloaque. Le chroniqueur lâche quelques vérités racistes. Le sioniste joue sa partition colonialiste. Le rocker lance des homélies bac à sable. Le scandaleux entaille sa plaidoirie. Delacampagne élancera des compliments. Il encense avant de pourlécher.
Alain Méribel est l’incompris du milieu, mais entre eux, il n’y a pas que des différences. Ils tombent d’accord sur l’essentiel. Ils s’accordent sur le 911. Ils n’aiment pas les complotistes. C’est leur rengaine. Leur dégaine. La condamnation Internet. C’est l’incompréhension du changement. Alain Méribel a payé de sa vie pour être au-dessus. Après un tel effort, il est capital de rester dans l’effet. Méribel s’est-il effondré ? Méribel a-t-il failli ? N’a-t-il pu s’empêcher de récolter les miettes du festin ? La cinquantaine, l’anti-édition, il avait réussi son coup. Il avait franchi le Rubicond. Il s’est vu beau, riche, célèbre. Béni. À ce moment, il a franchi la ligne jeune. Quand on hait le système, on n’est pas pour la VO du 911. Alain aime le système. C’est un maso pro-VO. 100 %, c’est son dada. Il est anticolonialiste, anti-impérialiste, antiesclavagiste, pour l’Occident. Impossible d’être pour l’Afrique en dehors des stéréotypes anticolonialiste.
Méribel a trop donné pour refuser son cadeau de fin. Dans le rejet, on reconnaît. Il a toujours rêvé d’être le rebelle des médias. Il prépare sa sortie contre l’Occident colonialiste – affaire pliée. Il mijote. Dans ce monde de caïmans vénéneux et vénérés, il est l’ado attardé, l’éternel petit jeunot. Il est le poil à gratter. Il dérange. Il démange. Peu importe la contestation, peu importe le show-business, peu importe le statut, pourvu qu’il ait l’aura. Alain Méribel est le gérant de son image. Alain est le garant de son ménage. Il n’a pas encore pris la parole. Depuis un quart d’heure les autres pérorent. Il est temps briser, il est temps d’incarner le génie, le dieu de l’art, le roi de l’intemporel.
« Une émission de télé-réalité se déroule en direct de l’Afrique du sud. L’émission fait jaser, puisque les participants sont accusés de néo-colonialisme par les ONG… »
Delacampagne se félicite de sa présentation. Méribel embraye.
« Quand on jazze, les salopes et les salauds jasent…
- Comme c’est tourné ! »
Delacampagne plane.
« Moi, cette émission, je ne la trouve pas scandaleuse… »
Le théâtreux théâtral tire la tronche. Il hait les Négros, c’est son haillon. Trop tard pour le croûton, le public applaudit à tout rompre. Alain savoure, Alain triomphe. Il est le Raphaël de son tempo. Il sent sa phase. Détesté compris, c’est mieux qu’aimé incompris.

vendredi 19 février 2010

Laisse saure

« J’accueille… Alain Méribel ! »
Le présentateur éructe. Claude Delacampagne anime le talk-show le plus médiatique de France. On se presse pour faire l’émission, avec ou sans promo. Alain Méribel arrive sous les vivas du public. Quelques invités sont assis sur des tabourets autour d’un bar en cercle, dans un décor d’Empire romain kitsch, entre néons décadents et colonnes en cartons-pâtes.
Un vaillant comédien se prétend l’ami indéfectible du Sénégal. Sur les plateaux il est Sénégalais de cœur ! Sans identité, il a la carte du monde. Le mondialiste choc est tiers-mondiste chic. Lui, c’est les paillettes. Au Sénégal, personne n’agite devant l’agité. Qu’importe l’agitateur, l’agitation l’emporte. L’important est de coller l’étiquette : africanophile. Afrocinéma. Le discours doré, la voix éraillée, l’œil pétillant : l’acteur chiale ses anecdotes sur le vaillant peuple du Sénégal. Tel est Étienne Chouard : fausses oppositions, différences factices. Inviter sur un plateau un Sénégalais blanc sioniste ashkénaze, fallait y penser !
Claude Delacampagne présente l’échalas comme philosophe poète. De haut vol ? Sa spécialité, les étincelles. Le communautarisme communicatif, son dada. Il distille le venin de son monarchisme néo-maurassien sous des fadaises de tolérance. C’est un pervers qui vient de la publicité et qui promeut le libertarisme branché pour mieux colporter son message de changement aristocratique et mondain. Il est méchant plus que bête. Il a invité Alain Méribel. Un sacré coco. Un faux communiste. Info com’ : l’alternationaliste trouve branché le postmarxisme. Le boxeur snob et select a perdu la tête en ralliant la case nazie.
Alain Méribel est ravi. Qu’il dérange, ça l’arrange. Avant, il posait en séducteur. La quarantaine, l’emploi de dragueur sonne minable. Alain a embrassé la carrière d’écrivain. Embarrassant : Alain joue les Céline. Emballant : le séducteur se réclamait de Casanova. L’écrivain cachetonne les sulfureux mythiques. La marginalité le fascine. Il est subversif plus qu’écrivain. Il est intelligent plus qu’intellectuel. Il a le cou gracile, le poing facile. Il a giflé un lettreux de la came. Une tête à claques qui l’utilisait. Méribel n’aime pas les miteux. Il a insulté la chroniqueuse de la place. Méribel n’aime pas les mal baisées. On le craint. On a peur. Le fer est fier. Le manche effraie les effets. Le faux écrivain, fou dragouilleur. Le rebelle de cénacles parisiens. Le résistant bobo. Il n’est pas colère contre le milieu. Il est en rébellion parce que le show-business l’a décentré. Avant, il faisait un peu de mode, beaucoup d’esbroufe. Tant qu’on bouffe. Il kiffe la télé – quand il passe. Ce soir, il comble. Il est comblé. Admis aux émissions, il est grand.
Sa référence, c’est la caméra. Sa préférence, c’est l’audience. Le magnum télévisuel. Le médium cathartique. Méribel a la rage d’être tricard. Alain est le snobinard qui dénonce. Engagement revendiqué : Méribel est en faveur de l’élite populiste. C’est un contestataire constatataire. Pour compenser, il dépense. Il mouline. Il remue son ring. Dring : il n’a peur de personne. Plus on le conteste, plus il teste. Il est baraqué. Il casse la baraque. Il case la barrique. Face aux lopettes télévisuelles, Barakuda a les moyens de malmener. Contre la raison, il sort les raisons de saison. Contre la démocratie, il expose Staline. C’est tendance, l’immode désuète. Il est majeur d’être mineur !
« Alain Méribel, vous connaissez les autres invités ? »
