mercredi 5 janvier 2011
La dépolitique
lundi 29 novembre 2010
Moi, cinquante ans, rebelle et collabo
samedi 30 octobre 2010
Sali mata
Salimata ferme la porte. Salimata, son prénom. Le monde l'appelle Beba. Son surnom. Défoncée. Le frangin l'a sobriquetée gosses. Pape parti, mère partie. Pape vadrouille. Mère voyage. Père pâti. Le drame. Elle encaisse, elle digère mal. Elle ne gère - pas. Son père a abandonné. Il s'est assassiné. Un major d'Etat, un major d'homme, un patron d'âme. En Mauritanie, génocide de 1989, on ne plaisantait pas avec les Négros. La millefa s'est réfugiée en France. Depuis le drame. L'enfer. Elle déteste. La liberté est péché. N'importe quoi. Pas le choix. Salie Beba est triste.
Alors elle a plaqué les études, elle a lancé les sorties, le sexe et les drogues. Officiellement, elle sert, femme célibâtarde, foyer, africaine. Sa mère ne lui parle plus. Elle vit l'instabilité. Salimata s'en fout. La trahison s'enfuit. Ils fuirent en France pour améliorer le niveau de vie. Assurer la vue. Le frère faisait l'étudiant. La fille préparait le mariage. Assure le minimum. Les filles sont mères. Salimata est amère. Elle s'est laissé presser. La mère est sortie. Le frère est vidangé. Raison pour que Salimata tripe. Ego s'étripe.
Elle a plaqué le bahut. Elle s'est lancé un défi. Les gars de banlieue. Elle attend un Blanc plus tard, parce que c'est dominant. Elle collectionne. Elle papillonne. Elle fanfaronne. Son frère se fâche. Son frère est un violent? Salimata enrage son monde, sa famille, son frangin. Elle réussit. Le Zorro des blocs débloque. Il sort son flingue, il guette les dragueurs drogués. Il rôde rogue. Un homme, une femme, lui, pas de photo. Il emporte. Les femmes portent. Ce n'est pas pareil. Elles enrôlent en saintes.
Le frangin a tué son école. Niveau intégration, c'est le top. La nymphe; le psychopathe. Il braque, il vend. Il passe pour dur, le cinglé qui flingue pour peu et qui écoule pour beaucoup. Salimata attend son régulier. Plusieurs à la fois? Obsédée du cul, pas salope. Nympho réglo. Elle espère une histoire. La vie, trois mois. Elle en a marre des sans lendemain. De sa réputation. Pour une fille facile. Son frère rentre, il lui en veut. Elle vole.
Elle nargue, grande femme. En retard? S'en fout. Elle a chapardé une bouteille au stock. Une histoire à la louche. Cinquante bouteilles épurent malt. Si la mère arraisonne, elle assaisonne. Les condés déraisonnent : Salimata est conciliante. Elle se sert. Une bouteille, le frangin fermera sa gueule. Il beuglera. Elle a l'habitude. Le putois se bourre la gueule. Elle en cachette. Loucedé. Elle bouffe du gingembre. Si chéri déboule, elle brossera les dents. Il fait faux bond. Elle court à la réserve. Elle décapsule. Elle tise. Glou-glou goulot. En sauvage. Sans manière. Depuis qu'elle a plaqué le pays, elle tient répute. Rien ne l'effraye. Son frère passe, elle prélasse. Elle mort les gencives.
Personne n'aboulera. Elle guette son baby. Tismé. Kiss me. Tissé. Elle allume la télé. Lichette. Elle en a marre. Jeux de mains, jeux sans lendemain. Elle a choisi le bad numéro. La télé à fond, elle charge les idées. Sourde oseille. Elle vermeille. Le sky monte. Salimata dans l'enfer. Elle erre. Elle ire. Sonnerie. Elle lève. Non. Elle out. Un pote à Bibi, Beba n'ouvrira. Bibine. Ras le cul des topos. Qui vous draguent à base de barres. Elle espérera : ils n'ont qu'à pointer.
Elle ferme les yeux. Indécise, son artère. La lampe est verte. En HLM, on ne crache pas. On débarque. On progresse. Salimita est caisse. Attachée à la bouteille. On comprend rien, on banque. Beba se lève. Titube. Le copain ne sonne pas. Comme ça, c'est court. C'est pressant. Oppressant. Un Perse? Présent? Qui oppresse à présent?
C'est Hélène, la tissemé. L'officielle. Les deux sont arrachés. Pape fume. Hélène baise. Beba biaise la poire. Coup de verrou. La bise.
"Mais t'es complètement caisse! J'y crois pas!"
Hélène la mijaurée. La barrée. La paumée. Elle laine. Qui descend, moins. Hélène camée aux mecs. Elle carbure aux becs. Beba la ferme, rien, Hélène est avec Pape parce qu'il deale, en caïd. Catastrophe. Caïdoscope.
"Bon, je vais attendre dans sa chambre!
- Noël…"
Un Camerounais squatte. Il erre sans toit. Il deale parfois, il chante pantois. Beba l'a teste, mode import. Dès qu'un pote à Pape incruste, il faut goûter. Sans notes, elle perd le fil. Le temps file. Elle est mal. Hélène a couru dans la chambre. En ce moment, c'est la guerre avec Pape. Encore trois mois, une qui ne reviendra plus. Beba sait.
Elle est seule. Elle sale. Elle est saoule. Elle reprend sa bouteille. Noël boit la bobine. Elle piaffe. Elle pioche dans sa zone. Elle descend cul sec. Cul sexe. La chiasse. Elle a bu le quart d'un coup. Les paillassons. Les roseaux. Les rivières. Les lionnes. La mère. Pape. Défoncée. Fonceda. Arrachée. Out. Givrée. Le pays d'Eonville est enneigé. Baratin.
La télé gazouille. Beba gerbe les voix tonitruantes. Les truands. L'être vous ment. Pire que Pape. Pape est un mal à rien. Malaria. Un bandit. Il bondit comme la hyène qui craint le chien. Beba a la force. La farce. En force. Elle calcule son goulot. Elle vise juste. En mode poivrot. Si Hélène mate, elle tombe. Beba est affalée. Elle aimerait crever. La roue carrée. Elle est à bout. Elle overdose. Elle fouille sa poche. Pioche. Bonne. Il reste mieux qu'une barrette; une boulette. Une pastille. Un Mickey extasie. Le miracle déprimé. Le comprimé. Le pire devient le meilleur.
