mercredi 24 août 2011

Au fait de la glaire

Comment s'appelle-t-elle - déjà? Luc Méribel part dans sa grosse limousine. Enfin, ex-maire. Notre huile socialiste tendance ultralibérale vient d'être nommée ministre du Gouvernement sous le patronage bienveillant de son leader socialiste, le protestant rigoriste Claude Delacampagne. Lecteur, arrête-toi un instant dans le cours de la fiction. Nous vivons une drôle d'époque opaque. Fin du vingtième siècle chrétien, environ quinze ans avant la Grande Crise qui nous éteint. Le règne de l'argent facile, l'époque du monétarisme triomphant. Luc Méribel est l'incarnation hypocrite de ce mythe du mensonge, la domination et la débauche. Luc représente le leader socialo moderne, la réussite du socialisme ultralibéral, comme si on pouvait rapprocher le socialisme avec le libéralisme.

Comment s'appelle-t-elle - déjà? Méribel vient de prononcer son dernier discours de maire. Il cède son poste à son fidèle adjoint, son frère Alain. Tout va bien. Nos hype socialos tiennent le fief d'Eonville. Luc est le ministre de l'Economie. C'est un personnage considéré. Il est marié avec l'une des journalistes les plus médiatiques du milieu, très belle, très riche, très smart. Il est sioniste impénitent, comme sa femme. Il a fondé plusieurs clubs libéraux-socialistes, qui n'ont pas seulement une vocation franco-française, mais qui lorgnent sur l'Europe, les Etats-Unis. Luc appartient à de nombreux think tanks anglo-saxons.

Il a été universitaire remarqué, nommé dans les plus belles universités des Etats-Unis. Peu importe qu'il ait été patronné par des notables du milieu le plus ultraconservateur US. Luc n'a pas d'odeur. Il propose une race identitaire de son âge : se faire passer pour socialiste alors qu'il applique l'ultralibéralisme. Le laissez-fard absolu. On parle de lui comme le possible futur président de la République. L'espoir ultrasocialo. Il entretient un carnet d'adresses phénoménal. Il serait un beau parti pour les milieux des affaires, les cercles de grands patrons qui suivant le vent penchent généreusement vers la gauche libérale.


Le pire, Alain croit en lui. C'est mieux qu'en ses idées. Ses collègues et concurrents font comme lui. Il a contribué à remplacer le sentiment moral par l'intérêt. Son intérêt. Son utilité. Il réussit. Son frère est son second. Sa femme l'admire. Ils ne se sont jamais rien avoués, mais elle est là pour le prestige de la fonction présidentielle. Être mariée avec le futur président, c'est encore plus remarquable que de s'afficher en compagnie d'un ministre, même aussi puissant que Luc. Luc possède une image dans la population : sérieux, travailleur, compétent. C'est un nouveau dirigeant, de la race qui côtoie les milieux financiers de haut vol.

Comment s'appelle-t-elle - déjà? Il est dur, il cloisonne entre vie professionnelle et privée. Dans la vie professionnelle, il jouit d'une réputation flatteuse, travailleur acharné, polyvalent et brillant. On dit de lui : c'est un serviteur exemplaire, qu'il possède cette faculté rare de transférer la mentalité de la haute finance vers la politique. On oublie que Luc est un vassal des financiers; on se souvient qu'il brille. Pourquoi Luc est-il reparti aussi précipitamment de sa chaire, son pupitre, son micro, son discours-fleuve, ses adieux à la mairie?

Luc cultive son dilettantisme : musarder et batifoler en plein coeur de sa profession trépidante. Entre les discours d'adieu et le grand dîner à l'Hôtel de Ville, il s'est éclipsé. On ne lui en tiendra pas rigueur. Les militants et les citoyens qui entendront se répandre la rumeur expliqueront cette éclipse passagère par le repos le plus naturel. Quand on détient autant de responsabilités harassantes au service du bien commun, il est normal de se reposer. C'est ce que Luc se murmure aussi. Les mieux informés rient sous cape : Luc a beau être marié avec un beau parti, c'est un coureur de jupons invétéré. Et pourquoi s'en offusquer? Moralisme et pudibonderie ne sont pas les mamelles du socialisme branché...

Pourquoi confondre comme chez la piétaille anglo-saxonne la sacrosainte vie privée avec la morale publique? En quittant l'estrade, Luc a repéré une Blackette sympatoche. En regardant bien, il aura distingué une métisse. Luc s'en fout. Pas facho, il est socialo : peu importe - la loi du plus fort. Les Blacks, métisses ou pas, font fantasmer le décoincé (c'est comme ça que Luc se voit). Elles incarnent l'idéal de la jouissance brute (pas sauvage). Luc fonce comme un butor, un taureau, ivre de reconnaissance. Toute sa vie se joue. Sa femme : désir de puissance. Son dévouement politique : désir de puissance. Il faut bien se déstresser de temps en temps. Qu'il se soulage. Séduire ce qui bouge. Le peuple ne peut pas comprendre, mais Luc est resté un hédoniste qui brille par son intelligence.

Un bûcheur qui a besoin d'abattre de la besogne. Luc est massif. Un coup de taureau, un buste de stentor, cent kilos d'énergie. Pas de graisse à brûler. Luc a trouvé dans le sexe le moyen de passer son anxiété. Il a réussi à force de potasser l'économie, au point qu'on le considère comme le plus compétent des politiciens économistes. Une perf. Il allie l'excellence académique avec l'habileté politicienne. Il se montre flatté de sa réputation : trousseur de jupons amateur de bonne chère.

Comment s'appelle-t-elle - déjà? Les femmes sont sa soupape de répression pour tenir le coup, le rythme des postes, les voyages incessants, les palaces impersonnels. Le monde rêve de dolce vita, Luc a trouvé la parade au luxe : la luxure. La débauche embauche, avec la complicité de sa femme. Il court les clubs libertins chics, les partouzes bourgeoises. Depuis trente ans, il cumule les maîtresses. En plus de sa femme pour la galerie, il entretient une soubrette pour donner de l'air - plus des coups à droite à gauche, en général lorsqu'il donne des conférences.

Heureuse (sur)prise : le père de la Blackette fonce sur lui. Avec sa fille! Luc tient sa prochaine maîtresse. Confirmation : c'est une métisse. Son père est un militant de longue souche d'Eonville. Aveuglé par l'aura de notre Luc qui dore ce qu'il touche, l'immigré du Dahomey est honoré. Ne pas repasser. Bonne pioche : l'immigré lui présente sa fille. File dans ta chambre. Le père est l'entremetteur. Il admire tellement Luc, le Candidat ouvert et prometteur. Très important pour un immigré du Dahomey, la reconnaissance. Une vie de mépris. C'est dans la poche. Le vieux séducteur impénitent. Il baragouine le père, ravi qu'un candidat à la présidentielle lui accorde son attention et sa considération. Le Noir enfin considéré : vive l'oligarchie.

Comment s'appelle-t-elle? Puis il embrasse la fille. Tactique d'approche. Elle sourit. Quand il lui tient la main, comme un vieux candidat en campagne, elle ne se défile pas. Elle le regarde droit dans les yeux. Jeune, fraîche. Juvénile, gracile. Futile, attirée par l'or, les paillettes. Tel père, telle fille. La fille personnifie l'appétit de réussite sociale et professionnelle du père. Luc sait : il va la revoir. Il va l'emmener à l'hôtel. Toujours la rengaine, avec les gonzesses : quand on est connu, médiatique, la politique, le pouvoir de séduction se situe au zénith. Aphrodisiaque top. Luc n'a plus qu'à s'éclipser. Il fait ce qu'il a toujours su : baratiner un max histoire qu'on le trouve proche des militants.

Près du peuple. Il s'en fout, il relève de l'élite. Il domine - les militants, les électeurs, les peuples. Il couche des soubrettes, il tchatche des prolos, de préférence Arabes ou Noirs. le peuple est son tiroir-caisse. Luc mentalité élitiste : la majorité sert les élus. Il en fait - parti. Bon, il ne croit pas en Dieu. Si Dieu n'existe pas, tout est béni. Il est socialiste au fait - il est matérialiste. Pas de temps pour affronter ses idéaux. Il fonce vers l'hôtel de luxe. Passe-temps favori. Il va retrouver... Bon sang, il ne sait même pas son prénom. Comment s'appelle-t-elle - déjà?

Le père le lui a dit, tout à l'heure, quand il faisait semblant de l'écouter. Le père s'est cru puissant. Les Africains ont un passé d'esclavagisme, colonialisme, impérialisme : ils sont victimes - de la mode. Ils ont intégré la violence de la domination. Ils aiment les maîtres, pas les esclaves. Le père aime Luc, sans savoir pour sa fille. Bon sang, comment s'appelle-t-elle? Il y avait trop de monde, trop de bruit, trop de strass dans le tohu-bohu de l'après-discours. Trop de mains à serrer en s'éclipsant. Ne pas se rappeler du prénom, l'omission avouée ferait tache. Luc tient à sa mémoire et à montrer - qu'on peut concilier l'intelligence avec le tact. Toujours se montrer courtois, exquis, délicieux. Luc est un gentleman social, qui se fout des autres qui ne peuvent rien lui apporter.

Le père pouvait lui apporter sa fille : intéressant larbin. Judicieux séide. Les autres sont à sa botte. Ne comptent que les apparences. Il ne dédaigne pas à l'occasion, pour se détendre, de jouer aux échecs avec deux philosophes déjantés et nihilistes, qui lui serinent que seules les apparences existent. Luc a un chauffeur, dont il ne change jamais entre ses différents mandats. C'est d'autant plus pratique qu'il s'agit d'un vieil ami - dépannage grassement rémunéré. Luc entretient le culte des amis. Ce sont des proches, du milieu de la communication, de la publicité ou des affaires qui lui ouvrent gracieusement des appartements quand il a besoin de recevoir une poule. On sait : Luc vous le revaudra. C'est un être généreux : un formidable homme de réseaux. Une toile d'araignée ambulante.

Le chauffeur le connaît si bien que nul n'est besoin pour Luc de préciser l'adresse où il entend se diriger. Une habitude chez Luc : après chaque discours, il a besoin d'un bon réconfort. des fois, la jeune femme attendait directement derrière la voiture. Le chauffeur se taisait. Il n'est pas là pour poser des questions - d'autant qu'il connaît son Luc sur le bout des ongles. Quand Luc a plus de temps, il emmène ses conquêtes dans cet hôtel, un luxueux et discret palace, une chambre d'hôtes. Comment s'appelle-t-elle, bordel?

L'endroit se situe dans une petite ruelle derrière la cathédrale - inaperçu. Luc le Vénitien aime l'incognito. C'est le bon endroit pour dormir. Tout confort, discrétion assurée. La patronne est à l'image de Luc : luxe et progressisme. Elle émarge sans souci au rayon des bobos à l'aise. Elle se targue d'une amitié avec Luc. Lui laisse dire. Il a quitté Eonville, mais quand il revient dans son fief, il aime se ressourcer ici. Un air de maison cossue, pas d'hôtel ouvert aux vents. Personne ne vient, pas de journalistes, pas d'oreilles indiscrètes. La patronne est la seule à témoigner.