Le catcheur s’est assis avec robustesse. Vérité de la virilité. Vêtu en sapeur réac, costard anthracite et chemise marine, il minaude. Il signe. Non, il ne connaît personne. Il n’appartient pas au star business. C’est vrai ? C’est faux. Il n’a jamais entendu parler de Chouard du Sénégal ? Il n’a jamais vu un spectacle du guignol d’à côté – le comique le plus populaire de France ? Éric Maupin présente la même carrure et le même ego que Méribel. Il est sympa, il a un côté beauf désarmant. Il a des épaules de bœuf. Il est tellement cool qu’il vote pour la droite financière, tendance ultralibéralisme décomplexé. Il a assuré, il réclame sa part. marché logique. Il arbore un sourire taquin, il tourne des adaptations dans les théâtres. C’est la retraite parvenue de l’humour vaudeville, le millionnaire qui beurre Molière et Labiche.
« Alain Méribel, vous avez écrit un essai qui critique le consumérisme et qui s’intitule Désert du désir !
- C’est cela, oui…
- Vous expliquez en gros que le désir mène à la pornographie et que le désir ne vaut que s’il est incomplet et tu… »
Méribel prend un air inspiré. Maupin le coupe avec enthousiasme.
« C’est le problème du slow. Dans un pays qui a supprimé les rencontres, la faillite de la danse d’amour est la faillite de la rencontre ! Comment tu fais pour rencontrer quelqu’un quand y’a plus de slows ? »
Méribel écume. Depuis son aura de rat rongé, Maupin cumule les sottises. Méribel recadre le débat. Il n’a pas de temps à perdre. Il ne passe pas à la télévision, lui.
« Le désir est tué par la pornographie qui se présente comme le désir intégral et triomphant. Le triomphe du désir signe la mort du désir !
- Alors Alain, vous avez une théorie très personnelle qui s’appuie sur une expérience approfondie du sujet. Vous revendiquez pas moins de sept cents conquêtes…
- Je ne suis pas dans le prétentieux mondain. Ce ne sont pas des conquêtes de séduction. C’est de la drague. Je suis dragueur de rue. J’étais, puisque j’ai raccroché.
- Avoue le truc : tu les as baisées, les salopes ! »
Le public ovationne aux éclats. Chaque intervention de Maupin est hilarante puisque Maupin est le comique en vague. Méribel se renfrogne. Il n’est pas contre la vulgarité, il est contre la diversion. Chouard concurrence ses plates-bandes. Méribel trépigne. Il ne va pas se laisser démonter par un toquard de la vanne. Attends, l’extrême communiste monte au créneau. Il fait front. Il prend le business dans la gueule. Chouard l’ouvre ?
« Je me demande si ça ne commence pas à déraper…
- Alain fait de la sociologie de terrain !
- Je ne suis pas un petit branleur mondain qui perd son temps dans l’éloge du Tiers-monde. Les opprimés comprendront le message !
- Ca veut dire quoi, ça ?
- Ca veut dire que j’aime pas la démagogie… »
Jusqu’à cette prise de bec, Delacampage avait laissé dire. Il aime la virulence. C’est bon pour l’audience. C’est bon pour le moral. Il cultive les invités de la discorde. Cette fois, il est dépassé. Chouard est vraiment remonté. Méribel joue vraiment pour le KO.
« Je suis pas la baltringue qui sort de l’hôtel particulier, tu vois… Je vis en Afrique, on me respecte, c’est pas un type à moitié parano qui va me dicter ce que je pense de la situation…
- Le ringard n’est pas monté sur Paris pour entendre des discours légers. Le secoué, il réfléchit dans le réel. Il vient du peuple. Il pense dans l’analyse de la société ! »
Silence sur le plateau. Maupin ne plaisante plus. La tension monte. Le public se tait.
« Les rencontres sont tellement rares que les mecs s’arrangent entre eux faute de potentialités féminines ! Pourtant, les dames sont de plus en plus belles avec le développement du sport et les progrès de la diététique. On ne se rend pas bien compte de l’évolution de la société, mais la pornographie signe la fin du dialogue !
- Encore de l’homophobie…
- Je peux parler ?
- Pas pour déverser un discours de préjugés…
- Quels préjugés ? Je peux savoir ?
- Au Sénégal, tu sors des énormités pareilles, les gens te rient au nez ou te cassent la gueule, c’est selon…
- Il ferait beau voir que l’on me menace. Je suis un Gaulois qui n’a pas peur des chocs !
- Pas besoin d’aller au Sénégal... Je peux te dire que si tu me chauffes, je vais t’en retourner une en direct, je préfère m’arrêter là… »
Chouard n’a pas le temps de finir. Il a provoqué. Méribel n’attendait que ça. Maupin sentait monter l’orage. Il s’intercale. Delacampagne calme le jeu. Méribel furieux a l’intention de passer à l’action. Il est frustré de l’uppercut. Il percute. Chouard l’a énervé. Chouard est en larve. Il n’a pas l’habitude de la baston. Il a braillé pour invectiver. D’ordinaire, quand il s’échauffe, on le calme ; on le craint. Méribel déteste les sionistes. Il hait le socialo. Ce sont ces gauchistes de droite qui l’ont éjecté. On n’aime pas les auteurs. Les vrais sont subversifs. Méribel est subversif. Méribel est écrivain. Il roule des mécaniques. Delacampage flippe. Si on lui coupait son différé ?
« Je vais te niquer ta race de bâtard, fils de pute !
- Devant la télé ?
- Au lieu de te cacher derrière tes potes, affronte-moi en bonhomme !
- Les gras, on calme le jeu. C’est de la télé. C’est un débat. Vous pétez les plombs, là… »
Maupin en a marre. Tant que c’est du virtuel, ça amuse. Quand ça devient réel, on ne rigole plus. Niveau caniveau, c’est fini, la déconne avec des cannés qui en viennent aux mains. La maquilleuse et la productrice ont accouru. On crie, on s’agite.
« C’est bientôt fini ? »
Delacampagne s’assied sur son présentoir. Il se recoiffe. Il bichonne sa coupe de vieux branché dans le rang. Les cheveux ras, les idées courtes. L’incident est out. Chouard frise la crise cordiale. Méribel a satisfait son effet. Il a montré. Qui est qui ? Il est vrai. Il est juste. Il est beau. Il a maté la tapette. Le public sait. Pas besoin d’insister. Il ne sera pas rejeté. Le monde s’est déballonné. Chouard rêve. Pour changer de ton, Delacampagne appelle les suivantes : une métisse qui tourne des films. Une strip-teaseuse des télés réalité qui s’est vendue au X grand public. Montrer son sexe est interdit ? Le cul vend. No problemo. Delacampage est heureux : les gonzesses frétillent, il n’a pas perdu son temps. Il a transformé son coup. Il fanfaronne. Il attire l’attirail. La rhétorique brille. La quincaillerie détonne. Les beautés respectent. On est drôle. On est tendance. C’est Chouard qui danse ?