Une lichée de sky. De la nicotine. Pure eau. Facile. Beba bout debout. Le litron d'eau de vie : rigolade. De la tarte. Un citron, une gaze. Beba ne sent plus rien. Sales courbatures. Le boy peut venir, elle défie. Pape peut débouler, elle le tronche. Elle n'est plus de la femme, elle est de la déesse. Elle ressemble à Marilyn Monroe. Son modèle. Son idole. Elle ne reconnaît plus personne qui sonne. Tchi walou wallon. Soulagement. Elle n'est pas remise. Elle veut vider bouteille. Soir ce, c'est virée. Etre virée. A viré. Babord. Une boîte, un hôte, l'hôtel. Dodo et zoo. Elle arrache l'alcool. Mauvaise musulmane. C'est sale femme. Elle a flamme. Elle éteint les passants. Elle allume les lampadaires. Elle est cambrée jusqu'à la moelle.
Pape snif, le gus gobe. Le jobard dure, au coeur d'artiste chaud. Artichaut, c'est Noël. Le Père ordure. C'est un ordre : crève la bavure. Un tchatcheur niais. Beba a mal au ventre - estomac. Elle est siphonnée. On la traitera de malade. Elle hait Noël. Il est distant, distrait, pathétique. Elle boite. Il boit. Il abat. Elle ébat. Lui se tanne. C'est un poivrot.
Elle veut sa chambre. Elle titube. Elle cuve. Succube. Elle se dresse comme un I. Ca tourne. Whisky, gentil. Adoré. Le couloir tangue. Beba passe la cuisine. Le lit. Au trot, dodo. Repos. Elle pousse la porte. Elle avait peur : tomber sur Hélène. Noël. Perdu. Ca remue dans la pièce. Haut le coeur. Avec le cacheton, elle traîne les yeux revolver. Elle rote. La bouche devant la main. Bêta Beba baba au rhum. La frite d'Afrique. Le fric choque. Chic à frites. Bad trip. Une fouine, réflexe.
La nuit, elle allume. Lumière. Fin de partie. Noël luit noir dans l'obscur. Hélène nue dans l'impur. Enfin, presque. Serviette. Qu'est-ce qu'elle fout? Beba éclate de rire. Elle fonce, Hélène défonce. La salope. Elle découche. Elle cache son jeu. Si Pape chope, elle est mal. Il cogne sale. Noël peut crever. Dans une poubelle, un terrain vague, une caisse.
"Excuse, Hélène…"
Noël suave la face. La farce. Pas de face à face. S'ils savaient. Beba chiffe. La vengeance est un plat en côte. Montagne. Parole de Céfran. Pape joue les boss, il assume. Noël venge. Pape a nique la pineco, Noël tire la go. Hélène hait son père. Vérité défoncée. Hélène joue sa mijaurée. Hélène est une chienne. Une garce. Une enragée. Tout pour kène Pape. En beauté. Pape gaffe son gang. Hélène allume le bang. Conditions d'embauche : dealer en black.
Noël dealer, Noël Black. Hélène est reine du coup de rein. Rien. Bientôt, sa beauté virera. Les rakias raquent. Pape braque. Beba trac. Tu fais dans ton frac? Beba sue, sait, sent. Le destin des faciles est dur. Tu vieillis vite. Le sexe ramone la jeunesse dorée. Dardé de dessein, le sein vous ramène. Le malsain vous démène.
vendredi 17 septembre 2010
Les jacasseries intimes
On me prend pour ce que je ne suis pas : une tronche, une bête de concours, un intello. J'ai la tête (farcie) de l'emploi. Bien que j'en sois fier, je ne suis qu'accessoirement un esprit. En réalité, je suis un amoraliste doté de dons intellectuels lui permettant de faire illusion. Na! Le fond de ma personne est engagé dans l'exercice du plaisir. Les petits hédonistes comme Onfray qui professent l'hédonisme égalitariste ne savent pas que l'on ne peut éprouver du plaisir qu'en dominant les autres et en les détruisant. La reconnaissance de mes pratiques s'appuie sur la charpente du réel : dans un réel pervers, il convient de se comporter en pervers.
Dans un réel cruel, comportons-nous en cruels. Le must de mes amis séducteurs : faire semblant - profiter est la vertu par excellence. Je profite de mon statut social et de mes connaissances pour draguer. Le plus important : qu'elles soient jeunes et jolies; puis c'est encore mieux si elles sont Asiatiques - de préférence Japonaises. La culture nippone m'enchante, mélange de cruauté et de raffinement, à l'instar des mœurs raffinées de la cour impériale.
Je m'étais lancé jeune dans la publication de journaux intimes et autres confidences mi-mondaines mi-intellectualistes sur le nihilisme et la psychanalyse. Comme j'avais fréquenté (et je continuais) des hommes fameux - par leur intelligence ou leur pouvoir, j'ajoutais des notes les décrivant. Saint Simon sauce sushi. Malgré tous mes efforts, je continuais à demeurer quelqu'un d'anodin et, pis encore, de respecté. On ne me détestait pas. Bien que j'eusse exhibé des ribambelles navrantes de jeunettes à couettes, l'on s'entêtait à classer mes penchants sur le compte d'un attrait bien excusable pour le sexe.
A ma grande honte, je dus endurer les compliments : j'étais une personne très intelligente et très séduisante. Un élégant. On ne m'avait pas compris : je rêvais d'être incompris. Il faut dire que dans les milieux intellos-mondains que je fréquentais, on raffolait de spécimens comme moi, jouant du paradoxe et de la subversion. On s'y ennuie tellement que l'on se montre reconnaissant de croiser n'importe quel original un peu digne d'intérêt.
Avec mes titres de gloire, on devait estimer que l'intelligence appuyée explique jusqu'aux plus excentriques bizarreries du comportement. Pour épicer le tout, je crus bon de lancer que j'allais me suicider d'un moment à l'autre, en digne disciple des nihilistes, dont un certain Hégésias, un cyrénaïque que tout le monde a oublié alors que je lui trouvais des trésors de profondeur. Enfin! Allait-on m'agonir d'insultes ou me témoigner la commisération la plus charitable?
Du tout. Les mondains sont tissés d'un hybride d'égoïstes vaniteux et de cyniques revenus de rien. Personne ne s'intéressa à mes histoires de suicide et personne ne s'étonna vraiment de me revoir. Je crus bon de me sauver au Japon pour supporter mes quarante ans. J'avais laissé entendre que j'allais encore une fois en finir, mélangeant la distanciation avec la morbidité. Je revins de Tokyo en contrefaisant le dandy exténué et goguenard.