Elle s'amuse des aventures extraconjugales de Luc. Quand on joue à l'aristo, on est à cheval sur les élégances. La morale ennuie. La voiture s'arrête, le chauffeur part prévenir la propriétaire. Programme rôdé : deux verres d'apéro, une table retirée, de l'ombre et des oeillades, direction la chambre. Toujours la même suite, la plus luxueuse, la plus discrète. Luc dispose d'émoluments qui lui autorisent la triple vie à l'abri du besoin. Il sort de la limousine, itinéraire huilé, rentre dans l'hôtel, part prendre une douche. A la fin de l'envoi, je couche.

Si certains clients le reconnaissaient, il serait une ombre furtive partie se ressourcer avant la réception du soir. Pas de ragots, ni d'ergots. Le chauffeur est parti chercher la dulcinée. Elle attend devant la réception, nul doute. Pas de prénom, encore moins de nom. Luc aime sa fille, amis les femmes sont des objets. Une métisse à l'air innocent, pas vraiment laide - ni jolie, la fille d'un militant socialiste ayant le bon goût d'être Noir diplômé. Elle aussi fera son chemin dans la vie. Elle sort de bonnes études, discipline stricte, solides diplômes, elle est attirée par les hommes riches et influents. Elle fera du chemin, cette petite.

Comment diable s'appelle-t-elle? Luc n'a pas l'intention d'aller au-delà d'un soir. Avec ces jeunettes, au départ, elles se montrent fascinées et dociles; puis elles se rebellent, en viennent aux reproches et aux exigences capricieuses. Luc est très fier de son impunité. Il peut tout se permettre, il se tient au-dessus des lois. Ce qui chez un autre passerait pour de la malhonnêteté et de la fourberie, chez lui, c'est bonus - ou cadeau. Dans cette époque de fric facile et d'impérialisme triomphant, Luc est l'incarnation de l'oligarque au pouvoir. Il vit dans le luxe, il a du succès - politique, médiatique et social.

Il se croit au-dessus des lois. Au-dessus des femmes. Au-desus des autres. Il sourit, rit, s'ébaubit. Il ne prend pas en compte la réalité. Il est le roi, le dieu, le trésor. Il prend des pilules pour ne plus dormir, encaisser les décalages horaires, les agendas surchargés, les réunions entre deux continents. Dérives d'amphétamines. Ses admirateurs louent à mots couverts et choisis son appétit sexuel qui serait la preuve de sa joie de vivre et de sa supériorité de nature. Oligarque orgiaque, il ingurgite aussi des pilules pour doper sa libido. Il compte de bons toubibs. Il est servi par des conseillers en com' d'excellence.

La vie roule pour lui. Seul problème : il ne se sent à l'aise nul part. La politique l'ennuie vite. L'économie est un mirage masqué. Les badinages laissent un goût amer : toujours mentir se révèle fatigant. Les femmes ne méritent pas qu'on leur consacre plus d'un quart d'heure. Luc est envahi par ces garces. L'enseignement supérieur est une course aux honneurs sous couvert d'excellence académique. On se méprise à force de servir le pouvoir intellectuel. Luc aussi s'amuse, la fête, joue aux échecs, la tête, voire au ping-pong, la bête. Ce n'est jamais longtemps.

Il a besoin d'honneurs, de travail. Il se déculpabilise avec le sentiment de tuer le temps. Les femmes sont son - dérivatif. Il perd son temps. Comment s'appelle-t-elle déjà? Encore une passade, encore de la poudre aux yeux. On lui envie sa position au-dessus des lois. Il fait la loi? Lui ne s'en amuse guère. L'impunité est relative. Un jour, il tombera. Quand ses soutiens ne seront plus aussi puissants, on ressortira les affaires. Corruption, magouilles, pots de vin. Abus de biens. Les femmes - la panne. Les femmes feront tomber le tombeur dans la tombe. Un, deux témoignages sentis, quelques accusations salaces, sa réputation sera détruite.

Il ne pourra plus se présenter à une élection. Il sera l'objet de la réprobation générale. On le traitera de salaud. Les féministes enragées lui feront la chasse. Les femmes le jugeront sans classe. Les hommes estimeront qu'il est trop déséquilibré pour diriger un pays aussi imposant que la France. Il sera la bête à courre, l'homme à abattre, le cerf et valet. L'ancien oligarque dont la tête a roulé sur le billot des intrigues mondaines. C'est cela, le règne de l'impunité : un jour on est en haut, le surlendemain, tout en bas.