vendredi 29 janvier 2010

Nabab

« Jamais les Pères de l’Eglise n’auraient accepté que les musulmans ne trahissent l’idéal de la royauté spirituelle. Jamais ! Je dis : jamais ! Vous les journalistes ne comprenez pas la littérature apocalyptique. C’est dommage, car nous nous trouvons aux temps de la Fin et nous affrontons l’Antéchrist…»
Rire nerveux du plateau. Les invités baissent la tête. Ils sont gênés. Ils sont venus défendre le sionisme radical sous des atours modérés et ils se trouvent débordés sur leur droite par un zombie surexcité. Comment suivre l’énergumène ? C’est une tête à claques, une girouette, a viré raciste de la droite chrétienne, la postmoderne, la new age.
« Rapport à Saint Tertullien, mon maître entre parenthèses, celui qui m’autorise à écrire sous la magie du Verbe chair, le baptême est le seul moyen d’échapper à la damnation. Les fidèles de l’Antéchrist en seront pour leurs frais, si vous voyez ce que je veux dire… »
Personne ne voit, ce n’est pas grave. Le génial incompris est un illuminé qui rallume son petit cigare mexicain. Un barbu écrivain. Un romancier à succès psychédélique. Un barbant disjoncté. Après une carrière compromise par le jargon old age, il se relance en prônant les valeurs les plus néo-conservatrices de l’époque. Sans doute la raison pour laquelle il se grattouille la barbe. Il taquine son cigarillo. Il a de grosses lunettes noires assorties à sa chemise. Ses cheveux teints sont coiffés en obole, comme un moine qui aurait abusé de produits extatiques. Luc Méribel, la mort de la chrétienté ? Comme son nom fait trop français, il se fait appeler Luc R. Méribel. R, c’est René, son deuxième prénom, qu’il exhibe à l’américaine.
« L’Apocalypse est arrivée à partir du moment où j’ai dû me barrer de France pour rejoindre les États-Unis, vu ? Vous vous rendez compte que je représente l’honneur perdu de la France ? Vous vous rendez compte que si les Américains n’étaient pas là pour nous sauver, les Français se coucheraient comme des carpettes devant les musulmans ? On m’a déjà fait le coup en Bosnie ! On a vu le résultat ! Je suis pas un blaireau qui oublie ! »
Méribel est invité sur le plateau d’un célèbre journaliste, culturard qui joue le dandy médiatique doté d’une tronche de grand fatigué vaniteux. Son père antiquaire, il est plein aux as. Il aurait dû se faire renvoyer illico car il ne sait pas parler et qu’il réalise des audiences médiocres. Pistonné et flatteur, on l’a replacé en seconde partie de soirée, quand l’audience baisse, et on lui a confié les produits de propagande. Il est à la ramasse. Il accepte. Il est juif. Il a peur. Il est flatté qu’on lui confie les rênes intellectuelles. Il comprend mal la situation. Il s’ajuste du côté du plus fort. On l’appelle Édouard di Rocco, son vrai nom c’est Claude Delacampagne, fils de bonne famille parisienne, sioniste de père en fils depuis trois générations et admiratif de tout ce qui célèbre le brillant.
« Vivent les sionistes, moi je dirais. Ils font le boulot et nous débarrassent des ennemis de la civilisation. Là je n’attaque pas les Arabes ou les musulmans, mais le cœur de la théologie musulmane, selon laquelle le Verbe ne s’est pas incarné sous les traits de la Trinité, vu ! »
Le romancier est programmé pour son dernier roman, un polar si décousu que personne ne suit. Malgré ses notes, Édouard n’a rien calé. Il dira que c’est incompréhensible parce que c’est génial. Une technique efficace. De toute façon, le livre est un prétexte. On invite Méribel pour appuyer. Il s’agit d’écouter les intellectuels favorables à la guerre en Irak. En France, ils vivent reclus. Aux États-Unis, ils sont écoutés. Méribel le Néo-Frenchie représente le vertige américain.
« J’en ai assez de vivre en exil pour échapper à la bêtise, vu ? »
Édouard calme le jeu. On l’a prévenu. Méribel dérate. Méribel pétarade. Le toxicoco plumitif anticipe sur la postérité. Il exige le tiroir-caisse. Il passe à la caisse, on lui confie la casse. Il sort des cases. Il s’en met plein les fouilles, l’as à dollars. C’est le joker du polar à tendance futuriste. Les journalistes les plus formatés rient sous cape.
« Il serait temps que l’on comprenne : la chrétienté sioniste ne pourra jamais se remettre de ses déboires cathartiques. Comme l’a dit Saint Augustin dans ses prophéties méconnues, il n’est pas question de sauver le Christ contre Jésus… »
Savourant son effet bœuf, il tire sur son mégot. Édouard passe la parole. Un vicelard qui répondra dans les clous. Méribel a lâché. Le silence l’agréé. Il repose. Les invités se remettent de leur fat rire. On soutient la guerre orientale, pas la théologie orientée. On est éreinté. L’intervention fait jaser. Méribel est le client des séances d’anthologie. Sur le plateau, Méribel est le procureur belliciste. L’inquisiteur occidental. Les autres assistent à la charge ou attendent leur tour.
« Nous allons maintenant entendre le point de vue d’un essayiste de gauche qui s’engage en faveur d’une position hérétique : la guerre en Irak. Robert Wolinski, c’est à vous… »
Édouard est satisfait. Il a auditionné Méribel. Il a exploité l’exploit. Il a filé le filon. Il repasse la chique à un rhéteur. Enfin du correctement politique ! Les délires passent. Wolinski écrit des vagues en vogue. La démocratie occidentale, la prostitution, les pratiques SM... La soixantaine, il s’autorise la liberté. Il sionise. Il néoconservatise. Il gauchise. Il sort du bois. Après le 911, le Cercle de Vincennes s’est créé autour des néoconservateurs français. La revue Démocratie tire. Des fondations américaines financent.
Wolinski subversifie. Wolinski sensationne. Il livre ses livres. On lui reproche son conformisme ? Il avant-garde. Il révolutionne. Quel courage ! Il remet de côté sa mèche. Il est à son physique. Il ne supporte pas la vieillesse. Il joue du charme. Il erre prétentieux. Il désabuse. Ce n’est pas sa faute s’il respire l’intelligent. Son mépris le méprend. C’est zombie sans cadavre.
« Il serait temps de comprendre qu’on n’est pas contre les musulmans ou contre la paix parce qu’on défend le principe de la guerre en Irak. Quand on souhaite la disparition d’un dictateur, on est un démocrate authentique, un pacifiste respectable… »
Enfin de la tenue intellectuelle. Wolinski a le verbe concentré et la mine qui pétille. Chaque mot est soupesé. C’est une machine à argumenter. Il est entouré de soutiens qui ne pipent mot. L’heure est grave. Édouard le médiateur indépendant est à côté. D’accord, les sionistes sont les plus forts. D’accord, les sionistes ne se trompent guerre. Du coin de l’œil, Édouard surveille la bette. Méribel est dans le trou. Il creuse. Il terre. Il laisse parler. Il est au-dessus des maux. Il est du verbe.
« C’est revendiquer les valeurs de l’Occident que de se montrer ferme défenseur de la guerre en Irak… »
Édouard lève la tête. C’est maintenant sa culture.
« Ne craignez-vous pas de demeurer incompris ? »
Wolinski étire la bouche. Il passe pour martyr. On reconnaît sa position. Il n’a plus qu’à minauder.
« Je vous remercie de poser la question en ces termes. Mon engagement dépasse les querelles de personnes. C’est pour la cause de la démocratie que j’agis…
– Ne va-t-on pas vous reprocher de confondre démocratie et impérialisme ? Après tout, l’Irak n’est pas la seule dictature dans le monde… Si l’on devait faire la guerre contre toutes les dictatures, l’Occident démocratique ne s’en sortirait pas ! »
Édouard fait son travail de journaliste. Il a posé la question qui dérange. Il peine à contredire son interlocuteur. Triomphe de l’ego : Édouard a réussi à être par-delà ses convictions. Il se sent journaliste, sincère, occidental. C’est important, l’objectivité. Pas question de passer pour un complaisant.
« Le problème de l’engagement a été cerné par un écrivain que j’admire beaucoup, parce que ce n’est pas seulement un grand écrivain. C’est aussi un homme d’exception. Je veux parler d’Albert Camus… »
Méribel frétille. Edouard s’inquiète. Le fou est lâché. Pas question d’interrompre Wolinski dans un moment de vérité.
« Allez-y, Robert…
- C’est vraiment simple : chaque position suscite la controverse. Plus vous êtes controversé, plus vous intéressez. C’est le problème de la vérité…
- A partir de quand la vérité quitte-t-elle son statut de puissance temporelle pour acquérir une portée divine véritablement éternelle ? »
Méribel ajuste son cigare. Il est le rockintello. Wolinski ignore son pire à lier. Il se tourne. Il clôt les paupières. Il complaît. Édouard comprend. Édouard couv(r)e.
« La question tourne autour de la complexité du monde. Complexité du sens. Peut-on vouloir la paix sans la guerre ? Peut-on vouloir la démocratie sans la dictature ? C’est terriblement passionnant et complexe ! »
Wolinski incube. Wolinski infuse. Méribel rebondit d’un sourire incube.
« Sans Israël, jamais nous ne serions rassurés… »
Il baisse la tête comme si après cette phrase définitive il avait cerné le sens en quelques mots. Wolinski bout. Il n’est pas venu divertir. Il n’est pas venu pavoiser. Il n’est pas venu asséner. Il est venu pour la galerie. Il défend des postions éclairées. Il est l’intellectuel sioniste sur les questions de guerre. Il a le vent en pompe. On le consulte. Il est des institutions. Il est référent de Démocratie. Pourquoi le confronter à un dégénéré ? Qu’est-ce qui est arrivé au pommadé ? Édouard court-il les audiences pour convier des demeurés qui confondent illumination et analyse ?
« Nous sommes la culture de la mort. Nous avons tué Dieu et nous devons nous en remettre à nos sauveurs potentiels. Les Etats-Unis d’Amérique sont les maîtres de la tradition. Les Israéliens sont les gardiens, le berceau ! Sans Israéliens, les terroristes se trouveraient déjà aux portes de notre vieille Europe ! »
L’inévitable est arrivé, Méribel est énervé. Il éructe. Il ne se contient plus. Il ne se retient plus. Il dérape. Il toise le plateau et prend de haut l’humanité. Il est côté Dieu. Il est libre. Édouard est largué. Il pointe aux absents. Wolinski regretterait sa venue. Il calme les caméras. Il détient le plus beau verbe de Paris. Dégoûté, on l’égoutte. Il ne peut s’exprimer. Sans lui, la France sera contre la guerre. Pour naguère. Il est fer de lance. Il est le pur. Il est le superreur.

samedi 12 décembre 2009

Caméra café

À Silvia Cattori.