Dans le monde, on louait mon élégance. En particulier chez les intellos qui ne sont pas habitués aux poses vestimentaires et qui feignent de mépriser les dragueurs. A défaut d'être le Grand Écrivain auquel j'aspirais, j'étais le familier des grands écrivains. En particulier d'un ermite roumain qui avait pour caractéristique d'être misanthrope mondain. Lui qui se flattait de ne côtoyer que sa femme et son chien voyait défiler dans son modeste studio le gratin de l'intelligentsia parisienne. J'étais aussi l'ami d'une franche crapule, un philosophe alcoolique et pédophile, la réplique à n'en pas douter d'un sophiste.
En tant que psychologue, j'avais toujours été persuadé qu'il fallait être un monstre pour être un écrivain de valeur. En considérant cet ami, je redoublais de conviction. Malheureusement, mes inclinations à la monstruosité demeuraient cantonnées dans de la pure affectation. Je n'étais pas un monstre et je n'étais pas un nihiliste. J'étais un grand bourgeois mondain et paumé, qui passe son mal du siècle dans les plaisirs. Malgré ma condamnation de la morale, je détestais tellement les pratiques comme la pédophilie que je ne pouvais que les suggérer.
Je suivais par estime un romancier qui comme moi commettait avec régularité des journaux intimes. Je le tenais pour le grand écrivain que je n'étais pas et le défendais contre l'ostracisme moraliste dont il était la victime dans les journaux parce qu'il avait avoué ses penchants pour les très jeunes filles (voire les très jeunes garçons). Saint-Germain le tenait en haute estime. Si quant à moi je l'estimais autant, c'était parce que je n'avais jamais fréquenté ce descendant de Russe blanc) ailleurs que dans des salons.
L'aurais-je croisé dans un bordel de Manille que je me serais évanoui. C'est piteux, quand on se présente comme une canaille. Petite frappe, j'étais faute fripée - de frappe. Maintenant que j'ai passé la soixantaine, je me suis habitué à moi-même. J'ai compris que je ne serais jamais qu'un homme très intelligent et très dépravé. Un rigolo. Je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais consenti au crime suprême : faire des enfants. J'ai trop d'occupations littéraires pour perdre mon temps dans les couches et l'éducation.
J'ai passé mes vingt dernières années à poser - nihiliste. Ce n'est pas facile parce que personne ne me prend au sérieux. J'ai la furieuse envie d'avouer que je suis un cave mais quand je vois les romanciers qui assomment de subversion et de marivaudage, je me dis que je suis quelqu'un de bien. Je finirai en bigot. Après avoir travesti mes prouesses de Casanova, d'aristo dragueur, de Don Juan postrévolutionnaire et démocratique, voilà que je joue les bad boys dans les magazines.
Je me fais photographier avec un blouson, des santiags et un flingue. Une casquette camoufle mes cheveux désenchantés. Mes lunettes noires m'ont rangé dans la catégorie du playboy réactionnaire. Je me fous de ma réputation. Un nihiliste ne s'embarrasse pas de rumeurs. Il me manque quelque chose. Pas une réputation. Sentiment d'échec. J'aurais aimé mourir en ayant écrit quelque chose de valeur.
Je sais que ce n'est pas le cas. Du coup, j'erre comme les orphelins et les parricides. J'aurai passé ma vie à voyager et à mentir. Au seuil de mon passage terrestre, un souvenir lancinant vient me chatouiller. J'ai trente ans et j'écris en devenir. On me promet monts et merveilles. Des chaires universitaires ou des postes d'éditeur. J'ai percé dans l'édition. Mes affaires ne se sont pas arrangées pour autant. Comme je traîne une réputation de coureur agrémentée d'une renommée de psy déjanté, les femmes raffolent de ma compagnie. Je n'ai aucune peine à faire chavirer les cœurs.
Je cultive déjà ce penchant pour les Asiatiques. Je sors avec une Eurasienne - un modèle de mijaurée : une bonne élève, qui fait semblant de ne pas voir qu'elle a du succès plus à cause de sa plastique que de ses idées. Elle croit qu'elle va faire sa vie avec moi. Je sais déjà qu'elle est une énième bluette que je coucherai plus sûrement dans mes journaux intimes que dans son lit de princesse étudiante.
Moi qui passe pour une bête de sexe, je répète ici ou là sur le mode de la confidence que ma régulière singulière est autant une fête pour les yeux qu'un désastre pour le sexe. Je lis beaucoup Weininger en ce temps-là - les persifleurs viennois. J'ai toujours eu besoin de trouver des correspondances historiques à mes fantasmagories. Avec mon Eurasienne, j'aurais pu procréer. Par la suite, je n'ai jamais eu le choix. J'ai fréquenté les Asiatiques - que des délurées et des hystériques. Ces nymphettes acceptaient ma présence à condition qu'elle soit intermittente et occasionnelle. Aucune n'aurait accepté de me suivre dans un délire de mariage. Le mari n'était pas dans leurs lubies d'ado immature et encanaillée.
Avec moi, elles paradaient en compagnie d'un mondain affublé du prestige intellectuel. Comme j'accordais une importance inconsidérée à ma mise, elles étaient ravies de conjuguer l'intellect avec le charme. Les jeunes femmes prétendent d'autant plus qu'elles n'accordent aucune considération pour le physique qu'elles sont obnubilées par ce critère. Je ne saurais les désapprouver tout à fait : sans quoi je n'aurais pas obtenu mon succès.
Maintenant que je contemple ma décrépitude, le spectacle qui me désole le plus n'est pas de constater que je perds la mémoire (que j'avais prodigieuse) ou que je suis moins agile lors des parties d'échec (où j'exhibais naguère mon excellence tactique). Non, ce qui me consterne le plus reste mon vieillissement. Les rides se sont additionnées, mon corps donne de plus en plus souvent des signes de lassitude, j'ai mal à un genou. Pour rester jeune, je me cache derrière mes lunettes, mais l'artifice n'y fait rien. On ne peut rien contre la mort (d'une manière générale, les considérations désenchantées et sarcastiques sur la mort constituent une de mes antiennes favorites).
Je continue sur mon nom à attirer dans mes filets certaines créatures. La jeunesse féminine reste mon échappatoire. Plus le temps passe, plus mon cynisme croît. D'aucuns insinuent que je serais sinistre. Je pense que c'est de la lucidité. Je ne me suiciderai plus. Je n'ai pas eu ce courage et puis, je me suis habitué à moi-même. La dernière fois, un grand éditeur qui se prend pour un grand romancier (une projection de mon cas?) persiflait que j'étais arrivé au bout de mes fredaines et que j'allais me ranger.