lundi 13 juin 2011

Retour en farce

Dahomey, Cadjehoun, capitale. Le Révérend Noël Condam est le très grand et très haut représentant de l'hérésie chrétienne des Anges Purs dans toute l'Afrique francophone. Sa première femme (il en a trois) est revenue dans sa maison natale, la maison familiale, la maison où elle a grandi. La grande soeur a tué le mouton pour fêter son départ pour la France. Son retour. La grande soeur est maniaco-dépressive, la petite neurasthénique. Maman Thierry porte le nom de son premier fils - tradition au Dahomey. Le Révérend s'est rendu au repas avec son petit frère, un professeur influent qui dispense à l'Université de Cadjehoun les mathématiques et qui a ouvert un lycée privé dans lequel on enseigne aux enfants riches du pays (ceux qui payent l'inscription, les autres iront pointer à l'école publique).
Le Révérend, sa femme et son frère sont admirés. Tout ce que dit le Révérend est approuvé. Il a de l'argent, un poste, un train de vie. Maman Thierry est accompagnée de sa réussite la plus chère, son fiston Thierry millionnaire, un affairiste qui a fait fortune dans le textile et qui se diversifie dans l'agro-alimentaire. Thierry entretient trois femmes et collectionne plusieurs voitures de luxe. Plusieurs maisons, plusieurs domestiques. Il tient à être resté simple. Il se montre attaché à ses parents, sa famille, ses traditions.
Il se la pète à mort dans le traditionalisme. Son truc, c'est de financer l'Église de Papa Révérend. Comme Papa a repris l'héritage de Papi, Thierry le fils prodige reprendra le flambeau de Papa. Si Dieu le veut, il laissera les affaires vers la soixantaine et se lancera dans le religieux. Le religieux est plus important que le fric. Le fric, c'est solide, mais au Dahomey, quand on domine dans le religieux, on domine plus que dans l'argent. Avec ce qu'il a mis de côté, Thierry a les moyens de sa retraite. Thierry se reconvertira dans le religieux. Une vocation prestigieuse et à la mode.
Grâce à Grande Soeur, on a tué un agneau. Grâce à Papa, on lance la prière. Une nièce de France accompagne la famille. Elle a ramené son mari, un Blanc/Yovo. Derrière la tablée, la vieille veille. La maman des mamans. La maman de Maman Titi. Elle a passé les quatre-vingt-dix ans, elle n'a plus rien à perdre. Elle est de confession méthodiste. Elle manifeste de la reconnaissance pour Papa Révérend. Au Dahomey, on respecte toutes les confessions. Sa fille a réussi un beau mariage. Elle est mariée avec le Révérend. Pas de rejet, pas d'excommunication, pas de secte, ni d'accusation.
Après la prière, le mouton est délicieux. On l'accompagne d'une pâte de maïs, asrokui, c'est la fête. On parle politique. Le Révérend se situe côté pouvoir. C'est son repère. Son Eglise est reconnue par le pouvoir. Au Dahomey notamment. C'est la fête. Dieu est grand. Papa a été reçu en grande pompe par le Président de la République. Il le défend becs et ongles. Pour cette raison, mais aussi parce que les puissants ont toujours raison. Le Blanc écoute, fasciné.
Il est gentil, ouvert, tolérant, poli, intelligent. Passionné par l'Afrique, terre de la joie et l'hospitalité. C'est un Blanc anticolonialiste. Il est révolté contre l'esclavage. Il est plein de bons sentiments. Il hoche la tête poliment. En Occident, plein de Blancs sont armés de bons sentiments, prêts à des semaines d'humanitaire pour que la Terre-mère retrouve sa prodigalité inépuisable. Le Président a été réélu récemment, suite à des accusations de trucage. Le Blanc pose la question qui fâche.
"Ne pourrait-on pas dire que le Président est un démocrate contestable?"
Le Révérend rit. Il ne répond pas. Son frère s'en charge.
"Nous remercions la France de l'aide qu'elle a apportée au Dahomey..."
Les Français ont soutenu le Président et ont contribué à son maintien à la tête de l'Etat. Le Blanc est choqué : il n'a pas l'habitude de défendre les colons. En France, il se serait enflammé. Il ose à peine répondre, décontenancé que des Noirs soutiennent le néocolonialisme. Le fils prend la relève. Thierry est sans complexe. Il fait du chiffre, il est très pieux. Il n'a aucune raison de culpabiliser à propos de quoi que ce soit. Il se sent tellement droit dans ses espadrilles de jeune premier qu'il est un polygame fer de l'être et convaincu de la justesse de ses pratiques.
"Les Français ont permis au Dahomey de continuer à vivre la tête hors de l'eau..."
Il a de l'oseille, il ne s'exprime pas très clairement en français.
"Nous remercions la France. Pourtant, je n'aime pas l'action des Français..."
Serait-il enfin un brin critique?
"Sans eux, la démocratie au Dahomey aurait coulé..."
Il y a eu des manifestations, des débuts d'émeute. La France est intervenue avec de l'argent et de la nourriture. La Dahomey doit rester une terre calme. Pays de paix. Maman Titi ne parle pas. Elle se tait et mange. Les femmes ne parlent pas de politique. La Maman des mamans ne comprend pas le français. La grande soeur est tellement heureuse de revenir en France qu'elle sourit à la cantonade, machinalement. La politique, elle ne comprend pas. Parce qu'elle est Française et qu'elle refuse la soumission sexiste, elle prend la parole.
"Moi, je suis du côté du Président et des Français..."
Le Professeur de mathématique hoche la tête. Il habite le quartier présidentiel. Il a déjà été reçu par le Président et sa Dame. Chacun sait que la Première Dame est la Première femme. Le Président est un alcoolique qui court les pépettes au point qu'il ne les compte plus. Ca, prière de ne pas le dire.
"Le Dahomey est passé près de la guerre civile..."
Il a eu chaud. Son établissement fermé, il aurait pu cesser ses juteux investissements. Thierry le conseille et s'est associé avec lui. Les deux achètent des boulangeries à Cadjehoun et se lancent dans le textile. Thierry propose des coûts de revient imbattables. Mieux qu'en Asie. Il a un secret : il fait travailler les gosses et les femmes pour des bouchées de pain. En Afrique, il n'y a pas plus esclavagiste que l'Africain du coin. Le Professeur a de quoi avoir peur. Deux et deux font quatre. Thierry n'a pas peur.
Il croise les mains comme s'il priait en secret. Il cultive une dégaine de dragueur pieux, sagement parfumé, très propre sur lui, l'air confiant, le gars à qui la vie réussit sans faille.
"Les Français ont eu raison : sans eux, le Bénin aurait perdu son commerce, c'est la base de la démocratie..."
Comme le Blanc essaye de protester, Thierry ajoute, l'air du prédicateur :
"Si les Français aident les Dahoméens qui réussissent, je suis du côté des Français. L'Afrique a besoin des riches Africains..."
Son Père le Révérend approuve. Il est tellement content de la tirade filiale qu'il se sert un morceau de rab. Mouton, pâte. Le Révérend aime manger. Les autres enfants de Maman Titi n'ont pas réussi. L'un est mort empoisonné (la sorcellerie); l'autre est un magouilleur qui aurait mieux fait de ne pas naître. Le Révérend est impitoyable avec ceux qui ratent. Dieu est du côté de ceux qui réussissent. Il est du côté de Thierry. Le Révérend a d'autres enfants, avec d'autres femmes. Il leur a donné à manger. Il les a élevés. C'est un traditionaliste strict : tu as intérêt à travailler à l'école et à te montrer respectueux avec tes aînés. Sinon, c'est la porte ou la chicotée.
"Les Dahoméens avaient tendance à s'endormir. Les Français ont rappelé que pour sauver un peuple, il faut aider ceux qui réussissent..."
Il a l'air convaincu. Avec sa grande toge orange et sa casquette assortie vissée sur la tête, il ressemble à un OVNI maquillé. Son fils est habillé en homme d'affaires occidental. Comme il cartonne dans le textile, il tient en plus à sortir bien habillé. Il porte une chemise de grand couturier et de couleur sombre unie, avec des boutons de manchettes. Il se comporte en héritier poli/policé, le fils qui a réussi et qui est heureux de manger avec ses parents. Sa mère le couve du regard. Son père sourit quand il s'exprime.
La grande soeur prend la parole. Toujours aussi décalée. Elle n'est pas folle, elle est envoûtée. Il faut beaucoup prier. Elle ne se mêle pas de politique, seulement de Dieu. Si tu lui parles de Dieu, elle est aux anges. Elle est très proche de sa petite soeur Maman Titi. Par politesse, on va l'écouter, alors que son avis sera cinglé, banal, roboratif. Elle parle en vieille fille moraliste, pas mariée et expliquant toute chose par le jugement tout-puissant de Dieu. Elle n'est pas une adepte des Anges Purs, mais une protestante méthodiste, la religion du Papa défunt. Elle éprouve le plus profond respect pour les Anges, parce qu'ils ont de l'argent et parce qu'ils passent leur temps à prier. Aussi parce qu'ils luttent contre la puissance maléfique du vaudou et de la sorcellerie.
"Dieu n'aime pas ceux qui perdent. Les Français ont gagné parce que Dieu voulait que les Français gagnent. Les Français sont du côté de Dieu et Dieu les inspire. Moi je n'aime pas les imbéciles. Les imbéciles sont des tarés. Des damnés. Des réprouvés. Dieu a créé le monde avec peu de gens intelligents et beaucoup d'imbéciles. C'est le choix de Dieu. Si Dieu a agi ainsi, c'est qu'il ne pouvait faire autrement. Les Français ont soutenu les gens intelligents. Les Béninois qui réussissent dans les affaires sont intelligents. Et aussi ceux qui sont grands mathématiciens..."
On est presque gêné de l'éloge de grande soeur. La vieille exagère. Elle ne délire pas. On ne dit pas de mal de la grande soeur. Le Révérend se garde d'approuver. Pourtant, elle a loué Dieu et son frère même père même mère. Mais elle va trop loin - avec les Français. On veut bien soutenir les Blancs à condition qu'ils favorisent vos intérêts. La grande soeur vit en France depuis des décennies et tient le discours le plus néo-colonialiste qui soit. Elle est périmée. Elle est dépassée. Le Blanc sympa et silencieux serait révolté qu'une Blanche de France s'exprime de la sorte. Il mastique son mouton en suppliant n'importe quelle force surnaturelle de faire cesser ce discours consternant. La grande soeur n'est pas folle, elle radote. Elle répète des explications oscillant entre simplisme et mysticisme.
Thierry n'est pas d'accord avec sa Tata, mais il se tait. Sage comme un millionnaire. Personne ne contredit Tata, pas Papa. C'est la grande soeur de Maman. Titi est le fils bien élevé. Pas question de contredire son aînée. Même à côté de la plaque. En planque. Titi n'aime pas les Français et les Blancs. Pour lui, ce sont des dégénérés. Il fait du business avec eux, parce qu'ils sont les plus forts, mais il aime bien rester chez lui, dans sa famille, avec ses traditions. Il est du Dahomey, il est de Cadjehoun, il a plusieurs femmes. La vie lui sourit. Il aime manger la pâte et le crabe. Il s'ennuie quand il va en France ou en Italie.
Tata croit que les Français sont les meilleurs parce que son Papa lui a appris sa copie conforme et qu'elle récite sa leçon par coeur. Elle n'a pas changé depuis trente anas au moins. Elle n'aime pas le bazar en Afrique. Elle est du côté des ordonnés. Des plus forts. Ce ne sont plus les Blancs. Les Blancs étaient les plus forts avant. Du temps de la colonisation. Maintenant les maîtres de l'Afrique, ce sont les commerçants, et au-dessus d'eux les religieux. Les prêtres. Les hommes d'Eglise. Titi est très fier de son Père. Le Révérend symbolise en Afrique de l'ouest toutes ces hérésies chrétiennes où le messianisme est africain. Noir.
Les Africains relèvent la tête. A force de se réincarner chez des Africains, Jésus sera Noir un jour. Titi en est persuadé. Titi a une grande qualité. Il sent la vitesse du vent. Il symbolise la réussite africaine. Il a monté ses affaires. Dieu l'a béni. Maman l'a béni. Père le Révérend l'a béni. La preuve que les Anges purs ne sont pas des démons. Dieu est avec les Anges purs. Ceux qui prient. Les Africains sont supérieurs aux Blancs. Titi n'a rien contre les Blancs. Il leur est juste supérieur. Titi est un dominateur. On domine par le commerce puis par la religion. Le commerce rend prétentieux, parce que quand vous réussissez, vous dominez - personne ne vous domine. La religion rend humble, parce que vous dominez les hommes si Dieu vous élit. Mais Dieu vous dominera toujours.
Prenez le Blanc de la table. Titi sait très bien que ses frères les Noirs ont peur de lui. Sa carte d'identité, sa nationalité, ses papiers. La Tata est admirative. La Maman est craintive. Le Père est du côté de Dieu. Dieu l'a fortifié. Papa sait que le Blanc est perdu et qu'il gît dans l'erreur. Il est plein - de bons sentiments éperdus. Titi a pitié de lui. Le pauvre est loin de Dieu, loin de la vérité. Il veut aider les Africains. Les Africains n'ont pas besoin qu'on les aide Les Africains ont besoin de grandir, de se fortifier, de quitter les chaînes de l'esclavage humanitaire. Le seul moyen d'y parvenir, c'est de donner aux chefs le pouvoir.
L'Afrique aux chefs d'Afrique. Pas l'Afrique aux Africains. Ce sont les slogans des communistes, des socialistes et des nationalistes. De tous ceux qui font de la politique. Il faut faire de la religion. Dieu n'est pas pour l'égalitarisme. Dieu est pour la domination. L'oligarchie. Dieu est un électeur, pas un niveleur. Heureusement, alors qu'il a abandonné les Blancs à leur triste sort d'athées démesurés ayant pris la place de Dieu, Il a décidé d'aider les Africains après quatre cents ans d'esclavage et de colonialisme. Les Africains redresseront la tête, pas tous en même temps, mais tous pour Dieu. Les Africains sont élus par Dieu. Dieu aime les chefs et les prophètes.