La caméra filme, la mémoire file. On est près d’Israël. On témoigne, on documente, on informe. Quand les médias déforment, l’imagination prend forme. On est à un check point. Check, my caddy, check ! Sors ton chèque. Avant la guerre, c’était la Palestine ; maintenant c’est les territoires occupés. Les territorialisés souffrent, Israël souffle. Israël sent le soufre. Souffre ta douleur, pauvre rabougri, les Palestiniens ne lâchent pas l’affaire. Ils galèrent, mais ils gagnent. Tu gages ?
C’est un point de contrôle entre Israël et les occupés. Y’a plus d’Etat. C’est un bus rempli de Palestiniens. Y’a plus d’état. Des tas d’hommes jeunes et des vieux ; des femmes avec des châles. Des enfants muets et tendus. Ils vont faire leurs courses devant Israël. Pas en Israël. Aurait-on le droit de palestinianiser la terre d'Israël? La sainte terre hait les souillons. Ils sont contrôlés parce qu’on a peur du risque. Ils seraient terroristes. Le terreau risque de gangrener la terre promise. Alors, on flique, on harcèle, on piétine. On vit dans la terreur. Israël, c’est l’Occident moins la sécurité. C’est la guerre permanente contre le terrorisme. Ils sont plus forts, ils sont faibles.
C’est des soldats qui sont en service. Des jeunes et des moins. Ils sont habillés avec des treillis verts et des rangers. Ils ont des mitraillettes, des pare-balles et des casques à pontes. Ils sont des surhommes difformes. Ils sont plus grands, plus costauds, moins humains. Ce sont des machines, des bêtes, des têtes dénuées de sentiments. Ils font pitié. Ils intimident. Ils sont mal. Ils ne font pas humains. Ils sont embarrassés. Ils se déshumanisent. C’est la crise. Ils obéissent aux ordres. Les chefs ont dit : les Palestiniens sont des chiens. Tu aboies ? Les Israéliens ont des chiens.
Au check point, les soldats sont une dizaine. Ils assurent. Les Israéliens ne sont pas les Palestiniens. Les Palestiniens sont des pygmées, des cotonisés, des chèvres. Les Israéliens sont au-dessus. Ce sont les futuristes. L’avenir de la terre, le fleuron de l’Empire. Ils vérifient, ils dédaignent, ils méprisent. Ils vampirisent. Il fait chaud. Le barrage est torride. Les soldats ont des consignes. Tu vises, tu signes. Tu dévisses, tu couches. Deux Palestiniens sont à genoux, ils regardaient de travers. On ne regarde pas en face. On n’est pas du même monde. Quand on est immonde, on appartient à la Bête. Ne fais pas ton Schtroumpf.
Les Palestiniens sont pressés. Ils sont blessés. Ils sont stressés. Allah bless. Ils doivent rentrer. Ils n’ont pas de temps à pendre. Ils ont l’habitude. C’est l’humiliation des territoires. Les Israéliens sont des purs. Les Palestiniens ont des murs. Quatre hommes sont à genoux. Les soldats lèvent les mitraillettes et haussent le ton. Quand on contrôle, les chefs ne sont pas les trolls. Les esclaves ne sont pas les enclaves. Les femmes voilées sortent du bus. Les enfants ne disent maux. Ils ont conquis. On ne parle pas aux étrangers. Les fatmas sont ailleurs. On ne répond pas aux hommes vengeurs.

La visite en France du Premier ministre israélien suscite les passions. Les manifestants l’insultent. Les policiers veillent. Le Premier ministre est un grand criminel. Le père de la bombe atomique est un ancien terroriste sioniste. Il a un passé de vicelard. Il joue les colombes fragiles. Il est dépassé. Sa violence l’a dévasté. Il a une tête de chameau. Il marche avec une certaine fierté mécanique. Il est vieux. Il est faible. Il a du mal à répondre aux attaques. Il a tort mais il murmure. Jamais il ne cède. C’est sa devise. Devant les caméras de télévision, le porte-parole du parti au pouvoir plastronne. Le Président est un ami des sionistes. La France est du côté d’Israël. C’est la fin d’une époque. Israël est la faim de l’Empire.
Le porte-parole est un ultra-libéral vaincu. Il vient de l’extrême extrême. Pour lui, nationalisme, c’est gentil. Il a cassé des gauchos pendant sa jeunesse. Génération Nouvel Ordre. C’était son credo, son mouvement, sa conduite. Après, il s’est casé. Il s’est rangé des voitures. Il a compris qu’en infiltrant, il gagnerait en pouvoir. Le pouvoir, c’est le secret du monde. Le porte-parole porte le pouvoir sur sa tête. Il a les traits durs, les cheveux frisés, l’œil malicieux. Alain Méribel. Il vient de la droite ultralibérale et atlantiste. C’est son recyclage, l’atlantisme dur. Il a travaillé dans les officines atlantistes. Il est député de Paris, il est dans le système. Les politiciens de droite aiment les militants extrémistes zélés. Les types qui ont oublié la violence et se sont convertis à l’atlantisme. À l’impérialisme.
« La visite du Premier ministre israélien est un honneur pour la France et un plaisir pour le Président. Les deux hommes sont amis. L’Etat français est pour une paix juste au Proche-Orient et il est impensable que l’Etat d’Israël se fasse sans l’Etat palestinien. »
Clause toujours. C’est la formule préférée des sionistes français. On noie le poisson. On récupère le poison. On est plus malin. On hait le larcin. On est du côté de la paix. Ça permet de divertir. Alain Méribel est diplômé de droit. Il aime la droite du droit. C’est un homme de droit. Il a toujours défendu l’extrême-droite païenne et occidentale. Il a un penchant pour les théories extrémistes. Tant que c’est violent et intello, c’est son dada. Il s’est lancé dans la politique quand il a compris que l’activisme néo-fasciste ne donnerait rien. Il manie la langue de bois. Au fond, il est fier de n’avoir pas changé. Il a les mêmes idées. Il a les mêmes amis. Il roule pour l’Occident. C’est le monde qui a changé. Pas lui. Des dizaines d’amis ont milité avec lui, qui avaient leur carte au Nouvel Ordre.
Ils ont viré de bord quand ils n’avaient plus le choix. Le meilleur moyen de ne pas se trahir est de rouler pour l’ultralibéralisme atlantiste. Cacher son nationalisme occidentaliste dans l’atlantisme respectable, travailler pour les grands patrons, cachetonner pour les multinationales au service de l’Empire français. Méribel a assouvi ses ambitions d’adolescent. Il traîne avec les maîtres du monde. Il est le familier de l’homme le plus puissant de France. Le Président de la République vient de ses réseaux, mais il est plus conventionnel. Méribel se console d’avoir trahi ses idéaux : quand on vient du vrai fascisme, c’est plus que bien d’être dans le système. Méribel est heureux de tromper, de dissimuler, de simuler.
Il déteste les juifs, mais il a le sens des priorités : actuellement, le sionisme, c’est la porte d’entrée ; la porte de sortie, c’est l’occidentalisme.
« Israël est la fierté de ceux que l’antisémitisme rebute viscéralement. Nous ne tolérerons jamais qu’on remette en question Israël parce que nous ne tolérerons jamais l’antisémitisme et se dérivés gauchistes et complotistes. Il est capital, je dis bien ca-pi-tal, d’afficher notre détermination contre l’antisémitisme alors que certaines situations tendent à instrumentaliser les conflits et à appuyer le terrorisme. »