Ma dernière trouvaille est d'avoir décrété que le plaisir sexuel est au fond illusoire - et que les femmes détestent faire l'amour. J'ajoute que je l'ai toujours su (ou pressenti). Cette confidence me classe (autant qu'elle me glace) dans le rayon des hommes impitoyables et cruels. Tout ce dont je rêve. Tout ce que je ne suis pas. Cet éditeur important qui sirote son champagne avec moi se prend pour la réincarnation de Choderlos. Il a perdu sa vie à courir en partouzes. Pas n'importe quelle orgie : les mondaines, où accourent les courtisanes qui se prennent pour des écrivaines (la dernière syllabe est sans nul doute amplement méritée).
Comme mon éditeur se prend pour le Casanova de son siècle, il essaye (tant bien que mal) de dissocier son écriture et sa vie. Il laisse entendre avec des regards de fripon select qu'il est un dépravé qui écrit des choses légères et subtiles. Le pauvre n'ayant rien compris à sa vie, il ne faut pas s'étonner qu'il prenne la littérature pour ce qu'elle n'est pas - une chose pure et irréelle, qui se distingue absolument des expériences.
Quant à moi, je me suis toujours flatté d'écrire ce que je vivais. Mes journaux intimes sont le reflet de ma personnalité. J'ai peut-être exagéré, mais je suis tel que j'écris. La littérature ne fait qu'un avec ma vie. C'est ma rengaine esthétique : écrire authentique signifie que l'on écrit comme l'on vit. Mon ami éditeur (pas celui qui m'édite, car je m'en charge moi-même) est un menteur qui croit qu'on n'intrigue pas en littérature. Je suis persuadé du contraire. Surtout à notre époque. Jadis (un mot qui m'enchante), on écrivait des choses imaginaires pour faire réel. Désormais, c'est l'inverse qui est vrai : on écrit des choses réelles pour faire imaginaire. Renversement de toutes les valeurs?
jeudi 12 août 2010
Râpe française
Question des plus pertinentes. Son nom : Alain Méribel, il se fait appeler One Flow. D’origine sénégalaise, son expression, c’est le rap. Il tourne un featuring. Il joue l’invité. Ça tombe bien, il est le special guest d’un rappeur underground d’Eonville, la cité lorraine. Coin rap, tendance afro. One Flow chante l’Afrique. Il prise le Galséné. Il méprise la France. Il se veut tellement à la pointe de l’avant-garde qu’il refuse la télé. Bonne pioche, on ne l’y invite pas. Mépris mutuel. Lui a sorti un album. Il joue la star absolute.
Il est venu jouer l’air du bled. L’air du rap sénégalais. Les rappeurs africains sont ensorcelés par les States. Ça leur donne un point commun avec les Céfrans. Alain tient par-dessus tout à être présenté comme Sénégalais. Il a poussé à Evry, maintenant il évolue au Sénégal. Il a percé dans le rap à la mode chez les jeunes de Dakar. Il faut chanter avec des mimiques de star US, représenter l’Afrique d’apparat et arborer les paroles de la prétention. L’outrance, grandiloquence.
One Flow intervient sur le clip d’un poto du tiéquar, un certain Flag Or Net. Nom de naissance : Laurent Mauséus. Pur titi d’Eonville, le complice (parents maliens) après plusieurs saisons de zonzon pour trafic de beuh revient en force. Tel était le deal : il ne balançait pas, on banquait la prod à la sortie. Il flambe. Il clip. La classe. Pour l’occasion, il a sorti mannequins et cabriolets. En toute inconscience. En toute insouciance. One Flow est calmé. Des rappeurs de la Cour Paname sont venus admirer la débauche d’oseille. Pige de luxe. La réputation de One Flow, c’est le blow made in pays. Il vit sans le sou, mais dès qu’il sort, il flambe. Il traîne les soirs et il s’arrange pour susciter la jalousie. Boîtes, bagnoles, gos : les jaloux pavoisent sur sa tenue flambeur. Cette occasion, il est en démo pour vingt secondes. L’underground est le must.
Son eldorado, c’est une bande en vadrouille, des plans avec des beautés, des cabriolets en laisse et des bouteilles en pagne. Sa phrase qui clashe, c’est : « Pourquoi les femmes m’aiment autant ? ». Question qui claque. Il a construit son flow autour de cette charade trop de la balle. Pourquoi je suis si fringant ? Pourquoi je suis si mauvais perdant ? On pourrait enquiller les rimes à l’infini. One flow tient le casting de choc. Marque de respect. Il kiffe. On lui a réservé une superbe panthère comme partenaire de scène. Il fait dans la bête de, il soigne sa répute de, il glisse sous les images de, un cuir sur le torse, mocassins aux pieds.
Dans le script, il est le tombeur fou. Les meufs sont accrocs à sa puissance mâle. Il évolue en dragouilleur choc, sauf qu’il n’a pas de temps à perdre. Il s’est pointé avec son grand frère et il est attendu chez son oncle. Un immigré discret. Motus et bouche courue. Les allers-retours ne sont pas des parties de plaisir. One Flow s’est entraîné à étaler la dégaine la plus arrogante. Comme les big brothers d’Amérique. Ça sonne creux. Tics de toc. D’habitude, il est genre réservé. En tournage, il surjoue. Ça y est, il a fini son numéro. Il a chanté en play-back. Il a frimé à mort. Le tocard millionnaire smicarde à sa sortie ciné. Que du virtuel. Des images satinées, du mensonge calibré. Les rappeurs sont des mythos flambeurs. Flag lui tombe dans les bras.
« Trop fort, t’as trop assuré. C’est dans la boîte, on est parés ! »
Fidèle à son passé, Flag est fonceda complet. Il a abusé d’un gros spliff. Il se prend pour un toaster jamaïcain. One Flow a partagé le solo avec un chanteur sénégalais de dance hall, un certain One Blow. Au pays, ils font dans tous les styles. Du plus roots au plus US. Lui, One Flow, il se prétend de tous les langages. Il revendique son anti-impérialisme et sa négritude. Sans blague. Cent rires. Il oscille entre rap et Jah-maica. Marque de fabrique. La morale de ces types, c’est l’authenticité. One Flow revendique.
Authentique n’est pas simple. C’est bling bling : l’argent est la valeur number one. Sûr de soi est la règle d’or. Flag a un credo : rapper tel qu’il est. Naturel. Frimer et niquer. Arsenic. Art sonique. Apparence. On se maque du reste. Marque du best. Mark of the beast. On nargue en narguilé. On tire larigot. L’art y go. Yunno ? Les mauvaises langues décrivent les rappeurs en capitalistes frustrés. Eux se tirent du marasme de leur banlieue. La vie de star est idéale à condition qu’on ne soit pas trop – reconnu. On tolère les amis, on gère les connaissances. Critère underground.