samedi 23 avril 2011

Reste au rang

Alain Méribel a de quoi se sentir fier : depuis six mois, il cartonne enfin. Il n'a jamais réussi dans les études, il est paumé. Il déprime plutôt qu'il ne fait la fête. Chacun sa catharsis. Alain l'a trouvé dans le fast food. Il bosse chez le fabriquant de hamburgers belge Ham, qui est le principal concurrent sur le marché européen de l'américain Burking. Alain rêve d'être professeur des écoles. Anciennement instit. Il ne réussira pas, car il n'arrive pas à travailler. Réussir est sa phobie.
Il est en échec. Il est amoureux d'une garce, une Sénégalaise qui le prend pour un âne et qui le fait lanterner comme un pion. Alain s'accroche. Maso sans doute. Elle entretient plusieurs relations et ne veut pas de lui - durablement. Elle est en phase de quête personnelle. Elle a déjà avorté de lui. Il devient fou. Il n'en dormait plus et il s'est investi par compensation dans la musculation intensive. Résultat : il ressemble presque à un body builder. Il a gagné dix kilos de muscles. Il peine à se déplacer sur un terrain de basket, sa passion. Tant pis, il se sent plus fort avec des bras surdimensionnés que dans les bars sous-dimensionnés où afflue la jeunesse insouciante.
Alain a vingt ans. C'est un enfant. Il a travaillé dur comme serveur chez Ham et maintenant, il a gradé. Il est le chef du restaurant Ham du centre-ville d'Eonville. La classe. Du coup il en serait presque venu à trouver que ceux qui ont reconnu son mérite sont dignes d'éloge et que le système du fast food est excellent. Peu importent les critiques sur la qualité gastronomique et ou diététique de son resto rapide. L'important, c'est qu'on l'a enfin reconnu à sa juste valeur.
Car Alain n'est pas prétentieux, il est vaniteux. Il tient à ce qu'on reconnaisse son importance humaine par-delà sa fragilité sociale. Son rêve? Reprendre ses études. Pour l'instant, il galère dans sa vie et son boulot ne lui donne pas de temps. Il faut choisir, Alain n'a pas le choix. Il a besoin d'une paye et il espère percer dans son job à plein temps travail. Il rêve de prestige : il bosse cinquante heures par semaine, il est directeur de restaurant. Ca sonnerait assez bien s'il ne travaillait dans une chaîne de restauration rapide tendance US, son rêve aurait été d'être propriétaire de franchises. Le propriétaire de la franchise du centre-ville d'Eonville en possède cinq autres dans la région.
Nous sommes au début des années 2000 et la précarisation du travail commence. Depuis un an qu'il est entré dans la restauration rapide, Alain est fatigué. Il erre à bout. Mais il espère encore. Les études et les documentaires contre la restauration rapide n'ont pas trop détruit son image. Alain est fixé : son job, façon étudiant américain volontaire, est une transition vers un vrai travail, Maître des écoles. Diriger un groupe d'élèves, telle set sa responsabilité. Sa vocation.
Chez Ham, la direction a reconnu son investissement. Il a Réussi à augmenter les marges. Alors pourquoi partir? Alain n'est pas assez payé et travaille trop. Il n'a plus de vie à côté. Il n'a plus de temps pour étudier. Il est exploité. Même lui commence à s'en rendre compte. Il est malheureux partout. Sa seule trouée d'espérance, c'est son projet scolaire. Il n'en peut plus de ne pouvoir se détacher de sa copine.
Une Sénégalaise. Une Africaine. Depuis ses dix-huit ans, il s'est mis en tête que l'Afrique était un endroit génial et qu'il vivrait en Afrique. Bien entendu, il doit avoir des enfants avec une Africaine. Il écoute du reggae, il est opposé au mariage bourgeois chrétien et aime la nature. Ca rend plus mature? Il est opposé au capitalisme et s'est promis de lutter contre ce fléau plus tard. Ô calendes grecques. Avant, il doit amasser en plein coeur de Babylone, chez Ham. Les spoliateurs sont ceux qui le nourrissent.
Chienne de vie, où l'on est traité comme de la viande. Alain la met entre deux tranches de pain, quelques légumes, parfois du fromage. Ce n'est pas compliqué, de conception. Par contre, que tant de consommateurs, des jeunes, succombent aux charmes du hamburger décliné à toutes les sauces... Alain sait ce qu'il donne à manger. Ras les rats dans les cuisines. Lui, maintenant, il a gradé, il donne des ordres, mais le fond, gagner sa vie en vendant de la camelote, de la graisse et des sauces sucrées, c'est se moquer du monde.
Il ne le dira jamais à ses potes ou aux filles qu'il essaye de draguer en discothèque, il a honte de lui. Il comprend que sa belle Sénégalaise le repousse plus ou moins. Elle est peut-être folle, mais lui ne tient guère plus la route. Paumé, elle aux fraises. Il serait temps qu'il ne la voie plus. Il serait temps qu'il démissionne. Les deux vont de pair. Les deux font la paire. Tant qu'il bossera pour Ham, il sortira avec cette péronnelle déséquilibrée qui l'aguiche pour le torturer.
Elle ne se rend pas compte. Elle est plus perdue que perverse. Encore qu'elle soit perverse. Alain travaille dans un système pervers. Ham est l'emblème de la perversité capitaliste. Alain l'a découvert en se rendant chez un ami pour disputer un match de basket. Alain essaye de se donner le style du sportif sain et bien dans son corps. Bien dans sa tête. Il joue au basket et il se muscle comme un damné. Dans le fond de son crâne torturé et indécis, il a pris sa décision : démissionner. Tchao Ham et les ânes sans âme.
Mais c'est comme avec son ex future : il est incapable de prendre une décision claire. Il n'est pas velléitaire. Il oscille entre deux chaises. Il aurait besoin d'un psy, american way of life, il n'a pas les moyens. Salope de vie au service du capitalisme de flibustier : toujours travailler, perdre ses plus belles années. Pourquoi et pour quoi? Alain n'arrive pas à casser, Alain n'arrive pas à démissionner. Le travail et les amours. Quand rien ne marche, on traîne en mode faillite. Le seul moyen de se refaire, c'est de changer.
Repartir du bon pied. Il sort de Ham, le cerveau retourné, les odeurs, le stress, l'impression de perdre son temps. Mauvais signe, le ressenti ment. Mauvais singe, il tombe sur sa Sénégalaise. Il n'a jamais eu de chance dans la vie. Ses parents ont divorcé enfant, il se retrouve à bosser dans un resto rapide avec un contrat précaire, il sort avec une instable plus ou moins nympho, comme l'on dit chez les jeunes, sans savoir que la nymphomanie est une vacherie. Elle traverse, grand sourire.
Elle lui fait la bise. Elle ne doute de rien. elle a porté leur bébé, l'avorton a avorté. Une dégénérée. Elle frime, lunettes de soleil et peau qui brille. Normal de se comporter de manière faible, elle n'est pas fiable. Elle est une fille de Sénégalais musulmans qui veulent la marier au bled avec un cousin. Qui n'ont plus de repères. Elle ne pense qu'à s'amuser, à danser, à sortir, à jouer les starlettes, bijoux et dorures. Parures et raclures.
"Si je viens avec mes copines, tu peux nous faire un tarif?"
Elle est câline, complice, pas affectueuse. Elle zappe depuis deux semaines, quinze jours, longues soirées. Et elle ressurgit, la bouche en coeur. Elle est intéressée. Elle est déséquilibrée. Elle est sexuelle. C'est une sale gonzesse. Elle se réfugie dans le cul pour éviter la confrontation avec ses parents. Elle la fait culture sénégalaise. Mais la culture africaine toute différente n'existe pas. Elle n'est pas différente de la culture française. Plus les Noirs la jouent différents, plus ils sont ignares et complexés. Alain en a marre de l'Afrique à frac. L'Afrique, c'est chic. L'Afrique aime le fric, surtout sa Sénégalaise.
Pourquoi perdre son temps avec cette mijaurée, cette capricieuse, cette mythomane? Deux ans qu'il souffre, deux ans qu'il galère, deux ans qu'il pleure. Elle réapparaît quand il n'a plus besoin d'elle, quand il l'oublie, quand il va mieux. C'est toujours le même cinéma, le même cirque. Elle se tape des autres, des gaillards, des tâches, des niqueurs, des frimeurs, des imbéciles, et puis, hop, elle montre son museau enfariné. Une perverse. La perversion de l'Afrique dans son froc. Pour Alain, l'Afrique, c'est autre chose. L'Afrique, c'est ailleurs. L'Afrique, c'est son rêve.
D'un coup, il s'affranchit de sa Sénégalaise. Elle pas pour lui. Moque de lui. Ne fera pas sa vie. Il est sentimental, elle manipulatrice. Fossé et jachère. Elle profite. Elle se la donne. Elle vaut rien. Pas un cachou. Pas une mangue. Elle a fait perdre son temps. Elle n'a qu'à traîner avec ses plans relous. Ses amis, non merci. Ses fréquentations, fréquentes déraisons. Un sale plan ambulant.
"Si tu veux, je danse samedi avec le groupe..."
Ah, non merci. La dernière fois, Alain a accouru, persuadé qu'elle renouait - qu'elle avait enfin compris sa valeur. Rien à voir avec les autres, des coups d'un soir, des play boys de la baise sans bise. Tu parles, elle l'avait invitée comme ça, sympa, gratuit, invitation, au premier rang. Elle dansait de manière frénétique, les jambes levées, tam tam mate. Son percussionniste était son petit copain. Elle était distante. Alain l'a mal sentie. Elle l'a présentée. Il était livide. Elle l'a trouvé fatigué et mystérieux. Pourquoi pas bizarre? Alain a juré ne plus la calculer. Il a pardonné. Elle se joue de lui.
Cette fois, la bonne. Elle ne s'y attend pas. Elle seule. Il sent. Elle s'est pris un râteau. Marre des éphémères. Elle veut se caser. Alain casser. N'est qu'un moyen médiocre. Elle trouvera un mari compatriote apparenté. Tradition oblige. Les traditions sont plus fortes que le bon sens. Mariage forcé, mariage obligé, mariage parental. Les parents décident, chez les Noirs musulmans? Ca dépend des familles. Une famille de tarés. Des psychopathes en boubou. Des sorciers sans intellect. Alain a trop galéré; Alain a trop espéré. Alain veut souffle, se régénérer. Décompresser.
"Je ne suis pas là ce soi, ça ne sert à rien de repasser!"
Son ton l'a surpris en premier. D'habitude, il ne s'énerve pas. Il pète les plombs en implosant. Là, il va exploser. C'est un volvan éteint.
"Espèce de garce. Tes burgers, tu peux te les foutre où je pense. Salope de merde."
La voix est blanche. Posée. Alain ne crie pas. Les autres passants croient que de vieux amis palabrent en toute quiétude. Complicité. Alain a traversé la route. Elle a voulu répondre, dire quelque chose, rien à faire. Alain ne veut plus entendre parler de cette pouffiasse. Terminé, il ne sera plus le dindon. Il fonce tête baissée. Lumière. Dans un coin de sa tête, il a toujours eu le lampadaire, il ne le savait pas. La mère d'un ami est universitaire. Elle lui a proposé de l'héberger. Fini le Ham, les sandwiches, la vie de patachon, le cauchemar. Il potasse le concours d'instituteur, il devient maître des écoles, il enterre sa vie de cadavre ambulant, erreur de casting sur toute la friture.
La solution. Le bout du tunnel. Enfin résolution. Plus de tergiversation. Il a marché, sonné, ascenseur. Troisième étage. Elle le reçoit simplement. C'est une cinquantenaire qui fume la pipe, qui lit des livres. Elle s'ennuie ferme. Elle le dévisage avec fixité. Il parle nerveusement, plus tendu qu'un entretien d'embauche. Il joue sa vie sur ce pile ou face. La Sénégalaise, c'est fini. Une nouvelle vie à l'horizon. Elle a accepté le deal, il n'a pas bien compris. Pour fêter, il paye le restaurant, confus, bourré sans goutte.
La suite? Il a dû lui rouler une pelle. Il a dû se retrouver au pieu avec elle. Sa réputation n'est plus à entretenir : elle se fait vieille, elle a couru les hommes. Son kif, c'est les jeunots. Elle les protège, leur offre l'hospitalité, la vie de gigolo. Femme émancipée. Féministe intégrale. Elle fait ce qu'elle veut de son corps et de sa vie. Elle est indépendante, agrégée, femme de Lettres et athée. Alain n'a pas cherché, le contrat dans la poche. Il ne sait plus trop.
Deux ans qu'il sort sans sortir avec une psychopathe de l'intrigue. Il est maintenant dans un bar. Musique à fond. Il boit un verre avec Claude Delacampagne. Le fils de sa protectrice. Bizarre, il ne se pose pas la question. Le fils est ravi de l'évolution. Alain ne déprime plus, il a retrouvé le sourire. Il était temps. Rien de tel pour débloquer la situation qu'un pétage de plomb. Il a lourdé son ex future, démissionné de son job d'embrouille, sauté une veille névrosée et embrassé la vie de professeur des écoles.
Le trip hop réchauffe l'atmosphère. Les serveuses sont jeunes souriantes. La bière pique dans la gorge. Ca pétille. Les vannes sont rouvertes. Période de malédiction? Disette. Vinaigrette. Son karma pèse plus que la galère américaine. Il est quelqu'un de Bien. On le lui répète tout le temps. La preuve. Il réalisera son rêve : enseigner à des enfants en Afrique. Il a choisi sa destination, l'Afrique à l'ouest. Il logera chez sa protectrice, le temps de décrocher son diplôme de maître. Professeur des écoles. Il voyagera distribuera des cahiers aux pauvres enfants. Il se mariera avec une Africaine jolie souriante, qui lui donnera des enfants métisses. C'est beau la vie, quand les portes se libèrent.

