jeudi 3 novembre 2011

Le fou tue

De quoi déprimer. De quoi s'énerver. De quoi bredouiller. Depuis une semaine, Claude Delacampagne ronge son frein. Il devient fou, il roule à fond, il opte pour l'attitude suicidaire. Il ne mange plus, il avale des litres de café, il fume cigarette sur cigarette. Le drame  : sa copine Claire l'a plaquée. Il lui a mené la vie d'enfer, six mois de persécutions diverses, drolatiques si pas tragiques. Elle a pleuré, il s'est enflammé. Maintenant qu'il est seul, il regrette. Pas de l'avoir insultée, cette salope de merde. Pas qu'elle soit partie avec un macho qui le toise quand il le croise.
Il regrette d'être sorti avec cette garce. Il est sorti avec pour épater la galerie. Il voulait impressionner ses amis. Elle est jolie, elle rit, elle est arriviste. Très suiviste et influençable. Elle est sans personnalité. Elle est influencée par sa réputation. Claude pète les plombs. Il l'aurait bien étranglée ces derniers temps. Il l'insultait. Souvent, sans raison, sans excuse. Il se défoule. De quoi? De qui? Plus de copine. Claude est seul avec lui-même. Dans le fond, il le connaît, son secret. Dès qu'il y pense, il accélère. Il marche à toute vitesse sur le boulevard. Près de chez lui, chez sa mère, la ligne de train passe au-dessus de sa tête en vrille. Tendance postmoderne glauque. Claude fonce rejoindre des amis pour une teuf. Du rêve.
Deux-trois bières? Il cultive sa déchéance. Le blafard lui va comme un gant. On le reprise en silence. C'est si dur une rupture qu'on oublierait qui en est le responsable. Elle est sortie avec lui parce qu'il est le fils de. Pas d'une célébrité. Le rejeton d'une universitaire - professeur de Lettres à la Faculté. Spécialiste du Seizième siècle. Une mécanique, capable de vous pondre n'importe quel plan en deux-trois parties. N'importe quel commentaire. Claude n'a pas été fils heureux. Fils unique. Des parents divorcés, un père absent, une mère dure. Une mégère. Claude a souffert, sa copine ne pouvait pas lui donner ce dont il a besoin. Il cherchait une femme intelligente, pas une beauté. A force de prévoir sa normalité bourgeoise, il la tenait pour une cloche qui répète, perroquet savant qui pète. Claude a pété les plombs.
Ce n'est pas de sa faute. Personne ne le comprend. Sa mère attend qu'il brille en intellectuel stylé, avec famille unie, femme qui réussit, progéniture qui grandit. Il n'est rien de tout ça. Il foire ses études. Il sombre dans des accès d'hystérie qui confinent au désespoir rageur. Pourquoi ce fils d'intellectuel bourgeois ne parvient-il pas à se réaliser? Dans l'entourage, on songe. Ses oncles et tantes haussent les épaules. Il réunit toutes les conditions pour réussir. Sa mère est trop dure? Il ne faut pas pousser. C'est chercher des excuses. C'est un enfant gâté, un fils unique. Un coup de pied au cul, la méthode forte conviendrait. Il réagira, il se sortira de sa torpeur narcissique.
Las, nos parents n'ont pas cerné l'étrange mal qui tenaillait leur neveu chéri. Le fils à maman que papa voit rarement. L'unique, qui fait tout pour se faire remarquer, prêt à tuer son père, sa mère - pour déranger. Trop gâté, trop pourri? Tu parles. Une vie de fou tue? La mère se doute de quelque chose. Marmot, il a développé un retard du langage, des psychiatres ont diagnostiqué le penchant. Foutus charlatans. Des experts connaissent tout à rien. Tout ou rien. La mère a juré que son chéri sacré ne finirait pas tantouze, qu'il lui donnerait de beaux enfants.