En direct, One Flow passe en premier. Au mix, après Flag Or Net : le phare en premier, ses convives suivent. Ils racontent à leur sauce qu’ils sont les boss – les rois de l’impro. Ils fourbissent leurs anecdotes. Les rappeurs célèbres sont mille fois moins bons qu’eux. Un jour, sur scène, une de ces stars de l’imposture s’est fait démasquer devant le public. Flag prétend être le meilleur improvisateur de France. Avec One Flow, ça passe, car One Flow est Sénégalais. Entre alterartistes de banlieue, on se renvoie les compliments pour ramollir les tensions. Les egos sont de sortie. Les trips aussi. Ils appartiennent à des collectifs que seuls les initiés connaissent. Dans ce milieu, la reconnaissance passe par la discrétion. On est d’autant plus fort que l’élitisme implique la retenue.
On frime d’autant plus qu’on vit caché. Flag décline une séquence où il met en valeur la sape. C’est sa marotte : dans ce milieu pourri de codes, on ne se fringue pas par hasard. Les conventions sont plus qu’importantes. One Flow s’irrite des quolibets de l’oncle : sa dégaine imite les chanteurs américains – la défonce, le fric, les femmes… Pas de quoi être fier d’incarner le frustré. One Flow n’a rien répondu. Il glisse entre les gouttes. Il s’oppose à sa famille. Il se coupe du monde. Il vit en autiste : la seule valeur, c’est le monde du rap.
Tiens, Discount qui s’avance. Lui, c’est le prod. Comme il a lancé le seul rappeur d’Eonville qui ait percé, un métis sénégalais du surnom de Miki la Peste, il passe pour une légende urbaine. Avec un peu de flouze, il est celui qui a réussi. C’est l’exemple du quartier. Dans les discothèques, les jeunettes lui sautent dessus. Flag l’a embauché direct. En gage de qualité. Dégage le karité. Flag juge au feeling – charisme. C’est son critère – de choix.
« Excuse, man, faudrait reprendre la scène où t’arrives avec Barbie dans le club…Ta dégaine est calibrée, mais ton yes ! sonne trop mou… »
Pas d’embrouille, One Flow s’exécute. Discount connaît la chanson. One Flow a repris l’interjection de la clique des Jamaïcains. One Flow est envoûté par tout milieu de flambe. Dance hall : on y met en valeur l’argot des immigrés aux States, le sabir des Noirs de Jamaïque. Un mythe. Chez les banlieusards du blow, on ne dit pas boîte de nuit, mais – club. Ça sonne plus english. Barbie : la poupée zunienne qui sert de modèle à One Flow. Dans la vie, peu importe qu’ils ne se calculent pas. La top sort d’une agence, le top descend du Sud. One Flow pose en gangsta afro. Sa tirade ego trip : il l’a blindée de paroles salaces et emportées. Il rêve de faire des portées à la musique. Barbie aurait trop raison de tomber pour sa gueule : il est le best. Le prince des lascars, le roi des blédards. Il en impose. Il s’impose. Il dépose. Qui repose ? Tout à l’heure, il mangera son tiep en millefa, cousin parmi les autres. Sous les néons, il est exposé. Explosé. Il trône en devanture. Authentique. C’est son hic. Technologie. Sa voix jacte dans une baffle.
« Si je croise ta musique, je lui fais une portée ! »
Ça sonne impertinent. Il a bossé des tonnes pour trouver son style. Le goût des autres. Tout à l’heure, le test fini, la fine équipe se claquemurera en appart. La vie de banlieusard. F-5. Les lascars sont des pharaons de nuit. Papillons de vie. Si elle n’a pas filé vers son train-train, One Flow trinquera avec Barbie. Il déclame polygame. Au pays, il a l’épouse plus la fille, mais c’est meilleur de courir les rakias avec un titre marital en poche. One Flow traîne la timbale. La martingale. La gale. Plus que jamais authentique. Épique. Sardonique. Réplique.
mercredi 21 juillet 2010
Le Lord de l'or
Le journaliste : un spécialiste des milieux financiers. Un obligé qui organise son éloge. Un affidé de l’hagiographie. Tant mieux. Mauséus ne se déplacerait pas pour des négatifs. Il appartient au cénacle. Il a peu de pouvoir, il vit caché, friqué. Le restaurant : l’enseigne des Lords, la politique, les renseignements, la finance. C’est cher, couru, cosy. On y donne dans l’atmosphère british. L’empire vous invite à sa table. Le quidam réserve des mois à l’avance. Notre baron a ses aises. Trente ans qu’il fréquente. Il s’exprime dans un anglais saumonné.
David a œuvré pendant un demi siècle. Sa saga est familiale : les Mauséus sont banquiers de pères en fils depuis trois siècles. Chez les financiers, c’est inégalé. En unité financière, un siècle vaut un millénaire. Les Mauséus ont été les banquiers du roi d’Angleterre depuis le dix-huitième siècle. Au dix-neuvième, ils se sont enrichis grâce à l’Empire britannique. Depuis, plusieurs branches dirigent des succursales en Europe. Les plus importants étaient les Londoniens. Ils dénouaient les stratégies au plus haut niveau. Ce qui rapporte, ce ne sont pas les transactions particulières ou les investissements, ce sont les fusions-acquisitions.
Quand les Mauséus de Londres se sont scindés entre la maison-mère et Jacob, le baron-trader qui ne respecte rien, la branche anglaise a implosé. La plus puissante pousse. Le fleuron de la dynastie. Les Italiens sont installés en Suisse ; les Français vivotent du côté de Saint-Germain ; les Londoniens sont des piliers qui pillent Londres. Le baron David était considéré comme un Parisien, le genre qui brûle les millions, qui réalise quelques affaires, qui n’ira jamais au-delà de son influence.
Les Mauséus de Paris sont des viveurs, des flambeurs, des mondains. Jamais ils n’ont été pris au sérieux. Ils font des histoires. Ceux qui faisaient l’histoire, c’étaient les Londoniens. David n’était pas un vivoteur. Il a profité du conflit fratricide entre les Londoniens pour s’emparer de la vénérable maison-mère. David a développé les stratégies entre Londres et Paris. Le Frenchie a réussi dans l’Univers grenouillophobe. Citez la City. David n’est pas de ces exilés à Londres qui opèrent des manœuvres auxquelles ils ne comprennent rien. Certains planent au-dessus du monde. Ils touchent des millions en quelques clics. Ils occupent des postes en vue.