mercredi 23 mars 2011

Le meilleur

"Je suis le meilleur professeur de Lettres de l'Académie..."
On croirait entendre un rapper. Râpé. Sourcils à peine relevés, Luc Méribel fait une pause dans son cours à l'Institut Universitaire des Enseignants, le haut lieu auquel il a accédé du fait de ses mérites insurmontables de Professeur Pédagogue Modèle. Il enseigne au collège Mirabeau d'Eonville, un collège de ZEP tranquille, qui lui offre l'opportunité de se présenter comme Le Professeur réussissant à durer dans un Collège Si Difficile.
Impressionner son auditoire, Luc sait faire.
"L'Inspectrice m'utilise comme son chauffeur..."
Eh oui, il importe de se travestir en esclave grotesque si l'on veut récolter les louanges des moutons. L'auditoire des futurs professeurs stagiaires est soumis à la bonne parole. Des étudiantes modèles qui ont appliqué servilement et efficacement durant leur scolarité. But du Maître : marteler et bateler que Luc est l'intime de l'Inspectrice Générale de Lettres à cause de son mérite inégalable de Professeur ZEPien. L'Inspectrice est une folle qui se conduit en psychopathe psychorigide avec les professeurs que son PAF (Plan Académique de Formation) a dans le pif. Notre perruche iroquoise, mélange de bouledogue rogue et de sorcière sourcilleuse, suit les recommandations avisées des chefs d'établissement et les notes internes? Peu importe. Son jugement est infaillible, puisqu'elle officie en tant qu'Inspectrice.
"Inutile de rappeler que je n'ai pas eu besoin de passer plusieurs fois l'agrégation pour l'obtenir..."
Impressionner l'auditoire. La cause est gagnée, cette année comme les autres. Outre que Luc officie devant un public acquis à sa cause, il ne peut se trouver contesté par une ribambelle de jeunes femmes impressionnables et naïves, qui ont pour seule expérience leur passé de bonnes élèves consciencieuses. Aujourd'hui, on n'est plus prof par l'intelligence ou le savoir, mais enseignant par le zèle et le conformisme social.
La première heure du Cours de Luc (quel privilège) est consacrée à imposer cette vérité capitale et trop ignorée : Luc Méribel est le meilleur des professeurs. C'est unfree lance du professorat qui intervient dans le cadre d'un séminaire à titre gracieux, bénévole et généreux. A la demande conjointe et unanime de l'Inspectrice, sa confidente, et du directeur de la section Lettre de l'Institut, son intime. Le clan des copains - d'accord. Depuis quarante ans que Luc est professeur, il aurait pu obtenir de meilleurs postes sans forcer du galon : devenir Professeur des universités; au moins en classes préparatoires. Mais Luc est un exemple de la Conscience Professionnelle : il importe que son excellence soit utilisée prioritairement en collège.
Depuis quarante ans, il obtient toujours des résultats mirobolants à Mirabeau. Avec lui, les élèves de sixième sont capables d'atteindre l'inventivité la plus prodigieuse. S'ils s'effondrent par la suite, rien d'étonnant : Luc est le seul Professeur Excellent de son établissement (sans doute aussi du département - sans doute de la région, avec quelques autres élus). Les autres, les collègues moyens ou médiocres, n'ont qu'à bien se tenir. Luc invente constamment des jeux qui ont pour particularité sublime d'être aussi des apprentissages. Avec lui, les techniques de didactique ou de pédagogie les plus en pointe sont inutiles : Luc se situe d'emblée au-dessus d'elles.
C'est un crack, un boss, un génie. Il se recoiffe sur le côté (il est chauve). Il a asséné sa vérité. Il s'aime. Il gagne peu de fric, juste de quoi se payer un cabriolet vrombissant. Car Luc n'est pas seulement un professeur de collège exceptionnel, c'est aussi un oiseau de nuit infatigable. Quand il a fini d'inventer des Divertissements d'Apprentissage (l'appellation qu'il a fondée et qu'il a jugée de suite éternelle), il sort. Il flambe. Il dort très peu. Il est aussi génial en tant que professeur que drôle dans les bars. Avec une particularité, une bizarrerie qui est bien vénielle (et excusable) pour un génie de son acabit : c'est une tapette. Désolé, il est attiré par les hommes.
Sinon il collectionnerait les femmes. C'est tout à fait normal, chez les génies et les excellents, l'homosexualité. Agrégé, Professeur, Formateur, Confident de l'Inspectrice. La preuve que les meilleurs sont en marge : l'Inspectrice est une gouine. Impossible d'être excellent sans être différent. Luc se serait bien vu en Inspecteur, mais les gadgets, il les réserve pour ses élèves. Inspecteur, c'est appliquer les consignes de la hiérarchie pontifiante. Si tous les professeurs étaient comme lui, les générations d'élèves auraient dépassé l'excellence des cracks précédents et auraient à choisir entre Polytechnique, l'ENA ou l'agrégation de philosophie.
La crise de l'Education, Luc est un contre-exemple. Il allume sa cigarette. Ca fait partie du personnage. Les bien-pensants se désolent de ce vice, sans comprendre qu'on ne peut prétendre au statut de professeur-génie sans fumer des cigarettes à tire-larigot. Luc est un professeur génial? Donc il est pédé, fumeur et noceur. La deuxième heure de cours sera consacrée à expliquer en gros qu'on s'épanouit très bien dans un collège à condition de conserver son esprit d'enfant.
Personne n'est plus rieur que Luc. C'est un Jésus avec miracles et sans résurrection. Il passe son temps à faire des coups pendards à ses collègues, qui en fonction de leur sens de l'humour rient ou s'énervent. L'Inspectrice se réjouit tellement de cet humour potache qu'elle l'appelle pour consigner jusqu'aux farces du Génie de l'Enseignement Secondaire. Quand on est un génie comme Luc, il est normal que l'on sorte du rang et que l'on s'amuse. Pour Luc, la vie est un jeu. Luc est le Je du jeu. Alors, l'enseignement est un jeu. Et ça marche : si l'Inspectrice l'a nommé à l'Institut de Formation, c'est parce qu'il est le meilleur - en s'amusant.
Il est tellement bon qu'il a été obligé de constater l'évidence : quand ses élèves le quittent, ils périclitent, ils se sclérosent. Luc est si socratique qu'il est capable de vous extirper de n'importe quel cerveau de plomb l'or scintillant. C'est un pédagogue né. Avec lui, ses élèves sont capables de devenir des poètes, des tragédiens et apprennent en s'amusant. Luc réalise le rêve de tout pédagogue. Apprendre en s'amusant. C'est super méga cool, l'invention.
Puis, quand on quitte le Grand et Génial Professeur Luc Méribel, on s'effondre, parce que les autres ne sont pas capables d'exploits répétés. Plus d'amusement. Du travail. Des efforts. Retour à la case casse. On souffre, on transpire, on tire - la langue. Les cancres redeviennent las. Si tous les professeurs étaient fabriqués du même bois que la patine de Luc, l'enseignement serait plus beau. On serait Polytechniciens et énarques. Peut-être que la mort n'existerait plus?
Malheureusement, les autres collègues ne sont pas comme Luc. Luc les méprise et les toise. Ces chouchous cassent son joujou. Encore que. L'Inspectrice l'a nommé pour qu'il forme les jeunes stagiaires à ses méthodes si originales et novatrices. Révolutionnaires. Luc est un merveilleux révolutionnaire. Luc n'entend pas les choses de manière si pacifique. Les autres, les collègues, professeurs-tacherons, même des nouvelles générations, ne parviendront jamais à l'égaler. En toute simplicité, il est unique. L'Unique. Personne ne lui arrive à la cheville. Réaliser les exploits qu'il réussit à répétition n'est pas une affaire donnée à tout le monde.
Il se situe au point où il ne fait plus cours. Il invente de nouvelles techniques qui sont des jeux. C'est un joueur qui a transfiguré l'enseignement. Faire du métier un jeu, fallait y penser. Luc n'est pas un professeur comme les autres. Il incarnerait l'exception qui confirme la règle. Surprise, alors que Luc grille sa clope avec désinvolture, dans le couloir de l'Institut flambant neuf, la tapette de la classe vient l'aborder.
Luc se méfie. Il adore draguer, mais pas dans le cadre du travail. Il est venu en tant que Professeur Exceptionnel, pas gai luron.
"Excusez, Monsieur, vous serait-il possible de nous prêter quelques idées de vos Cours, nous aimerions les reprendre en guise de modèle et d'exemple..."
La tapette est un des seuls mâles de la promotion. Il a l'air tellement ému d'aborder son Professeur-Formateur qu'il parle essoufflé. Professeur de Lettres, un métier de gonzesses à mallettes. Notre pédé extraverti s'exprime avec une componction châtiée un rien empesée. Luc se moque par principe des pédés. Question d'autodérision. C'est sa détestation de l'esprit de sérieux - le plomb. Il mime le désintérêt et lâche une volute de cigarettes - rien ne m'impressionne, surtout pas vous. Les stagiaires, il en fait son affaire.
"Je suis au regret de vous annoncer que c'est à vous de créer vos propres cours..."
La tapette mondaine en serait presque à pleurer. Il montre en tremblotant ses copines de promo, un petit groupe de travail studieux et conformiste au possible. Luc s'entête. Son rôle est de jouer le magister strict et inflexible. Il y ajoute sa pincée d'originalité, fumer sans arrêt, mais le plus important est d'appeler les stagiaires à la création répétitive en s'inspirant de son modèle inspirateur et formidable : créer à partir du modèle didactique proposé et formalisé. Des Grands Professeurs Experts comme Luc se trouvent chargés dans chaque Académie de pondre ces Principes imitatifs. Luc crée ses cours librement, avec l'approbation de l'Inspectrice, qui se montre très pointilleuse et pinailleuse dans ses avis.
Les stagiaires sont appelé(e)s à imiter, jamais à rabâcher. Pas de mot à mot. Les consignes avant tout. C'est une créativité limitée, surtout pas une répétition par coeur. Luc sera inflexible là-dessus. Il a des mots touchants pour expliquer que l'enseignement de la didactique permet la créativité dans la répétition. Il cite de mémoire des passages de son idole Ledeuze, le philosophe le plus important de la Création (à qui il a adressé la parole une fois, lors d'un séminaire à Paris).
"Je vais vous expliquer durant l'heure prochaine pourquoi je ne vous livre pas mes Jeux Pédagogiques...."
Quand il est en forme, il dit "les JP", comme si l'abréviation était maîtrisée de tous. Il tourne le dos à la tapette estomaquée. Fini le dialogue de l'interclasse. La théâtralité, c'est son dada. Il a passé sa vie à jouer au professeur; maintenant qu'il enseigne comment jouer à professer, maintenant qu'il est Formateur Reconnu et Excellent, c'est le moment d'impressionner son auditoire conquis. Il ressent la désagréable sensation de n'y parvenir qu'en partie. Bien entendu les stagiaires le portent en vive admiration, mais c'est sans plus. Parfois, il se demande s'il n'en a pas trop fait. S'il ne s'est pas planté dans son one man show. Il est atteint de coups de blues. A force d'avoir prôné une ligne si didactique, n'aurait-il pas commis quelques bourdes?
Quand il voit les résultats catastrophiques du français, il éprouve de la peine à expliquer que c'est le faute des autres, les mauvais collègues trop nombreux, que si tous le suivaient dans son exemplarité, on y arriverait mieux... Une certaine lassitude l'envahit. Les élèves savent de moins en moins écrire. Ils ne lisent plus. Ce qui déprime Luc, c'est que son exemple n'ait pas servi à hausser le niveau. Les professeurs n'ont pas fait face à l'ouverture de l'enseignement pour tous. Les élèves ont percuté une porte de prison.
Et Ledeuze? Inspirateur et philosophe-éducateur? Pourquoi Luc n'a-t-il pas fait école? Pourquoi est-il cette Excellence Académique, adoubée par l'Inspectrice et les huiles de l'Education Nationale, tout en restant un incompris du grand nombre? Cette faillite, c'est sa faille. Au fond, il se fout bien d'être pédé, tabagique ou noceur; il se fout de mourir d'un cancer ou d'une attaque; il se fout de flirter avec le surmenage. Ce qui lui importe, c'est d'être reconnu. Passer à la télévision. Pourquoi pas inspirer les chansons? Etre la star professorale, le rocker de l'Education, le crooner de la didactique. Il a échoué. Il est le grand confidentiel reconnu de ses pairs.
Un peu de lucidité : l'Inspectrice est une folle et le Directeur de la section Lettres de l'Institut un petit arriviste minable à bouclettes. Méprise : Luc se prise. Il fait son cinéma. Il fait l'acteur sans titre. Il est imposteur. Raison pour laquelle il fume autant?
"Nous allons reprendre le cours..."
Le monde fait semblant. Lui fait semblant d'être le meilleur Professeur-Formateur. Les stagiaires font semblant de croire en ses découvertes. Quand elles auront en poche leurs diplômes (vu la proportion de femmes, on dit : elles), elles ne viendront plus le voir. Il sera abandonné et ridiculisé. Quand il partira en retraite, il sera oublié. Jeté aux ornières aux orties. C'est sa plus belle récompense. La preuve de son génie sublime. Il a fait partie de la clique des didacticiens. Il a appliqué la tactique des frimeurs. Il sera enterré comme un voleur de valeurs dévaluées.