Tout le monde sort du van. Les soldats israéliens ne sont pas contents. Finis de jouer. Les Palestiniens n’obéissent pas. Les Palestiniens sont des enfants. Les Palestiniens sont des garnements. Les Palestiniens ne comprennent pas. Ils sont sans politesse. La tourbe est fourbe. Les Palestiniens sont des terroristes. Ils abritent le terreau des terroristes. Le chef des soldats israéliens n’est pas un facile. Il a les rames, il a les casques, il a les treillis. Il ne laissera pas faire. Il exige les papiers. Les Palestiniens rechignent. La tension monte. Les Palestiniens contestent. Le chef israélien constate. Il est baraque. Ce ne sont pas des graines de terroristes qui vont le déstabiliser. Il ne recule pas. Il vit dans un kibboutz. Il fait son service de volontaire. Il hait les Palestiniens.
Il est sioniste de père et mère. Les Palestiniens ont volé la terre sur laquelle ils habitaient. Il hait les Palestiniens. Le conducteur conteste ? Il a une grande barbe longiligne qui descend sous le cou. Il est hors du coup. Il est coutumier des coups. Il a une tête de voyou. Un jeune qui a lancé des pierres - et qui milite pour des milices ! Un propre à rien. C’est pas le ramadan, le jeune est à jeûn. Il est à cran. Il est tout blanc. Il se fâche. Il conteste. Il discute. Le chef des soldats n’aime pas qu’on discute. Application immédiate du plan de sécurité. Fouille au corps.
Direction le préfabriqué, où les soldats israéliens boivent le café et se reposent du soleil de plomb. Quand ça chauffe, on pète les plombs. Le jeune se refroidit la cervelle Le chef est calme, olympien. Il domine, serein. Un deuxième jeune serine son venin. Lui aussi s’énerve. Tu quoque ? C’est l’effet boule de neige. Le chef n’est pas chef pour rien. Ses supérieurs lui ont dit qu’il avait du charisme. Il est tenace. Il est sagace. Il est pugnace. Il fera un excellent meneur d’hommes. Un mateur d’ânes. Pour l’instant, il s’occupe des Palestiniens. Ils veulent s’énerver dans leur van d’opérette ? Normal : ils n’ont rien dans la ciboulette. Qui a le pouvoir ? Qui décide ? Qui est armé ? Qui est le chef ?
C’est très mal de défier. Le deuxième gaillard est à genoux. Il est à deux doigts de la correction. Deux soldats le braquent sur le bord du champ. Il ne bouge plus, l’humiliation ne fonctionne pas. Le chef se sent mal. C’est lui, l’humilié. Les Palestiniens ne discutent plus. Les femmes ne crient pas. Elles ne palabrent pas. Elles sont sorties pour soutenir les résistants. Résidents ? À la fatigue et aux procédures interminables – on en a marre des papiers et des contrôles. Les enfants veulent rentrer. Les enfants sont fatigués. C’est pas une vie, toujours interdits, étiquetés. Les femmes sont lasses.
Un vieil homme s’énerve.
« Je veux mourir ! »
Il crie comme un damné. Il n’a rien à perdre. C’est son honneur qui sort de son corps. Quand il se calme, les autres hommes se font entendre. Le chef détourne le regarde. Il est ailleurs ; il n’est pas au niveau. Il est supérieur. Il est leur supérieur. C’est toujours pénible, les tracasseries. La loi est la foi. Il est chargé d’appliquer la foi. Il est très fier de son travail. Il est zélé. Il est docile. Il veut bien faire. Il administre à la lettre. Le vieux commence à lui courir sur le haricot. En haut lieu, il fat éviter les dérapages. S’il embarque le vieux, il risque le dérapage. Les Palestiniens ne l’admettront pas. Ses hommes tiquent. Pas touche aux vieux ! Le chef fait un boulot difficile.
« Je veux mourir ! »
C’est reparti. Le vieux crise. Le vieux exige. Il veut retourner chez lui. Il veut sa liberté. Il est fâché.
« Laissez-nous repartir ! »
Il parle en anglais. Il connaît l’hébreu ? Il roule les gutturales et il râle.
« Laissez-nous partir ou mourir ! »
Il est à bout. C’est l’humiliation qui sort. Cinquante ans d’humiliation. Ne touchez pas à l’honneur d’un Arabe. Les Arabes sont des courants d’air. Les Arabes sont des sources d’eau. Ils sont insaisissables. Ils sont intraitables. Ils vous useront le plus solide soldat. Le chef israélien est à bout. Il a failli. Il a gaffé. Il a humilié un vieux. Il reste intransigeant. Il reste morose. Dans le fond, il doit céder. Bientôt. Il fait de la résistance. Il va relâcher les deux islamistes. Il se console comme il peut. C’est lui le colon. Le vieux est brisé. Deux heures de perdues.

Il porte une écharpe rouge. Il perd ses cheveux, mais il n’a pas le temps de compter. Il est dompté. Il est de la rue d’Ulm, de l’agrégation de Lettres, il est journaliste. Il s’appelle Mauséus. Il compte dans le spectacle parisien. Dans la République des journalistes. Il hait à la tête de la réaction. Il commande la rédaction de l’hebdomadaire socialiste le plus lu de France : Réplique. Il est très célébré. Guère célèbre. C’est de bonne guerre. Il adore le théâtre, ses amis sont des intellos, il est invité aux tables télégéniques. Il est l’ami de l’amant de la première dame de France.
Il a l’oreille des puissants. Il est de la gauche ultralibérale. Il est plus que bobo. C’est un facho de gauche. Aujourd’hui, dans son emploi du temps minuté, il enregistre sa chronique. Son édito. L’avenir du journalisme écrit passe par la télé. C’est son idée cardinale. Son idée maîtresse, lui qui n’a pas le temps d’entretenir des danseuses. Il a les idées les plus stéréotypées de France. Ce n’est pas sa faute : il est ultraacadémique. Il ne comprend rien. Il est speed à force de sniffer de la dope pour tenir son agenda plus chargé que le programme du Président de la République. Il passe son temps à donner son avis sur ses vues. Il n’est jamais contredit.
On lui dit qu’il est brillant ? On le complimente. Il n’a jamais le temps de s’ennuyer. S’il avait du temps, il tendrait. Il déteste le détendu. Quand il est sur le point de réfléchir, il joue au comédien. C’est son registre, sa marionnette. Il débarque de sa vespa. Il a un chauffeur et il lit des dépêches sure le siège arrière pendant qu’on le conduit devant. à droite et à gauche. Il est quelqu’un – de très important, de très arrivé, de tout à fait installé. Il est si crucial qu’on le consulte pour des broutilles. Que pense-t-il des crevettes ? La mode ? Les escarpins ?
Alors, sa chronique anachronique, c’est son moment de vérité. Des milliers de clics le coucheront dans la boîte. Il a le vent en poupe. L’Elysée lui sourit. Son engagement, c’est de railler la gauche. Rallier la gauche. Il fait déjà dans l’ultralibéralisme. Il fait dans son froc. Effet garanti. Il lance le débat par ses positions polémiques. Il hurle qu’il n’est pas de gauche. Il vient d’assigner les Antillais au travail.
« Les assistés feraient bien de se réveiller »
C’est tellement caricatural qu’on n’a pas compris la provocation. On méconnaît la vocation. On contre-interprète son créneau. Être la droite de la gauche. Etre la gauche ganache. Il est sur un segment novateur. Personne n’ose déranger. Il arrange. Il est surexcité. Tout le temps hors de lui. Il ne se rappelle plus toujours ce qu’il dit. Il parle. Il cause. Il pose. Il gesticule. Il est blanc comme un linge. Ses cheveux sont tirés à force d’être peignés. Il est maniaque. Il frôle la manie.
Il a décidé de s’exprimer sur le récent massacre de Gaza. Mille Palestiniens gazés au napalm et au phosphore. Du crime de guerre. On attend d’un journaliste de gauche naguère qu’il ménage la chèvre et le chou ; qu’il se garde de l’antisémitisme et qu’il réclame un Etat palestinien. L’arrêt des massacres. Eh bien, lui, une nouvelle fois, une foi de plus, il prendra le contre-pied. Être là où on ne l’attend pas. Etre l’original du caviar. Il caviarde les Palestiniens. Il encense les Israéliens.
« Qu’on se le tienne pour dit : l’Occident a besoin d’Israël. L’Occident est rassuré quand Israël lance cette guerre contre el terrorisme. La barbarie du terrorisme n’a pas le droit d’attaquer les citoyens du monde libre ! »
Clic, claque. Mauséus la tête à clacs. La girouette à talc est un vassal des financiers. À Saint-Germain il est l’anticonformiste du milieu. Dans les réceptions et les châteaux, il est le fou du roi. Le roi est absent, lui est présent. Les Israéliens, il ne connaît rien. Il est du côté du manche. C’est sa manière d’être adroit avec la gauche. D’être dans l’incorrect, le révolutionnaire de son temps. Il n’a pas le temps. Il trépigne tant. Il repart sur son scoot. Il rutile. Il empile. Il futile. Il a un train de millionnaire. Il change d’écharpe. Il est en sueur. Il dégouline. Il nage au bord de la crise.
Un jour, il s’effondrera. Un jour, il tombera. Il adorerait mourir en coupe de vent. Ne pas souffrir. Une journée de labeur, la bonne heure pour mourir. Travailler, c’est le pied. Il a toujours produit des tonnes depuis qu’il besogne. Il abat son rendement de boucher. Il ne s’arrête jamais. Il est doté d’une vitalité de psychopathe. Il est le sociopathe du journalisme. Il marche au rythme du marathon. Il découpe, il coupe, il tranche, il sectionne. Il taille des bavettes et des tranches. Si on lui laisse un cadavre, il le désosse. Il est tranché. Il est vindicatif. Il n’a pas de sentiment. Il n’a pas de pitié. Il est survolté. Il est excité. Il adore le cul. Il dore le QI. Il est hors nonnes. Il détonne. Jamais ne déconne. Pas de temps à perdre. Si vous le menacez, il envoie ses gardes du corps. Ses amis sont placés. Il a des protecteurs. Il est déplacé. Il a entassé. Il partira se cacher. Il a une propriété en Normandie. Il aimerait souffler. Des vacances. Son cauchemar serait d’arrêter.