Ce sont des comparses. Des complices. Ils ne dirigent rien. Ils pigent pour des enseignes. David ne traite pas pour les autres. Il laboure en son nom. Il trône sur le toit du monde. Les concurrents, il bichonne. Il est leur haltère écho. Mieux, leur mentor. Les Mauséus sont les banquiers de la reine. Ils n’ont pas de disgrâces. David descend de sa voiture. Il l’a garée comme un gant. Il n’est pas de ces aristos incapables de pisser dans une éprouvette. Il est indépendant. Il est simple. Il part en retraite. Il vivra dans un hôtel particulier, il voyagera vers Londres et distillera des conseils aux successeurs.
Il a réussi son objectif : le conflit avec Jacob signifiait la chute de la maison, fondée sur la complémentarité du lignage. Les autres familles ont perdu la main, reprises par les étrangers. Les Mauséus se sont passés la main. Ils se sont mariés entre eux. De la discrétion, ils ont fait leur règle. Dors. David est un Mauséus. On ne le voit jamais, on ne connaît pas ses relations, on ne l’a jamais photographié au bras de sa femme. Ses trois enfants sont casés chez des confrères. David a accompli sa mission.
Il a mis fin au conflit interne. Il s’est réconcilié avec Jacob. Désormais, la branche londonienne travaille avec la succession parisienne. C’est de la synergie. Jacob a réintégré le giron. Les risques conviennent à son caractère fonceur et frondeur. David a eu affaire au rebelle des Mauséus. Jacob ne voulait pas détruire, juste quitter ses gonds. Ne plus en rester aux sempiternels principes, se lancer dans les paradis fiscaux. Les niches. David a décelé le potentiel. Un banquier comme on en fait deux par siècle. Jacob dirige la principale union bancaire, l’Inter Division, un nom inconnu qui regroupe les grandes enseignes de la place. Avec les alliances et les croisements, 70 % du marché. Jacob a fait du boulot. À partir de ses paradis, il a paradé. Il a lancé des investissements en Amérique du sud. David a suivi le matadore. Son bronze.
Ceux qui avaient parié sur la maison divisée en sont pour leurs frais. La famille est plus complémentaire, plus diversifiée. Elle est présente dans les investissements opaques, blanchir la drogue ou graisser des armes. Des commerces pas assez utilisés auparavant. Dans l’institutionnel, les trafics poussent à la touche. Avec les méthodes de Jacob, le faîte est fait. David fana de réussite, c’est son dada. Ce soir, il livrera ses banalités prodigieuses. Pas de souci. L’alchimiste de la plume en fera des perles. Demain, on apprendra. On chuchotera. On se taira. La référence tire sa révérence. Officiellement. Aussi raffiné que discret. De la cuisse de Jupiter. Il est le maître de l’ombre.
David mesure sa puissance aux louanges qu’il reçoit. Il n’a rien commandité. On lui rend hommage. On martèle qu’il est le meilleur. On juge qu’il est le plus beau. On convoque les journalistes les plus renommés. On murmure qu’il est une légende. On le loue, on le congratule, on l’applaudit. Golfeur émérite, financier extraordinaire, il mérite sa retraite. Il mérite de la partie. Il mérite de l’Empire. Il est simple, généreux, bon, serviable, bien élevé, bien né. Il est apatride. Il est de l’élite la plus pure : les agents changent. Il est du bon côté : son association dédiée à la Shoah. David a quand même un défaut : il va mourir. Il n’a pas réussi à éviter la mort. C’est son échec mat.
Avec ses cinquante printemps d’omniprésence dans la ouate de la banque, il a appris à naviguer à vue, entre amoralisme et pouvoir. Il a fermé les yeux. Il a accepté. Il a payé. À côté de son cousin, il fait dans la figuration. Jacob pilote l’Inter Division. David est l’héritier. Il est sous la coupe de Jacob. Il a sauvé les meubles. On le tient pour le patriarche, le réconciliateur, le diplomate. Il est dans la nasse. Pas dans la masse. Il est exténué. Il a peur d’après la mort. Il philosophe avec piquant, il plaisante de moins en moins.
Il part avant l’avanie. La City prend l’eau. Bientôt elle déménagera. Bientôt elle jouera des coudes. La City fermera. La City migrera. David est un dinosaure. Il sera de la génération qui n’a pas transmis. Sodome et Gomorrhe flanche. David s’épanche ? Le défilé défile. David n’a pas le profil. Les héros défient les zéros. Prochaine destination : l’Empire mute. Chinoiserie ? La Compagnie réforme ? David marginalisé. Il ne nourrit plus d’illusions. Le plus dur n’est pas d’être écarté, le plus dur est d’être loué. L’acteur. Le boss laisse des bosses. Le boss roule sa bosse. David contusionné. David commotionné. David aurait préféré balayer. Son sacerdoce : prince du néant. Le dernier moricaud. Après lui, le déluge. Bing Bang. Ding dong. Le gong. La retraite sonne la fuite.
Il passera pour le couard. Le traître. L’égoïste. Le failli. Le raté. L’hypocrite. Le coupable. On déteste le symbole. A ce qu'on répand, les Mauséus sont usuriers, juifs, sionistes, diaboliques. David a été incapable de rentrer dans l’histoire. Faire face. Blaguer. Pas d’histoires. Sans blanc. Trouver des portes. L’enfer, c’est les hôtes. David est un autre. Ce soir il rince. Il régale. Il égale. Il oublie. Il déjoue son rôle. Le baron plein de ronds. Le parvenu n’est pas roturier. Il invite. Le restaurant s’ébroue. Le Tout-Londres se retourne discrètement. Le journaliste se lève solennellement. David a soigné son topo. Singé sa sotie. Plus dure sera la chute.
lundi 14 juin 2010
Par tous les porcs
Après de brillantes années au quotidien sportif La Victoire, Luc a tellement bien réussi qu’il est passé indépendant. Il intervient dans les télévisions, notamment le câble. Il écume les mags de foot où il délivre sa science tactique-larigot. Il consulte. Ça rapporte. Le paquet. Jackpot. Il a fondé son site. Internet tendance. Il a posé ses valises sur la Toile. La révolution en marche. Subventionné par des sites à paris, il monnaye son avis d’expert, on le réclame les soirs de matches, il est rémunéré pour ses pronostics, les paris en ligne. Bref, Luc a le vent en pompe. Son créneau, c’est les vannes, conjuguées à la proximité avec les joueurs. On le saoule avec ces deux qualités. Il encaisse. Il aimerait qu’on l’admire pour son sens tactique vu qu’il est passé à côté d’une carrière à cause de son poids – et qu’il compense par l’analyse.