dimanche 27 février 2011

A l'hombre

Dans l'appartement d'Eonville, cité HLM, c'est la tuerie. La barbarie. A terre, Rachid Wallas joue aux dominos. Il ne se drogue pas. Il vend : shit, héro, ecstas et coco. Dans les chiottes, le prisonnier en conditionnelle est en train de vomir. Luc Méribel n'a plus l'habitude de l'héro. C'est dur, sortir de zonzon. Il est monté à cause de ses potes, Rachid en tête. Luc était le convoyeur de la fine équipe. Il est tombé pour quelques kilos de chanvre. Rachid tâte le loulou. Quand Luc sortira, il l'hébergera. Et c'est reparti pour le chaud : Luc braque des apartes de bourges, Luc se came à mort et Luc squatte les entrées. Un cave, le gars.
Dans la chambre, Pape entre et sort. Un clandestin. Un speedos. Pape fume, il ne le sent pas. Pape n'a pas snifé, il flippe que Luc dérouille. Si les condés viennent ramasser un machabée pour overdose, qui est bon pour la dose? C'est aussi à cause de Pape que Luc est monté. Cinq ans auparavant, les lascars ont monté un gang. Vrai bang. Banco. Ils ont braqué la région et ils ont tartiné le coin. Manque de bol, Pape et Rachid sont passés à côté des gouttes. Luc portait. Le taré de la bande déporté. Il a pris trois ans pour connerie. Pas cher payé. Rachid s'est chargé du silence, Pape a lâché l'affaire. Pape ne pense qu'à sa gueule. Il n'a pas de potes. Il méprise sous l'emprise. Luc le sent. Il s'en fout. Il redoute tellement de balancer, Pape prendra soin de lui. Aujourd'hui, jour de perm', Luc a eu droit aux cadeaux.
Héro, joints, paquets, la vie de rêves pour un foncedé. Luc a abusé. Pape n'en peut plus. Il frappe toutes les cinq minutes à la porte. Luc crânait. Luc n'assure pas une cacahouète. Luc est trop con. C'est un gadjo. Un orphelin. Un galérien. Un cramé. Il passera sa vie en taule. Il se fera choper tous les deux ans, il ne sait pas réfléchir. Pape l'a largué. Pape est un enfoiré. Pape est un bandit. Sa sainte trinité : le fric, le deal, la thune. Il méprise le monde. Il bave de rage. Luc ne répond toujours pas.
Pape veut bien faire quelques gestes, mais maintenant, il a une go. Une pure bebon. Tout le monde la lui envie. Il a intérêt à assurer. Monter des plans. Il blanchira dans une sandwicherie. Il n'a besoin de personne. Elle vendra, il cuisinera - les sauces.
"T'es sûr que ça va aller?"
Pape n'aime pas qu'on déconne.
"T'inquiète, il est de sortie, il a besoin d'oxygène…"
Pape baisse d'un ton.
"Et s'il y passe?"
Rachid rigole.
"Sérieux…"
Rachid a un problème : il s'en fout. Il vend des kil de came sans problème de conscience. Il refourguerait à la soeur de son pote. C'est un psychopathe de la poudre. Il a investi dans un standard résidence F-3 à Eonville et il a lancé la maison au bled, village d'Algérie. Rachid clashe cash - cher. Il diversifie dans la prostitution. Le sacre. Pape n'a pas de temps à perdre. Si le chiot ne sort pas des chiottes, Rachid ou pas, il casse la porte. Pas grave, un serrurier le dépannerait. Un pote qui se montre très coopératif contre une barre. Pape a passé du bon temps avec le loulou, mais maintenant, constat : Luc est out. C'est un has been. Il sortira, il squattera, il trafiquera.
Depuis, Pape a grandi. Finie la vie de lascar. Pape retourne dans sa chambre. Pour impressionner la galerie, deux potes et une Blanche, il a posé une savonnette mine de rien sur un banc et un gun manne d'étain sur la chaise. Personne ne parle, les gens ont peur. On défie l'autorité, pas les balles. Ca craint, c'est impressionnant, surtout quand on joue les durs alors qu'on ne connaît rien à la vie.
Ne rien dire. Pape se tait. Il a l'air souriant, il cogite. Comment sortir du guêpier? Vivement que Luc retourne en taule. Pape a peur de perdre sa copine. Peur de perdre son apparte. Peur de lâcher des amis. Il est prêt au risque du blé, la période potes, c'est ovaire. Maintenant, l'urgence est de construire. Pape n'en a rien à foutre des amigos.
Go, il sort avec un métisse. Mieux qu'une Blanche. Une fille de compatriote, un cinglé qui ne veut pas le calculer. Pape est fou, le père est atteint. Hélène quémande les détraqués. Elle kiffe les allumés. Pour peu qu'ils soient Sénégalais, le vaudou est bon. Chez Pape, Hélène vient d'arriver. Elle est belle, le visage brille sans monoï.
Pape est tendu, parce que Hélène exige que Pape cesse cette vie. Vie de voyou. Terminé le shit. Out le flingue. Pape doit se ranger. Sinon Hélène se casse. Pape ramasse. Et cet imbécile de Luc qui squatte les chiottes... Rachid tient la baraque, Luc casse sa bicoque. Vivement qu'il retourne en cabane avant qu'il ne rompe sa pipe. Pape veut la paix. S'il pouvait, il disparaîtrait. Rachid n'en a pas besoin pour monter ses plans. Hélène rêve du Sud, près de la mer. Ca sera mieux que de perdre son tempo dans le bitume d'Eonville. Le brouillard et les phares.
Rachid débarque dans la chambre. Il est chez lui. Si Pape a la paix, il le doit à son amitié avec Rachid. Son protecteur. Sinon, ça ferait longtemps qu'on l'aurait braqué et dévalisé. Les jeunes sont impitoyables entre eux. Pas de cadeau. Son jack-pot, c'est Hélène. Hélène ou Rachid, s'agit de choisir. Pape a fait son choix, Hélène s'amuse à le faire danser. Hélène prend son pied à traîner avec des Blacks sénégalais tendance racailles.
Quand elle se réveillera, elle aura trente balais et un marmot seule. Elle ne se demandera pas comment elle a dilapidé autant d'atouts. Son père? En attendant, Pape croit au miracle, il a droit au calvaire. Il est vert. Il est torturé. Avant de tomber sur Hélène, sa vie était balisée. Hélène est une traîtresse.
"Je peux te parler?"
Rachid embrouille, son genre.
"Pour le deal, c'est ce soir..."
Pape a compris. Pas le choix. Quand on est l'associé de Rachid, Rachid la joue décontracté, sans cadeau. Pas le temps de rire. Pape vend en détail astronomique. Il prend les risques. Rachid le ravitaille. Plusieurs kilos par semaine, plus son marché d'héro, il flambe en millionnaire. La porte s'ouvre. Qui c'est, encore? Pape est armé. Pape est blindé. Non, la porte est ouverte, parce que Pape s'en fout. C'est sa meilleure arme. Pape est un téméraire. C'est un compatriote, un footeux. Ousmane Dabo sort de zonzon - lui aussi. Il joue au foot comme une bête, il est bâti comme un colosse, il a pété les plombs. Il traîne sa grosse tête. Il se prend pour un dieu. Plein de femmes, plein de biz. Il vendait des fringues.
Le stagiaire du centre de formation de l'A.S. Eonville touche une misère. Ousmane a besoin du train d'enfer. Il arrondissait les fins de mois. Il cachetonait en réserve. On lui parlait de contrat pro. Il n'a rien vu venir. Il sortait avec une officielle. Il a pété les plombs. Trop de stress sans strass. Elle l'a trompé, il l'a plantée. Trois fois rien. Une scène de ménage. Il a joué le sketch du forcené avec police et section d'assaut. Les dirigeants de l'A.S. allaient le sauver.
Il fanfaronnait qu'il ne risquait rien. Verdict : trois ans de bagne. Les dirigeants l'ont lâché. Ils l'ont exploité. Ils savaient, il avait dix ans de plus que son âge français. Sobre arnaque. Tant que t'es en forme, t'es un héros. Le jour où tu crains, t'es un zéro. Les sportifs sont des esclaves dorés. Ousmane l'a compris entre quatre murs. Avant, il avait libre exploitation de son melon. Il se prenait pour le troll du pétrole. Tendance afroking. Il paradait, fanfaronnait. Il était intouchable. Il l'est toujours.
Maintenant, on se rend compte qu'il est mégalo, qu'il délire, qu'il raconte n'importe quoi. Il essaye de retrouver son lustre d'antan. Il est grillé. Première mission : répéter qu'il n'a pas perdu le pied et qu'il va rebondir dans un club pro. Deuxième missive : se retaper des gonzesses. Il n'a plus le même crédit. Avant il lui suffisait de claquer des doigts pour faire tomber les mouches. Maintenant, il est déconsidéré. On se méfie de lui. On murmure qu'il bombarde de bobards. Il entretient une régulière, une trentenaire qui se la joue belle et prétentieuse, mais ça ne lui suffit pas.
Pape est son ravitailleur. Pape fournissait les fringues. Ousmane méprise Pape. Il le prend pour un voyou, un barjot, un mauvais. Ca fait des semaines qu'il passe aux nouvelles. En vérité, il drague la belle Hélène. Il lui promet maux et mots. Une baraque, une voiture, du prestige, un statut, des esthéticiennes... Hélène n'est pas insensible au baratin. Avant de fricoter avec Pape le dealer consommé, elle était avec un collègue à Ousmane. Un coéquipier.
Les footballeurs sont un choix de luxe. Un investissement de lucre. Pape a peur. Il flippe. Pas sûr de lui. Hélène est prise entre deux feux : la violence ou les promesses. Le deal ou la frime. Elle pencherait pour la frime, mais Ousmane s'égare. Pape est peut-être barré, mais il tient la barre. Elle s'amuse avec l'ex légende promise à l'avenir le plus rond. Elle teste son pouvoir de séduction. Vu comme elle est splendide, elle s'est jurée de quitter la banlieue. Son enfant vivra l'envers de son enfer.
Elle ne prend pas le chemin de ses résolutions. Elle oscille entre un dealer d'hiver et un footeux voûté. Au grand jeu des questions : Pape va-t-il s'énerver contre son compatriote déchu? Va-t-il jouer la modération et se souvenir qu'il lui déléguait les tâches peu de temps avant le vent? Pape est imprévisible de toutes les réactions, la plus violente comme la plus pacifique. Il ne prévoit rien. Pour l'instant, laisser Luc récupérer, la tête dans les chiottes.
Sans prévenir, il sort commissionner avec Rachid. Les associés vont chercher le matos. Rachid se sert de Pape comme d'un porteur. Rachid a les moyens. La came rapporte. Il achète les condés, les baveux, les lieutenants. Pape ne prévient pas Hélène. Toujours le macho au sang chaud. Sancho à l'essence chaude. Il rentrera la besace remplie de kilos. Et s'il ne rentre pas, Hélène se la racontera en lui portant des oranges.