Quand il a présenté sa copine, quel soulagement. Cette dulcinée blonde et bénie allait fournir un cadre - une progéniture. Une hérédité changée. Joie et grâce : les experts s'étaient trompés. La mère vitupéra contre les psychiatres, ces malades mentaux qui soignent les autres et les rendent plus fous. Et maintenant, tout fout le camp. Claude prend les virages à la limite du tonneau. Les amis rient; sa mère est affectée. Claude a les boules, ça oui. La rupture a bon dos. Claude a les boules parce qu'il sait. Il ne peut pas ignorer son mal. Certains traînent le cancer à quinze ans. Lui a pire que le rongeur. Il gamberge ses vingt berges. Vingt ans, le bel âge. Vingt ans, l'insouciance.
Pour Claude, c'est le stress, l'angoisse, la marginalité. Pas social. Claude vient de la bourgeoise. Il a des parents qui l'entretiennent. Claude flirterait avec l'échec scolaire s'il n'était suivi. Le père fronce des sourcils avec ce fils qui redouble depuis le lycée. Que s'est-il passé? Claude a toujours été perturbé. Claude n'a jamais été bon élève. Au collège, il en tirait une certaine fierté, l'insouciance du cancre. Au lycée, on s'étonnait, comme si les mauvais résultats constituaient l'excuse de poids contre la réussite des parents. Il ne serait pas comme eux? Un nul sans fortune ne peut devenir bourgeois.
Claude n'aura pas de souci : on l'aiderait. Sa famille est son soutien-gorge. L'échec contient une explication que l'on ne veut pas voir. La scolarité, la copine, Claude sait. Il ne réussira jamais à l'école. Il ne pourra jamais rester avec une régulière. On lui reproche d'être flemmard? Il est perturbé. On lui reproche d'être caractériel? Il est écorché. Autant lâcher l'explication : Claude n'est pas un vaniteux narcissique et nombriliste comme il en pullule fin vingtième parmi les classes moyennes aisées. Claude est vaniteux, narcissique et nombriliste, mais manque le détail, la précision, le codicille : Claude n'est pas hétéro.
Homo avec une copine qui vient de le plaquer? L'infâme galopin refuse d'assumer sa sexualité minoritaire à cette époque de liberté libérale? Non, perdu, Claude n'est pas un postmoderne homo aspirant à contracter une union gay, le PACS et le toutim. Claude surnage entre le pédé qui ne s'assume pas, le refoulé comme il l'a baptisé avec condescendance, et le bi qui fait semblant d'être attiré par les filles. On reconnaît à Claude un certain charme, un pouvoir de séduction. Comme toujours avec Claude, tout se finit en eau de boudin. Claude a des sautes d'humeur contre les filles. Plusieurs fois, l'année précédente, il a pété les plombs contre sa mère, lui expédiant des cendriers à la gueule ou lui renversant la table en verre du salon sur les genoux. Les amis insinuent avec des sous-entendus d'érudits que Claude est barjot. Claude n'arrive jamais à garder ses fiancées. Quand il est bourré, l'explication ne tarde guère : selon ses confessions, le problème est sexuel.
Il s'épanche sur la taille de son sexe, la clause de ses malheurs. Claude refuse de calculer : son problème, c'est sa bisexualité orientation homo. Malgré ses efforts, Claude joue la comédie sur le court terme, puis se condamne à revenir à la case départ. Dotées du premier sens, les filles ne le rangent pas au rayon des tapettes et efféminés, mais se plaignent qu'il pète les plombs. Elles remettent moins en question ses sautes d'humeur que la bizarrerie à casser ce qui va. Si les concubines détenaient la clé de la bisexualité, elles gagneraient du temps dans leur interprétation.
Qui se doute dans les cercles de la jeunesse superficielle que Claude le paumé est pédé? Ce sont des problèmes graves et on n'aborde pas les problèmes. Mauvais ton : cela fait anxieux, mauvais genre. Pour être consensuel, il faut passer cool. Smoot. Le décérébré qui se moque de tout et qui fait du problème sa dérision. Claude a un plan. Se venger? Se réconcilier avec l'existence après le départ tumultueux de sa copine? Non, Claude a un pote qu'il jalouse. Il en a fait sa fixette, parce qu'il aurait aimé être comme lui. Ne pas se prendre la tête. Première qualité : le pote est intelligent et réussit sans travailler à l'école. C'est l'exigence de Claude. Être facile et futile. Si seulement il pouvait se trouver débarrassé de sa blessure...