Pas un mot. On préfère qu’il charrie ou papote. De temps à autre il se lâche. Il buzze en cassant du joueur. C’est rare, les champions hurlent à chaque critique. Luc cultive sa démago un tantinet titi. Il traîne sa réputation de drôle. Il appartient à la bande des rebelles, ces journalistes qui sortent du circuit par leur verbe gros. Jamais un mot sur les dérives – dopage ou trucage. Sinon, c’est la porte. Luc est une grande gueule, pas un kamikaze. Ces sujets, c’est suicide. Il n’a pas l’âme d’un martyr. Il veut bien constater, déranger, mais à l’intérieur du système. Pas en franc-tireur. Son truc, c’est la déconne franchouillarde, accessible au beauf.
En tête de lard, il est copain comme cochon avec le journaliste le plus mythique de la profession. Noël Châtel est un métisse congolais spécialiste du foot sud-américain. Il travaille de manière discontinue. Il s’est fait renvoyer de toutes les grandes chaînes de télévision. Il est considéré comme le meilleur. C’est l’as qui ajoute à son excellence la confirmation du milieu pro. Il est capital de disposer de l’amitié de Noël. Noël est considéré comme un caractériel. Il refuse l’autorité, il travaille comme il l’entend. Noël et Luc se sont connus sur les plateaux. Le courant est passé.
Ils se voient en dehors du travail. Ils sont amis. Ils sont haltères ego. Les deux compères, qui aiment autant boire un verre que refaire le match du haut de leur excellence, se sont assis dans un bistro derrière les studios de leur câblée. Une sportive qui a été lancée par l’omnipotente firme La Victoire. Luc a gardé des liens. On rappelle l’ancien de la boutique qui a bien tourné. On se souvient du truculent commentateur qui a son avis sur chaque question et qui connaît ses sujets foot.
Luc et Noël sont attablés au comptoir, la serveuse les a reconnus. Noël adore les femmes. Il est marié, il tient à sa réputation de coureur de jupons. Il veille sur ses deux marottes : les nénettes et les maillots. Il est collectionneur dans l’âne. Tendance compulsive, version maniaque.
« Luc, tu as entendu l’histoire de Vanim ? »
Luc lève les yeux au ciel. Qui n’est pas au courant de cette affaire aussi privée que sordide ? Des stars de l’équipe de France avaient recours aux services d’une jeune prostituée nommée Rachida. Depuis, elle se pavane dans les mags people. Elle montre ses longues jambes et sa poitrine refaite. Luc salive. Il est obsédé par le cul. Comme il est un célèbre obèse qui baise la téloche, il peut se permettre certaines incartades avec les nénettes. On lui passe tout. Il ne dit rien, il se réfugie derrière la vie personnelle, il n’en pense pas moins. Ce serait lui, il aurait fait pareil que Vanim, la vedette de l’équipe de France.
Un dragster qui joue ailier droit et qui fume toutes les moquettes d’Europe. Vanim a actionné ses réseaux de call-girls, via des intermédiaires du monde de la nuit. Grâce à Vanim et à d’autres collègues internationaux, Rachida a accédé à la célébrité. Enfin, la célébrité – douteuse. Vaut-il mieux être anonyme ou catin notoire ?
« Sûr que je la connais !
- Tu enquêtes pour moi sur elle ? »
Noël ne change pas : il joue toujours au mac, au boss, celui qui prend les initiatives. Luc se replie sur lui. Il déploie son quadruple menton. Il n’aime pas les histoires de mœurs. Casse-gueule.
« Je ne sais pas si j’ai le temps…
- Tu piges pas ! C’est le scoop du siècle ! Rachida est envoyée par l’équipementier Kumpo pour torpiller la concurrence… »
Luc écarquille des pupilles. Noël est le spécialiste des scoops. Luc ne veut vraiment pas se mouiller. Kumpo pourrait briser sa carrière. C’est un équipementier brésilien qui travaille en Chine et qui casse les contrats des stars pour grapiller des parts de marché au grand rival – Edel, partenaire de l’équipe de France et du football depuis la Seconde guerre mondiale. Ces types sont des institutionnels. Gare aux enquêtes qui vous laissent sur le pré.
« Edel aurait laissé faire ?
- L’équipe de France dérange. Ils peuvent gagner la prochaine Coupe du monde. En s’attaquant à son meilleur joueur, on la déstabilise…
- Moi, j’ai toujours estimé que c’était des conneries. Tout le monde se défoule avec des putes dans ce milieu… »
Noël affiche un sourire en coin. Du style : moi, je ne paye pas les filles. Noël a beau être gentil, il n’est pas international. Il ne court pas aux quatre coins de la planète pour jouer tous les trois jours. Les footeux, Luc respecte, son insolence est de façade. Il chambre, mais le fond est OK. S’il était comme eux, il ferait comme eux. Certain que le courant passe à cause de cette connivence. Noël ignore-t-il que cette Rachida siliconée était entretenue par des bars à footeux, genre clubs VIP où ne rentrent que les golden boys ? Dans les potins, on murmure que Rachida ne se monnayait pas qu’à Vanim, qu’elle était l’égérie de la plupart des internationaux.
Rachida aurait été l’escort girl de l’attaquant de l’équipe de France, un certain Titi Bravo. Ça tombe bien, Luc passe pour l’interlocuteur de Titi. Titi ne blaire pas les journalistes, à l’exception de Luc. Du coup, Luc réalise la plupart des interviews de Titi. L’enquête, c’est une manière de protéger l’équipe de France des ragots. Si Luc fouille, les rumeurs seront enterrées sous le caustique. Luc travaillera en sous-marin pour Edel en enfonçant Kumpo.
Luc s’est levé. Il a accepté. Il a pris un taxi et il s’est rendu dans un grand hôtel. Titi loue une suite à l’année dans un palace. Les footeux sont fascinants. Ils gagnent tellement de blé qu’ils craquent comme les milliardaires. Maintenant ce sont les sportifs qui régalent.
Officiellement, Titi est marié à une starlette du cinoche anglais, mais il ne se prive pas de quelques écarts extraconjugaux. Il reçoit les poules dans sa suite. Luc court retrouver Rachida. Il n’aime pas brûler toutes ses cartes, y compris auprès des collègues comme Châtel. Il était au courant pour Rachida. La poule est hébergée chez Titi. L’impunité de la célébrité. Pas étonnant qu’elle collectionne les clients internationaux : elle est dans la place. Dans le palace. Si ça se trouve, elle a déjà dédommagé des intermédiaires, comme certains frères à Titi, qui jouent aux impresarios et aux vedettes. Ils ne seraient pas jaloux de l’aura du frangin ? L’argent de l’agent.