C’est fini, on remballe. La caméra coupe. Le chef des soldats a des airs de scout. Les Palestiniens sont relâchés. Les louveteaux sont lâches. Les récalcitrants peuvent rentrer. La sortie du jour n’a pas marché. On ne sort pas des territoires. On est enfermé. On a occupé. Faut s’y faire. Fallait pas habiter en enfer. C’est pas de la faute du chef des soldats si les consignes sont des signes. Le vieux a fini de s’énerver. Les jeunes ont fini de bouder. La nuit est tombée. Le monde s’est calmé. On est en temps de paix. La guerre, c’est drôle. Les Palestiniens ne jettent plus de pierre. Les bulldozers rasent les murs. La terre pleut. On est en hiver. Y’a plus de saison. Une belle oraison. Le van repart. Le chauffeur a recouvré ses esprits. Ils pourraient dire merci. On ne tire pas. On ne torture pas. On fouille. Ils douillent. C’est la rouille. Tu pars en couille. Le chef s’ennuie. Sa journée est finie.
Quand c’est la guerre, à tout moment, il bombarde et reste calme. Lui reste serein. Lui sait pourquoi il se bat. Il survit au combat. Il est juif. Il est sioniste. Les Palestiniens sont des briseurs de rêve. Le vieux dit n’importe quoi. Les jeunes sont des insoumis. Les résistants sont des terroristes. Pas de pitié pour les terroristes. La mitraillette conte la barbe. Il en a marre de l’injustice ? Toujours on jauge les plus forts. On est du côté des victimes. On ne se rend pas compte.
Qui est assiégé à l’année ? Qui paye les pots cassés ? Qui protège l’Occident d’une guerre injuste ? Qui chasse les terroristes de la terre des prophètes ? Qui comprend les Israéliens ? Le chef aimerait qu’on se mette de son côté. Qu’on se décale de son chef. C’est dur d’être chef chez soi. C’est dur d’être maître. On plaint les victimes, mais qui pleure les chefs ? Qui se soucie de la souffrance du chef ? Qui en a marre de contrôler ? Qui est blasé de punir ? Qui a raison ? Qui a tort ? La torture est la raison des plus forts. Le chef se sent seul.
C’est dur, la vie d’un Israélien. Il faut protéger le peuple des bombes. Il faut préserver les jeunes des tombes. Qui bombe le torse ? Les bars sont ouverts. Les boîtes tournent. Qui vit à l’occidentale orientée ? Quel est l’Oriental désorienté ? Qui cède aux pressions des voisins dégénérés ? Qui est musulman ? Qui a le courage d’installer la démocratie dans le désert ? Qui est en guerre ? Qui ne sera jamais en paix ? Qui aime le sévice militaire ? Qui est du côté de Dieu ?
Allah, une foi, ça va ! Le vieux suppliait son dieu. Le vieux blasphémait. Le chef s’en fout. Il fait le fat. Il fait la nuit. Il aimerait être cerf. Il se sent serf. Il a passé sa journée à menacer. Encore une journée au service des inférieurs. C’est dur, supérieur ! C’est dur, d’être effort ! C’est dur, d’être évolué ! La Révolution des forts effraie les faibles. Le chef ne sera jamais compris. Le chef sera discuté. Le chef n’aura jamais tout à fait raison ? Où est la vérité ? Le pouvoir ? La science. Le van est reparti, les Palestiniens ont crié au scandale. Complot. Les Palestiniens ne comprennent pas la situation. Pourquoi refusent-ils les Israéliens ? Pourquoi refusent-ils de partir ? Ils sont les perdants de la partie. Ils ont joué. Les Israéliens ont gagné. Ils sont plus efficaces, plus intelligents, plus rusés.
Les Palestiniens sont des ânes sans peine. Les Israéliens sont des vainqueurs sans haine. Le chef hausse les épaules. Le car a disparu ! Il va jouer aux cartes. Les soldats jouent chaque soir à la belote en faisant leur garde. Ils boivent du café. Les Palestiniens sont loin. Les problèmes sont pour demain. Demain c’est proche, en faits. Le chef s’ennuierait sans ses Palestiniens. Il a besoin de jouer au chat et à la souris. La vie lui sourit. Il se sent en forme. Il a gagné. Il joue tant qu’il gagne. Il n’a jamais perdu de sa vie. C’est un champion. Un lutteur aux épaules de titan. C’est un athlète sans dope. Un joueur. C’est un champignon. Un suaire en terre d’ossuaire.

dimanche 22 novembre 2009

Le temps des fleurs

À dix-huit ans, Hélène banque pour le bac. Elle termine en terminale littéraire. Elle a choisi la voix de la facilité. Elle aura sa moyenne. Facile de prêcher le bac en 2000 : suffit de pêcher par à-culs. Hélène se fout du bac comme de son eau. Elle est belle comme un ange. Ce qui l’intéresse, c’est la drague. Pas la drogue. Elle n’a jamais eu de mal à se taper des mecs, puisque les dragueurs la matent. Quand ils ne la cavalent pas, les intimes s’intimident. Hélène est irrésistible. Elle métisse, elle de haute taille, elle a les yeux luisants, le sourire narquois.
Son père sénégalise les tarés. Le franc-tireur passe son temps à picoler et à se battre. Un vieux fou. Sa mère la brave en bave comme elle peut. Secrétaire battue. Elle a divorcé, elle a loué un appartement. Hélène a une sœur, plus jeune. Hélène fait comme il lui plaît. En ce moment, elle sort trois gars différents. C’est son trip, la polyandrie. Pour la galerie, devant les copains de classe, elle s’affiche avec un footeux stagiaire à l’A.S. Eonville, le club pro de la ville.
Un bête frimeur. Un mouton ne comprend rien. Le bêlant vient du Dahomey. Il mâche des chewing-gums, il joue son numéro dans les nattes. Les filles tombent, Hélène s’est décidée. Elle le méprise. Elle couche de temps en temps, c’est pour faire la femme. À dix-huit ans, on pose. On a la vie devant soi. Les problèmes sont des jeux. En ce moment, Hélène dans le bus s’apprête à rejoindre le chéri. Elle tient sa vie dérangée, comme les adultes : du mec, du fric, de l’indépendance.
Hélène est dose des vêtements. Elle joue la branchée, jeans, treillis, style rap reggae. Elle répète qu’elle est africaine. Une afro aussi canon, ça court pas les rues. Elle descend du bus. Quatre heures de baratins, elle est belle. Plus que rebelle. De la philo, des maths – de la ouate. Rien à cirer du charabia pour se la ouèj. Aux études, le footeux n’y comprend goutte, alors elle donne dans sa spécialité : les racailles qui dealent. Si t’es rude boy black, tu intéresses Hélène.
Le footeux black ne durera pas. Elle pense déjà à le plaquer. Black-lister. C’est son grand jeu de post-adette qui adule le pouvoir des Narcissette sans couette. Les gaillards matent, elle – savate. Faut pas charrier. Un footeux, c’est pour la fête, après ça prend la tête. Hélène a d’autres goûts. Ceux qui ressemblent à son père, des Noirs exclusifs, des méchants exclus, des sulfureux esclavagisés.
Le thème Hélène, c’est la vie. Hélène l’Africaine n’est pas de France. Pas question de perdre son temps avec les craies. Elle tape son caprice : poser un pont à son lapin. Elle lui a filé rencard dans un bar du centre, un coin pour flippés à flippers. La mode des portables n’a pas sonné. Le footeux crisera, le Négro virera vert quand elle l’assaisonnera sauce piquante : elle ne veut plus le voir. Là, tout de suite, elle n’a qu’une envie : rejoindre son dealer de choc. En privé, elle conserve au chaud un petit étudiant qui ressemble à s’y méprendre à un chanteur du bled, qu’elle auditionne en vacances.
Le tout, c’est de manipuler les mecs. Qui est le mac ? Chacun tient sa reine. Chacun son arène. C’est du vice de haute volée. C’est enseigné dans les chansons r&b new wave. C’est de la triple vie. La triple pression : Hélène les rend dingues. Hélène chavire les cœurs. Le dealer tient sa perle. Elle montrera sa garcitude. Dans sa tête, demain, c’est foin. Elle ne voit que le plaisir. Elle croque. Elle craque. Elle se casera quand elle aura des gosses. Elle n’y pense pas, cette seconde vie. Sa peau première, c’est la ville, les mecs, les cœurs. Le bourreau des bourrelets. Elle ne fume pas, sauf les têtes. Le shit, c’est son casse.
Le cul est l’instrument du pouvoir. C’est moins vicelard que la came. Les trafiquants, elle s’en méfie. Elle veut de l’ivresse, pas des balles. Les dealers l’excitent. C’est le côté transgressif. On refuse les lois, on nique la police, on baise le système. Quand on passe le bac et qu’on se vit en banlieue, le dealer, c’est le pied. C’est l’étalon-or. Le grand méchant doux.
Hélène pleure sans portable. Les bourges en ont. Sa fierté est son fond de commerce – la pauvreté. Son père est fauché, sa mère est fâchée. Hélène s’en sort et ses aveux accroissent sa beauté. Elle brille. Elle sort du bus. Elle prend un tram. Deal entériné, elle visite son dealer. Il baise comme le big deal. Il trinque au champagne. Il cache sa tanière. Il pirate son repaire. Elle kiffe ce mode où un sous-traitant du business local la maltraite. Son vice, Hélène, elle marche à perdre haleine. Elle se marre comme une baleine. Elle profite de la vue à pleines dents. Elle bouffe des calories, c’est bon pour sa ligne.