mardi 25 janvier 2011

Sa mère

Elle allume sa pipe. Elle flambe le canapé. L'air mâle lui vient comme un gant. Elle domine, mine. Elle minaude, ode. La souris joue au rat. Elle : Claire Heim, professeur de littérature générale à l'Université d'Eonville. Elle vit seule dans son grand appartement : cent dix mètres carrés. Son fils est éjecté, sa fille est mariée. Claire déteste les hommes. Elle a détruit le fils. C'est une loque, une lopette, un raté, a foiré ses études, n'a aucun caractère, aucun avenir. Elle est heureuse de ce ratage, car le fils ressemble au père.
Elle ne sait pas pour l'homo. Il cache ses pulsions, il ne peut avouer. Il drague. Un séducteur, on dit chez les intellos. Ca fait chic - sonne moins choc. La fille a cartonné. Elle est arriviste. Super sympa, à condition qu'elle domine. Ceux qui acceptent sont ses amis. Les autres, elle entre en concurrence. C'est une huile rance. Elle a réussi sa vie. Maman Professeur à l'Université, la fille est itou.
Le piston aide. Maman très fière de sa fille, sa fille lui ressemble : profil, n'aime personne. Pas son mari, ni ses enfants. Elle ne pense qu'à dominer. C'est un petit monstre froid, une bourgeoise de l'intellect. Elle dépense comme à la Bourse : s'agit que ça rapporte. Sinon, prends la porte. A force de traîner son boulet en comète, la mère est blasée. Elle est très seule. En retraite, elle a perdu ses dérivatifs.
Longtemps, son jeu aura été la souris. Tant qu'elle détenait une position mode domination, elle était chat. Elle se tapait des étudiants. Plus des collègues, plus des connaissances : ça lui passait le temps. Le sexe oublie qu'on est seul, méchant et sans vie. Claire déprime. Dur, d'être une femme seule. Plus personne ne donne de nouvelles. Quand elle est partie en retraite, on était soulagé.
Elle n'était pas la femme intelligente et stricte, mais la manipulatrice qui détruisait son monde. Elle s'en moque. Elle a décidé - de partir. C'est son rêve. Changer d'air. Ses enfants grands, son boulot la quitte. L'enfer n'est pas devant. Elle vivra en Espagne. Son amant préféré est exilé à la Réunion.
Quitter Eonville. Ville où elle a divorcé, son temps à pleurer. La vie de célibataire. Quand on est libre, on est condamné à la solitude. Enchaîner les amants, lot de consolation, exil. L'exil extérieur. L'exil géographique. Elle bouge en bilingue. Elle exprime l'espagnol. Elle sera espagnole. Elle jouera à une femme moins honnie.
Marre de sa perdition. Son fils, elle le voit de loin. Sa fille : trois enfants adorent leur grand-mère - gentille mamie. A cinq ans, on aime le monde. Claire déteste la mode. Elle méprise, pas vraiment. Pour mépriser, il faut avoir le coeur sec - Claire est sensible. Claire se méprise. Pauvre Claire.
Tous la croient femme seule et intelligente, entourée de ses pipes et de ses livres, en fait, c'est une femme seule et triste. Dépressive. L'Espagne lui donnera baume au coeur. Elle ne croit en rien. Pas de Dieu, sang-maître. Des collègues, surtout si ce sont des hommes. Elle a contracté son dernier amant juste avant sa retraite.
Un étudiant paumé qu'elle a hébergé. Claire est une bête à bac. L'intelligence, c'est les concours. Tu marches, elle court. Maintenant qu'il a réussi son bacho maître des écoles, l'étudiant a refait sa vie. Il est poli, pas trop intelligent, si attentionné. Il traîne avec le fils. Un moyen avec un raté. Ils jouent au basket. Claire déprime sévère. Son médecin la calme. Elle fait comme si elle dominait son blues.
Elle lit, elle fume la pipe, elle dorlote. Claire s'est fait à l'idée de finir sa vie seule. L'Espagne vaut mieux que le concubinage troisième âge. Elle n'a besoin de personne. Une femme intelligente est émancipée. Une féministe ne craint pas la solitude. On sonne à sa porte. Elle court, froide et très rigide. Elle est morte longtemps. Depuis son divorce, une vie antérieure. Comme elle n'a peur de rien, elle tire le verrou sans précaution. C'est un ex.
Elle veut le congédier. Un fâcheux, qui enseignait le sport à la piscine de la fac et qui s'ennuyait de sa femme. Il s'appelle Luc Méribel, il a une petite barbe et il a l'air très soucieux. Il ne fume pas, il ne boit pas, c'est un mâle sain. Claire est sortie avec la kyrielle des barbus. Elle ne se remémore plus la liste exhaustive.
"Je suis venu pour l'addition..."
Claire ne s'attendait pas à cette réplique étrange. Elle le fait entrer. Il ne parle pas. Il lui saute dessus. Claire affecte l'imprévu. Elle laisse. Ca l'amuse, qu'on la désire encore. Elle lorgne du côté des jeunes. Luc est dépassé. Déphasé. C'est pour ces caractéristiques morbides qu'elle l'estime. Elle ne peut apprécier que ceux qui vont mal, qui souffrent en désarroi. La crise lui convient. Luc ne perd pas de temps.
Il est dans le tempo. Elle n'a pas pigé, il l'a poussée dans l'ascenseur. Direction la gova. Claire parque sa caisse. Son fantasme, baiser en bagnole, marque de prof. Luc est décidé. Il rattrape le taon. Ce qu'elle n'ose avouer, c'est qu'on la foute à poil sur le capot. Déculotté, le désir. Luc n'ose pas l'impossible. S'il vient quelqu'un, si on découvre le pot aux rosses, ils sont roses. Claire n'a rien à perdre. Elle s'excite avant l'exile au royaume.
Luc l'a plaquée sur le siège arrière. Il souffle comme un phoque sur le retour. Claire n'a d'autre issue que de baiser, seule à deux, seule sans Dieu. Elle fait semblant, vu qu'elle en a marre de tout. Vivement que le porc finisse son ouvrage. Elle a pris ses anxiolytiques. Elle a bu son café. Elle a fumé sa pipe. Elle ne pipera mot. Elle est morte avant l'âme. Sa mère a crevé d'un rongeur. Elle a perdu son frère d'un songeur.
La morale, c'est son péché mignon. Curieux, d'être moraliste immorale? Elle aperçoit par le rétro son putain de fils. Qu'est-ce qu'il fout? Il devait être à l'entraînement de basket? Il ne sait pas jouer, il s'entête, ce blaireau. Ce taré. Et encore, sans savoir qu'il est pédé. Elle affecterait de s'en réjouir, comme d'une victoire sur la masculinité. Le triomphe de l'homophilie. Elle pleurerait un peu plus chez le généraliste.
Si encore elle s'était fait voir avec un jeune, elle aurait nargué son fils. Avec son sexagénaire rôti, elle aura du mal à se la péter. Elle est calée en flag avec un vieux croûton sur le retour - marié et père. La honte. Faut déconner pour se faire prendre à ce jeu. Déjà qu'elle est en froid avec sa pute de soeur et sa merde de frangin encore vivant, là, on va rire dans les chaumières. On la prenait pour une malade, genre détraquée. Qu'est-ce qu'elle est intelligente, elle a assuré niveau diplôme, le reste ne suit pas. Elle est nympho, elle est hystérique, elle est sadique. Rien ne va dans la tête à Claire. Tête à claques.
Le fils est parti, même pas choqué. Il est bizarre. Il est pâle. Il est sombre. Il lui a jeté des verres à la gueule vers dix-huit ans et puis, plus rien. L'asthénie. Un pauvre type. Maintenant, il vit sa vie. Il vire sa cutie. Officiellement, il est célibataire en quête de reconversion. Il foire ses études, il est super nerveux, il enchaîne les périodes galères. Claire fait face à l'irréalité. Sans procès, elle jette son prince charmé et elle remonte, l'air de rien. Elle toise le concierge, sport favori : c'est un con.
Son fils regarde la télé. Lui aussi, qu'est-ce qu'il est con. Elle regrette d'être sa mère. Il regrette d'être né. Son drame est d'avoir une soeur qui réussit. Il est mort avec sa mère. Sa mère l'a tué quand il avait un an. Elle a divorcé et elle l'a méprisé. Il ne s'en est jamais remis. Il a parlé à cinq ans, il a pété les plombs à vingt ans, il essaye de ne plus s'énerver depuis un an.
Il se reconstruit. Son passé est mort. Il va vivre. Sa mère peut se casser. Plus elle sera loin, plus il sera bien. Avec ce qu'il vient de voir, il ne lui enverra plus de verres à la gueule. Il ne lui criera plus dessus comme un dératé. Il ne lui dira plus rien. Il se lève, il allume une cigarette. Elle n'a rien à lui dire. Elle est détraquée. Elle est disjonctée. Il a passé sa vie à sauver sa mère. Maintenant, il est amer. Il finira seul. Il cachera son homosexualité. Il a honte de lui, de sa mère, de sa vie. Il a honte de son couple maléfique. Nique ta mare. Il aurait tant aimé aimer sa maman. Moyennant quoi elle se fait tringler à l'arrière de sa berline pourrie. Tu parles d'une vie.