La famille, c’est la famille. Luc n’est pas jaloux. Il a sa part de gâteau. L’oreille de l’oseille. Il aurait préféré peser quelques ballons en moins, mais journaliste sportif, c’est pas mal. Surtout à son niveau médiatique. S’il ne jouit pas de la notoriété d’un Titi, Luc passe à la télé. Label bleu. Luc ne crache pas sur les fines parties. Son bide et son menton ne le rendent pas suspect d’érotomanie. Il traîne une réputation de gros plein de soupe, pas d’accroc au sexe.
S’il veut continuer à interviewer l’équipe de France, il n’a pas le choix. Il doit jouer son jeu. Quand il arrive au palace, on lui indique la suite à Titi. La connivence : le péché qui perdra les milieux du luxe. Craché caché, Luc ne dérangera pas le grand homme, qui est absent. Titi évolue dans un club anglais et débarque un week-end par mois, en avion. Toujours la première classe. Pour un international, les escales sont monnaie courante. Il saute dans un vol direction New-York pour une séance shopping avec sa compagne. Du moment qu’il effectue ses entraînements et qu’il claque ses buts…
Luc ne se tâte pas la tête. Il suit son programme. Il jongle carte sur table : si Rachida joue les foot-girls, elle doit étendre sa gamme aux copains. Luc est favorable à l’hédonisme. Du sexe et une bouteille, on grimpe au septième ciel. À l’entrée, on lui a indiqué les ascenseurs. Luc est public. L’enquête finira au paillasson à condition que Rachida accouche. Luc a les moyens. Les footeux apprécient quand on vit comme eux. Sinon, vous restez l’intrus. Luc est des leurs. Des leurres ?
Il connaît les ficelles, jamais sortir la vérité. La vérité, c’est que Rachida n’est pas la call-girl du milieu. Les footeux qui pèsent leur oseille, qui voyagent et qui ont des besoins sexuels en corrélation avec le dopage (génétique), ont recours à la facilité. Par ici le talbin. Les courtisanes pullulent dans cet entourage où l’on croule sous le pognon et où l’on manque de neurones. Un gaillard de vingt-trois balais qui refuse une bombe à billets, vous en connaissez des tonnes ? Alors – dans le foot ? Avec sa tête de beauf attardé et sa dentition de chameau amoché, Vanim n’a pas les dispositions pour refuser. Il a trop ramé. Maintenant, il encaisse. Ses caprices sont des ordres.
Il est trop riche, trop stressé, trop speed. Sa femme, il ne la voit jamais. Il paye sa baraque et son train de vie. Elle assure son marketing. Elle est une conseillère d’enfer. Les footeux vivent avec des profiteuses. Elles sont craquantes, sexy, capricieuses, sottes... C’est rond, le ballon. Quand il rentre à la maison, dans la campagne parisienne, Luc ressent de la griserie. Il joue sur les deux tableaux : il profite des miettes du festin sans faire la cuisine. Il ne se dope pas à mort. Il ne boude pas les amuse-gueules. Rachida est plus qu’une distraction. Un amuse-sexe. Avec ses obus siliconés et ses mèches blondes, elle est plus qu’une farce. Une garce qui agace.
Pour la galerie, pour Noël, Luc pondra une exclu de la mort. Rachida en mode intime (audience assurée) se confiera dans un décor sombre, comme si elle vivait dans la cave de l’hôtel. Luc singera le reporter courageux, muni de ses questions impertinentes. Les spectateurs ramasseront du toc, Luc passera pour l’expert hors normes, le type qui vous réalise les exploits. Vous rêvez d’une interview impossible, appelez Luc Méribel. Un rebelle des médias, ça ne court pas les télés ! Son plan est ficelé, emballé, pesé. Qui se doutera qu’avant le canevas, Rachida et Luc ont fricoté – que le scénario est bidonné ? Luc s’en fout. Lui aussi n’est qu’un pion qui joue le jeu tant qu’on ne le vire pas de l’échiquier.
La porte s’ouvre. C’est Rachida dans la suite... Luc a préparé son topo. Il est dans le tempo. Pour une pute, un ventripotent, c’est du pain béni. Problème : un mec est à la porte. Un Rach. Le minet sourit sans fard. Luc est obligé de rompre la glace.
« Je suis venu pour une interview…
- Vous voulez m’interviewer ?
- Moi, ce serait plutôt Rachida… »
Le gaillard explose de rire, l’air de ne pas y toucher.
« Rachida, c’est moi… »
Bombe atomique, explosion nucléaire. Cette tuile, Luc n’avait pas programmé. Rien à faire, les travelos et les trans, c’est sans commentaire. Sur ce chapitre, ça coince. Rachida est plus qu’une pute : un travelo ! Pour Luc, les footeux à traves, c’étaient des Brésiliens. Quelques gélules et pilules, les fêtards de Rio ne se contentaient plus de nénettes. Adrénaline, catégorie plus rare. L’option qui tue. Apparemment, Luc n’était pas au secret : les Français sont aussi des Brésiliens.
Il commence à se faire vieux, Luc. Son disque raye. Il avait prévu d’enterrer l’affaire après une bonne sauterie. Il repartirait dans ses paris d’émissions ; là, il est démoralisé. Il n’est plus le gentil journaliste qui assure, il est le has pine. Rachida, c’est Rachid. Ce n’est pas pour lui. Pas de son temps. Quand il pense que les internationaux de l’équipe de France en sont à se taper des travelos pour modérer leur adrénaline, pas étonnant que le foot soit en crise. Lui qui ne se pose pas de questions, il en vient à se demander s’il n’est pas tombé dans un traquenard. Qu’est-ce qu’il va raconter, maintenant ? S’il couvre, il est découvert. Piégé, pigé ?
Bonne pioche : et si c’était Edel, le grand manitou ? Si Kumpo n’était que l’alibi de la farce ? Le dindon de la force ? Et si Châtel travaillait en loucedé pour Edel ? En tout cas, il fait leur jeu, le fric lance. Luc est coincé. C’est pour ça qu’il enterre les affaires quand elles sortent : trop risqué. Là encore, il ne pipera rien. Il va demander à Rachid de se faire belle, de poser à Rachida qui chavire les cœurs d’artichoux. Jamais il n’expliquera le fin mot. Les maux ont faim. Rachid s’est arrangé pour dévoiler une partie de la vérité. Luc n’est pas omniscient, il est malin. Habile. Il louvoie. Il convoie. La vérité brisée en mil, il convient de ne pas recoller les morts, sot. Le coup du puzzle en déconfiture, c’est bon pour les gosses. Lui est un adulte qui adule. Il nourrit sa famille, il entretient sa réputation, il ment. Il se sent bain.