Hélène a trente ans. Elle a fêté son anniversaire. Ses parents se sont réconciliés pour leur cimetière. Hélène a enterré les petits plats dans les grands. Elle s’enferme en boîte. Elle laisse à sa mère son gosse. Un quarteron pour les puristes. Le père est Malien. Il s’est barré l’année dernière sur un coup de bête. Il gueulait tout le temps. Hélène a cheminé. Elle est blindée. Les mecs la saoulent. Elle fait dans le Black, mais c’est méfiance. Elle est dégoûtée. Elle renie sa statue. Elle a cadré le tableau : une raie entourée de poissons-chats.
Pas facile de sortir du pétrin sans levure. La célibatarde est retournée chez ses parents. Trop de galère, top de tristesse. Elle n’arrive plus à assumer. Le job de sexytaire, c’est nul. Même haut de gamme, le trilinguisme à talons précarise. La vérité des patrons aboie. Hélène veut voir son gosse. Depuis sa solitude, elle a pris des kilos. Elle incrimine la taille maternelle. Son père a le cerveau de l’alcoolisme à bastons. Ses parents scotchent sans sky. Ils culpabilisent de leur trajectoire. Une ratée après tant de beauté, quelque part, c’est la faute à – qui ? Hélène avait tout pour s’en tirer. Tous les atours. Résultats des courses : elle passe sa vie à se faire tirer.
Avec son Malien, elle s’était calmée. Elle jouait la casée. Elle faisait Mumuse. Elle a bavé. Elle s’est rangée. Elle a galéré. Elle a enchaîné. Elle a tripé. Trois ans de bagne avec un dealer mauritanien qui castagne. C’était pas la cocagne. Il tapait, il buvait, il fumait – le zoulou digne de son père. Les cinq ans qui ont suivi, elle s’est disjonctée dans le sexe. Elle a cassé. Elle a signé pour du provisoire. Ça s’est arrêté. Ce soir, la sœur de l’ex l’accompagne. Hélène est restée en bons termes avec la paumée. Une mère qui abaisse ses gosses. Quand elle était jeune, c’était la pute du quartier. Elle a passé sa jeunesse à biaiser, boire et fumer.
Selon son frère, l’honneur familial nécessitait le recours aux méthodes du bled. « La loi française s’arête à ma porte ! », clamait-il, fier de sa formule qui upercute. Personne n’osait le contredire, puisqu’il déposait la black culture. La jeunesse qui fume des joints est si stupide. Hélène s’est soignée de ses fréquentations en couchant sur un coup de joint. La sœur de l’ex a le bon goût de gerber son frère. Elle n’a pas oublié sa violence. Pour se remettre de son spleen d’Africaine réfugiée politique, elle gobait. Elle vidait des bouteilles. Le père de son premier, elle a zappé. Elle a beaucoup oublié. C’est sa manière de fonctionner. D’exister. De respirer. Hélène se perd avec la paumée. Cette renée camoufle la beaufitude dans l’ébène d’origine. Hélène est bof, l’alcool la tire de la médiocrité. Pour ne pas geindre, elle gin. Sans jean, elle picole son attrait. La fête n’est plus folle.
Hélène a beau savoir ce qui l’attend, les Blacks lourdingues qui dragouillent, les dealers qui relucrent, les sportifs qui sautent, elle est de ce monde. Elle aime son monde. Elle kiffe sa faune. Elle quitte sa faute. Elle n’est jamais quitte de la foire. Elle n’a pas les moyens. C’est une mouche scotchée à son ruban. Elle bat des ailes. Elle fatigue vite. Elle assagit. La tristesse coince. Elle rêve d’une autre vie – un autre départ. Elle a grillé le joker. Elle a flambé son jeu. Personne ne l’aidera. Le plaisir est consommé. Le sexe est fini. Place à la vie. Rien ne va plus. L’idéal du passé ne reste plus prévisible.
Tout est stéréotypé. Tout est blafard. Entre gris clair et gris forcé. Les Sénégalais sont une bouée. Elle est dégoûtée des menteurs et des mauvais aryens. Les malpropres qui font les beaux n’ont rien dans le fute. Ce soir, Hélène repartira avec un gaillard. C’est sa manière de lutter contre la vieillesse. Vivre comme si elle avait dix-huit ans. À quinze, elle jouait à la femme. A trente, elle pose en jeunette. C’est game ovaire, Hélène le sait. Elle clopera, elle claquemurera son HLM, elle ratera l’éducation de son fiston, elle sautera de mec en mac.
Hélène est antique. Quand on joue les Cendrillon, on finit en cendres. Quand on fane, on ne fleurit pas. Hélène était une fleur, elle a joué avec les cœurs. Hélène était une rose, elle morfond dans le morose. Hélène est pleine d’épines. Au départ, les épines piquent les prétendants. Les épines se sont retournées contre l’arrosée. Notre fleur a commencé par scintiller, maintenant, elle est rossée. La rosée ne dure qu’un temps. Après le temps des fleurs, c’est la saison des leurres. Quelle heure ?