mercredi 5 janvier 2011

La dépolitique

Facile, la conversation millénariste. Les potes devisent en complotistes. Au bar, les convives dorment. On passe la trentaine, les moeurs changent? Les enfants; divorce. Bien vu chez les amis, mine de rien on se fait vieux. On s'ennuie de ce qui amusait. On fatigue passé minuit. Las, l'exceptionnel. La sortie récompense la fin des travaux. Alain Méribel a divorcé de cinq ans de bons et loyaux sévices. Pour couronner le tout, il a acheté une baraque à la campagne. S'agit d'économiser, par les temps qui courent. L'ex femme est à cran. La nouvelle aux anges. Moins d'impôt : plus de travaux. Heureusement, Alain a des potos dans le métier. Refaire le toit, plaquer les murs, peindre, no problemo...
Alain remerciera la compagnie par une bouteille de rouge. Son meilleur ami est l'homme à tout faire. Il est gentil, Claude Delacampagne. Il travaille au black. Ouvrier new wave. C'est sa marotte. Il vit hors système, reggae-joints; il économise les charges. Il encaisse le banco illico dans la poche. Vieux, c'est loin. Le retraite, du foin. La santé, des soucis. Claude est surnommé Chips parce que l'ado engloutissait les chips avec les bières. Claude a grandi, mais il est resté ado : gentil, il ne comprend rien. Il s'amuse. Il se fout de tout. C'est un enfant de la bulle, style début XXIème.
Chips a surnommé son Alain le Mousse, parce qu'il était marié avec une Beurette et qu'il buvait des bignouzes sans chips. Claude s'est pointé en compagnie de son pote, un facho qui taffe dans la médecine et qui fume des joints. Lui aussi n'écoute que du reggae. Chips n'aime que les bourges qui lui filent des chantiers au noir. Avec le poto, il est servi : une mentalité qui fait quinze ans de plus, cheveux gris, ton gras, qui se prend pour un aristo parce qu'il est né dans une dynastie de médecins. De pairs en fils. Faut être paumé pour traîner avec un facho, paumé pour être facho. Le médecin est paumé, Chips est paumé.
Dans la bande, on donne dans le surnom. Ca fait smooth, la branchouille. Au lieu de Franco ou Pinochet, Scalpel passe. Ca donne une option underground. Va pour Scalpel, le médecin est rhabillé en sympathique bourgeois qui fume en cool. Ce qui compte, c'est reggae. La bande affiche son son franchouillo-jamaïcain - la politique ne compte pas. Tant qu'on est cool, on estin. Tant qu'on écoute, on est smooth. Scalpel le facho est bienvenu du moment qu'il ne saoule pas. Le toubib est OK : il fume jusqu'au chaos.
Et puis, une habituée, Sonia, la quarantaine trash. C'est dur d'être ado après trente balais. On prend un coup de vieux. Le coup de masse sue. Sonia tire dans la catégorie Beurette décomplexée. Elle décroît en Allah, elle croasse en bières, elle gère en reggae. Original style. La go fumait des stocks. Depuis qu'elle a arrêté, elle grossit à bloc. La masse toque. Elle sort d'une dépression carabinée. Le démon de midi. Elle descend les clopes, elle engloutit les verres. Mauvaises tripes et psy trip. Calmer le jeu. Elle écoute du reggae pour se relaxer.
Reste l'intrus : un pote à Scalpel, vaguement à Chips. Quoique : Chips est copain avec le monde, tant qu'on fume et qu'on ne réfléchit pas. Après, on s'engueule, ça craint. Chips en mode rêve. Le gus est sans surnom. C'est un nouveau. Un provisoire, qui écoute du reggae, qui se prend la tête. Dans le groupe, le maître-mot : ne pas se prendre la tête. La vie, des conneries. Le pire, la religion. On frise le vulgaire.
"C'est pas tout, un verre pour qui?"
Mousse jubile. Il étrenne sa baraque. Grand soir. Chips baisse la tête. Pourquoi est-il interdit de fumer dans les bars, putain?
"Vous avez vu, les dernières faillites de banques aux Etats-Unis?"
Ca y est, le nouveau craque. Tu vis hors du système, en mode prolétaire pépère, marginal sur les bords, perfusé au black, et l'autre, l'intrus, il saoule politique. Pire qu'un bourge. Un soullooser. Sonia tousse. La violence la flippe. Le nouveau va se faire insulter. Chips chie dedans, Mousse se marre. Scalpel s'énerve. Scalpel est impulsif. Egaré avec des zens que rien n'ébranle. Mousse est féru d'Internet. Schéma simple : rapide à emmagasiner. Zéro angoisse. Contrat rempli : trois familles de banquiers juifs tirent les ficelles du monde. Facile et docile. A force de traîner avec les Rebeus, Mousse se défie des feujs.
Mousse nique la politique. Il effleure entre amis, puis il s'en pète. Il est pessimiste tendance fataliste. On ne pourra rien changer au pire. Les choses iront de pire - empire. Chips ricane. Il pose en cynique. Ses études foirées, la chose dans la vie : s'amuser. Aucun effort. Les potes, la famille, le son. Chips squatte un studio, un jardin, des chantiers et des joints. Le monde peut s'écrouler, il zone sur son île-lot.
"Moi, les banques, ça ne m'empêchera pas de dormir..."
Le nouveau en remet une couche. Lourdingue, man.
- Vous ne comprenez pas : c'est la mort du libéralisme qu'on vit!"
Coulé. Chips ferme les yeux. Abstrait - il déconnecte. Dans la culture reggae, les ismes sont diaboliques - Babylone. Dans le groupe, on se dore. Touché, pas calé. Scalpel se réveille. Il kiffe le reggae façon skin sans tête. A fleur de peau, son pote l'a vénère. C'est lui qui a ramené le raisonneur. Putain de zozoteur. Pour se rattraper, il va le ramoner plein pot. Il va l'encadrer texto. Il ne peut pas trop s'étendre politique car sa mentalité est sous-marin. Il se venge par le chagrin. Sa chance : Chips et ses acolytes ne comprennent rien et en rajoutent une couche.
"Moi, c'est pas ce que je vois, hein...
- Tu vois quoi? Je croyais qu'il n'y aurait pas de crise. Tu t'es planté comme tous les adorateurs du système. Je vais te dire un truc entre deux verres : t'es un Babylonien pur jus!"
Scalpel s'en tamponne. Il fume. Il spécule dans l'immobilier. Des broutilles, il en rajoute. Il a voté vert, il est autant écolo que Chips est picolo. Lui, son truc, c'est la frime du fric. La crise du libéralisme l'arrange tant que son monde ne s'écroule pas. Tant qu'il fume, il est fun. Scalpel est découpé en tranches pathétiques. Un petit joue à la haute. Il possède soixante-dix mètres carrés chez le notaire, il pose au proprio.
"La mort du libéralisme, vite dit. Jamais les banques ne se sont si bien portées!"
Il a changé d'intonation. Pour jouer les cools, il parle du nez. Il recouvre les accents familiaux : accentuer les syllabes finales et dodeliner de la tête.
"Tant qu'on a du boulot... La crise, je ne l'ai pas vu venir..."
Chips calme le jeu. Il s'en fout. Il s'en moque. Il s'en pète. Il s'en tape. Il s'en tamponne. Son délire, c'est traîner avec des bougres qui lui ramènent des chantiers. Les bourges lui donnent de la consistance. Il est le valet replet des maîtres rompus. Ouvrier minable traîne avec bourges minables. Il est largué. Il est crashé. Le prolo du black, il fait le jeu du système ultralibéral. Une fois, son cousin lui a sorti la vérité. Il ne le calcule plus. Chips est un serf-tête. Serre pas trop fort, tu tètes. Un serf heureux d'être esclave? Le serf des valets. Cherchez l'erreur. Scalpel aboule. Dans une période troublée, Scalpel ferait partie des collabos. Son but : légitimer la loi du plus fort.
Stupeur et tremblement : Mousse qui s'y colle. Mousse n'a rien dit. Mousse ne vient pas de la haute. Mousse est un plombier qui s'est infiltré dans une combine : au Conservatoire d'Eonville, on cherchait des appariteurs. La planque. Quelques dépannages, deux services. Pas de dérapage. Des cédilles. Mousse ne demande qu'à être planqué. Marre de plaquer. Le destin de Chips, non merci. La vie de serf volant, c'est tout vu. Mauvais délire. Ne pas s'élever. Rester caché. Le complotisme rend pessimiste. Fataliste. Imprévu, Mousse entre dans la danse.
"Tu déconnes, avec tes théories sur les banques. Faut arrêter de sortir des conneries!".
Mousse est vénère pépère. D'habitude, Scalpel vérole en virulent sans opposant. Il voulait se faire son faux pote, pas qu'on le démasque. Pas qu'on lui tombe le masque. Rapport de forces : il ne peut déraper avec Mousse. Le meilleur pote de Chips est un intouchable. Mousse s'énerve, Scalpel se rétracte. Il méprise Mousse, il reprise Chips, il prise Sonia, il défrise la bande, mais il fume.
Il marmonne une protestation étouffée et inaudible, alors qu'il n'aurait pas hésité à secouer physiquement Jeannot - en aparté.
"C'est comme tes délires néoconservateurs en Irak ou en Afghanistan..."
Mousse est à fond dedans.
"C'est criminel, défendre les Occidentaux!"
Pas si dépolitisé que ça, le bougre. Scalpel relève la tête. La meilleure défonce, c'est l'attaque.
"Attention, je défends la démocratie, pas l'Occident..."
Mousse n'a pas envie de se quereller. Il boit une gorgée de bière.
"La démocratie, c'est le droit d'ingérence?
-Parfaitement!
- Je vais te dire, tu parles comme les néoconservateurs..."
Scalpel regrette d'avoir ramené un traître. Depuis des lustres, son contradicteur le calme toujours. S'il continue à s'enflammer, il va le démasquer. Scalpel est comme les faibles : il est impulsif. Il prépare l'insulte. Manque de bol, Mousse relance cartes sur table.
"Néoconservateur, ça craint...
- Attention, je suis pour la démocratie...
- Quelle démocratie? Toujours l'hypocrisie!"
Cette fois, Scalpel bouillonne. Son pote ne l'envoie plus sur les rose, il le rosse. Manque de bol, Sonia se réveille de sa léthargie médicamenteuse.
"Nawal, trop cool!"
Dans la bande, on fait dans la Beurette reggae joints. Sonia est branchée sur les ondes des Beurettes émancipées. Nawal sauve l'ambiance au moment à ça craignait grave. C'est la copine de Chips. Elle a toujours le sourire. Elle ne comprend rien à la vie : pour ça qu'elle rit.
"Vous savez quoi? Reggae Roots passe dans un mois..."
Trop bonne, la nouvelle. On passe aux choses sérieuses. Mousse oublie ses humeurs. Chips se détend. Sonia quitte le cafard. Même Scalpel perd son rictus de fiel. Plus question de politique ou d'autres galéjades. Tout pour le reggae. Tout pour Reggae Roots. Un groupe de papys jamaïcains qui suivent leur musique depuis quarante ans. Ils représentent l'authenticitéunderground, surtout quand on est à fond pour l'avis rasta. Les chanteurs débarquent fonceda à chaque concert, lancent des incantations mystiques - ils ont tout compris à la vie. Avec leur barbe poivre et sel, ils font dix ans de plus que leur soixante balais.
"On peut déjà réserver?"
Ouf, Sonia respire. Enfin un sujet qui assure. La dispute politicarde allait mal finir. Sonia vraiment supporte mal les engueulades. Mauvais pour les nerfs des serfs. La politique, le lieu du lourdingue. Impossible de discuter. En plus, ça ne sert à rien. Elle fuit les prises de tête. Les légendes du ghetto de Kingston, c'est le pied. Le miracle succède à l'enfer. On ne vit pas pour réfléchir. On vit pour le zen. Yeah man. Sonia s'évade de ses problèmes. Surtout pas de politique. Dans le zen, on apprend à éviter les conflits. Trouver la paix intérieure. L'équilibre dans les contraires...
Le reggae est la musique du zen chanvré. Le son du tao. Sonia le sait. Mousse est un bon gars trop triste. Chips hume la friture. Scalpel est un sale type. La dépolitisation est le crédo des branchés de l'underground jobard. Les maîtres des dépolitisés sont les extrémistes. Scalpel est un sous-fifre stupide. Heureux de médire, de dépenser. Juste s'occuper de sa gueule. C'est le souci de la vie d'un dépolitisé. Le pote à Scalpel regrette d'être venu. On perd son temps. Il ne regrette pas d'avoir parlé. Scalpel est dans les cordes? Mousse sort de sa horde.