Hélène rayonne. Elle monte dans la BM. On fait la sortie d’une boîte de nuit black. Hélène est la reine de soirée. Les danseurs la reluquaient. Les sapeurs tombaient. Une métisse à Blacks, les Blacks aboulent. Allez savoir. La star se tourne des films. File dans ta boîte ! Hélène sourit. Elle a fait son numéro. Elle charme. Les mecs la courent, les filles jalousent. C’est ce qu’elle veut.
Heureusement qu’elle flashe, c’est son atout. Elle la joue célibataire à mort. La femme exige les mêmes droits que les mecs. Elle est féministe. Elle est libre. Elle est l’hydre. Elle couche avec qui elle veut. Elle branche comme elle veut. Son truc est en friche. L’Afrique des banlieues. L’Afrique des racailles. L’Afrique des paumés – le cul entre deux chaises. De temps en temps, elle retourne dans son beau pays.
Là, c’est un dealer. Elle a cassé avec un dealer. Elle a repéré les dealers qui l’intéressaient. Elle privilégie les Parisiens. Hélène a les moyens d’être croqueuse. Elle est africaine. Ce soir, elle contacte la puissance. Vingt-cinq ans, la vie à pleines dents. Ce qui la fait tourner, c’est les mecs. Avoir l’air d’être fatal. Les dealers sont des joujous. Ses toutous. Ses froufrous. Hélène déteste les macs. Elle tombe pour la puissance. Elle a passé le cap. Elle était avec un psychopathe, un dealer mauritanien qui a manqué de la buter à la dernière anicroche.
Un malade. Elle avait pitié de sa détresse. De son stress. Elle l’a protégé tant qu’elle a pu. C’est bon pour la réputation. On est fidèle. Elle l’a jeté quand elle a su. Elle a louvoyé. Elle a tergiversé qu’il s’accroche. Il chuchotait. Ils ont souffert. Elle l’a trompé. Il l’a tapée. Elle s’est sauvée. Quand elle n’est pas avec lui, elle profite du vice. Elle enchaîne. Tout ce qui est noir est son miroir. Elle est princesse underground. Impératrice de soirée. Hélène est cramoisie. Elle brûle, elle grille, ses ailes s’éteignent.
Le dealer est des Antilles. Hélène ne blâme pas l’origine. Elle est tolérante.
La différence entre les Antillais et les Africains la défrise. Tant qu’ils sont noirs, ils sont de couleur. Le dealer est baraqué, frimeur, boxeur. Il a rasé le crâne comme les vrais. Elle a l’habitude de tourner avec lui. En général, ils sont raccords : il offre le champagne dans son coffre, elle piccole deux coupes, ils baisent sur un parking. Dans ces moments, elle ne pense à rien. Elle est bien. Hélène a trop souffert. Elle a besoin d’évasion. C’est sa rédemption. Sa prison. Son anxiolytique. Elle est accroc. Ça commence à filtrer. Ça parle. Sa mère pleure dans la cuisine. Sa sœur est gênée, fière d’être la réussite. Hélène se fout de l’incompréhension. Elle règne sur son monde parallèle – c’est grisant.
Elle ne sait pas pourquoi. Elle a cessé de penser. Le dealer conduit. Il roule à toute vitesse. Il n’a pas mis sa ceinture. Elle est en Afrique. Il peut la tringler dans tous les sens, elle est au-dessus. Elle plane. Elle est supérieure. Elle maîtrise le sexe. Elle a son style. Elle est d’un genre. Elle oublie les à-coups. Elle vogue dans le vague. Elle vit du vit. Elle vide son désir.
« On va chez oim ? »
Quand il parle en verlan, il a l’air à fond dedans. Elle a un coup dans le nez. Elle hurle de frime. Elle est raggafine. Elle entretient ses fesses d’Africaine – sa minceur calibrée. Pour suivre les canons de la beauté afro, il importe de ménager les rondeurs, de réfuter la mannequin camée et anorexique, de louer les hanches pêchues.
« Yes ! »
Elle a de grands ongles, des doigts fins, de longues mains. C’est le carnaval. Il débloque dans son bloc. Elle est à bloc. Elle a pitié. Le Mauritanien la suit. Il est aux orties. Alors pourquoi ? Elle reprend une coupe. Avant de baiser, elle exige sa dose. Les bulles, c’est de la balle. Quand elle sort, c’est d’elle-même. Ils émergent de la voiture. Il est fou. Il essaye de la prendre dans l’ascenseur. Elle résiste. Elle décide. Il décode. Elle est en sueur. Une lueur : ils sont arrivés. La porte s’ouvre. Hélène sourit. Elle a l’avis. Elle est indépendante. Le dealer tombe. Il n’a pas crié. Le Mauritanien était planqué dans le placard. Il a suivi. Il est accroc. Il disjoncte.
Il a une batte. Il est une bête. Il est mauvais. Il est mauve-haine. Il ne dit maux. Il ne bave pas. Il est immobile. Hélène va mûrir. Hélène va mourir. Hélène veut crever. C’est de la perte de temps. Il l’empoigne et la jette contre le mur. Elle crie du plus fort. Son Antillais s’est relevé. Il va la défendre. Il se sauve. Pas KO, le boxé. Il tient à son box. Si elle en réchappe, elle le giflera. Ce fils de chien est un lâche. Elle préfère les psychopathes aux psychoputes. Elle comprend pourquoi son père déteste les Antillais. Pourquoi les Africains ne sont pas des îles. Le Mauritanien la jette contre la porte. Même pas mal. Même pas peur. La cerise a l’habitude des crises. Son père crissait. Le Mauritanien trisse.
Hélène sort de son corps. C’est trop fort. Le Mauritanien la traîne par les cheveux. Ses tresses cassent. Le Mauritanien veut la balancer par la fenêtre. C’est le châtiment pour les salopes. C’est ce qu’il gueule. Il a la rage. Il est défoncé. Il a pris une ligne pour atteindre un état pareil.
« Chienne ! »
Quand on tombe, on n’a pas le temps de vider. Hélène est morte comme une reine. Elle part dans la fleur de l’âge. Elle avait peur de vieillir. Son fils n’aura pas le temps de se révolter. Hélène n’a pas aimé sa chute. Elle a croqué l’envie. Elle a craqué. Elle a traîné des crackés. Des détraqués. Elle le paye. Dealer, l’addition. Quelle heure ? Une ligne de foudre. Hélène s’évade. Le bitume par terre, c’est la misère.
Le Mauritanien gémit. Le Mauritanien est KO. Hélène est libre. Le dealer-boxeur est revenu. Hélène suffoque. Elle avait fait ses prières. Elle se retrouve à terre. C’est dur, le retour à la vie.
« Ça va ? »
L’Antillais est moins fou. Le Mauritanien est malade. L’Antillais est en chien. Il tient une planche. Pendant que le Mauritanien défenestrait l’ex-voto, l’Antillais a assommé le topo. Hélène encaisse mal. Le Mauritanien lui défend le cœur. Il est démuni. Il est dramatique. Une ligne dans la rubrique faits divers de la feuille de choux locale. L’éconduit défenestre sa concubine. Beaucoup d’hémoglobine. Hélène a envie du Mauritanien. L’Antillais est un bal trip. Il a sauvé ses tripes. Elle le quitte. Elle double. L’Antillais est un frein. Avant de le virer, elle veut en profiter. Il est musclé.
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
L’Antillais plastronne.
« Je le jette ? »
Il joue les chauds mais il est froid.
« Laisse-le. Il est mal. Je vais appeler ses potes. Ils vont le récupérer. »
Quand on traîne avec les dealers, les policiers, on zappe. Ce sont les ennemis. Les menaces. Pas question de recourir aux keufs. On fucke les flics. On se débrouille entre soi. On appelle sa bande. Le Mauritanien deale en gang. Hélène a pitié du bang. Ruda lex, sed l’ex. Les bons sentiments apitoient. Elle larmoie. Elle ne veut plus baiser. Elle a peur de l’envie. Elle a oublié l’agression. Elle a une idée en terre.
« Tu sais ce que je vais faire ? »
L’Antillais secoue la tête.
« Je vais le ramener à la raison… »
Elle voulait dire maison.
- Chez lui ? »
L’Antillais hallucine. L’Antillais croule sous les femmes. Comme tous les dealers, il est demandé. Il est à succès. Il est déçu. Hélène entretient une réputation de chaudasse. Se taper Hélène, c’est apporter la preuve qu’on est bankable. On assure grave. On est à la mode. Hélène, tu lui offres une coupe et tu la tronches. Hélène, elle joue aux mecs. Elle se la raconte viril. Dans dix ans, elle sera usée. Elle ne vaudra plus un clou. En attendant, elle est la salope rusée. La salope sacrée. Elle est bonne, elle est bandante, elle est bingo. L’Antillais a compris qu’Hélène veut jouer. Elle n’est pas sérieuse. Tant que c’était pour la bourre, l’Antillais signait. Maintenant que c’est pour un soin, l’Antillais démissionne. Sa mission est de profiter des seins. Pas de sauver les psychopathes de leur destin de geôle. Si Hélène veut réhabiliter le Mauritanien, qu’elle saute par la fenêtre. L’Antillais hausse les épaules.
« Je rappelle ce soir. »
Hélène est en instance de départ. Son plan est charmant. Une copine arrive. Elles vont attendre le réveil de l’excité en loques. Elles vont le rafistoler. Si ça se trouve, Hélène trouvera le moyen de se rabibocher avec celui qui a essayé de la trucider. Hélène a beau chérir la violence, faut pas charrier. Elle est sonnée. Elle est cinglée. Baiser jusqu’à la mort, c’est son zénith. L’Antillais opine. Ne pas faire d’histoires, surtout quand on est dans le biz.
« Je repasse tout à l’heure… »
L’Antillais sourit. Il a rencard avec son officielle vers midi. Une infirmière qui est aux petits soins avec son grand mataf. Pour un Antillais, une Blanche, c’est l’objectif. Les Blancs ont déporté les Noirs et les ont dominés. Peut-être que dans cinq siècles, les Noirs reprendront le dessus, mais en attendant, les Blancs sont à la castagne. L’Antillais n’a pas le temps d’attendre. Il fonce.
« Je te laisse les clés. Je ne vais pas rester avec ce malade à attendre qu’il se réveille… »
L’Antillais se barre. Il est à l’aise dans la posture de l’éternel déménageur en stand-by. Tant qu’il ne sera pas proprio de la belle maison dans la prairie, il n’est nulle part chez lui. Il se fout des locations, il se branle des HLM, il se moque de tout. Il méprise les bâtiments, il tartine les meufs, il nique la flicaille. Il vit à fond la caisse, en faveur des petits plaisirs. Il nique le système parce que le système le kène. Il est individualiste à mort dans un système individualiste de mort. Quand le système tombera, l’Antillais sombrera. Si l’Antillais était reconnu, ce serait le pire des enfoirés. Il en est fier.