Rêve impossible. C'est pourquoi il doit se venger. Il a trouvé son bouc émissaire. Dans la famille, on fonctionne de la sorte. Le mère avait trouvé dans le père falot le bouc émissaire. Elle a détruit le père. Claude a toujours eu des problèmes avec les femmes. Avec sa mère pour commencer. Avec ses copines pour continuer. Il n'est pas question qu'il supporte cette injustice flagrante sans se venger. L'ami est un insouciant qui suit des cours de droit en licence. Claude avait rêvé un temps de suivre une carrière d'avocat parce qu'il est attiré par toutes les réputations. Il s'est trouvé séduit par l'histoire. Cette matière apportait une grande culture générale, de quoi contrecarrer la mère et impressionner l'auditoire.
Et l'histoire, c'est les histoires. et niveau histoires, Claude s'y entend. Sur ce point, il pourrait se déclarer doué et gâté par la nature. Malheureusement, il fallait travailler; Claude a abandonné et s'est rabattu vers une matière plus facile et moins ardue : culture et com. Il finira en instituteur, en ponte d'une matière creuse. Sa mère connaît du monde à la Faculté et le pistonnera. Elle le tance à cause de ses fredaines, mais elle se tuerait plutôt que de le laisser tomber. En attendant de finir selon ses souhaits ou de virer dans le syndrome du raté, Claude doit se venger.
Car il n'est pas un paresseux, il a son secret. L'ami s'appelle Alain Méribel. Un insouciant. Un type trop bien pour ne pas prendre. Il vient comme Claude de la bourgeoisie intellectuelle. Le père est un psychiatre réputé à Eonville. La mère est assistante sociale. Plus qu'un alter écho, un double. Claude doit tuer son double. Ca ne résoudra pas son problème, mais ça allégera son fardeau. Ca soulage, des vacheries. Sur la route, il y a une cabine téléphonique. Un appel anonyme, c'est indétectable. Claude rêve du crime parfait, la vengeance tellement idyllique qu'elle effacerait jusqu'au crime.
Claude improvise. Il sort sa carte de téléphone, anonyme, compose le numéro, anonyme, tombe sur le mère d'Alain. Voix fluette et naïve. Claude prend sa voix la plus grave et contrefaite.
"Allô...
- Qui est à l'appareil?
- C'est le copain de Claude...
- Je vous entends mal. Qui êtes-vous?
- Votre fils est homosexuel..."
Les potaches qui s'adonnent à ce genre de plaisanteries sont explosés de rire. Pas Claude. C'est trop sérieux, la connerie. En ce moment, il détruit. Il s'acharne. Il commet l'acte gratuit. Faut qu'Alain prenne. Déjà qu'il est pas homo, on ne peut pas tout avoir dans la vie. La vie a trop donné à Alain. En tout cas pour Claude. Ne pas être pédé, c'est trop. La vie de Claude est gâchée. Il raccroche. Si le coup porte ses fruits, il sera quitte pour une bonne petite jouissance. Il se dirige à grands pas vers la fête. A deux pas de sa mère, une résidence cossue comme il les aime. C'est bon, de fêter chez les bourges. Claude joue les rebelles à condition que les rebelles soient bourges.
On s'encanaillera pourvu que la canaille soit bobo. Pauvre Claude : son coup de pute lui fait penser à sa mère. Il la déteste. Elle est une petite universitaire bornée, qui ne comprend rien à la vie et qui n'a cessé de le rabaisser, de le rabrouer, de lui mettre des bâtons dans les roues. Cerise sur le gâteau, elle lui a donné ce père falot, dont elle a divorcé et qui est maintenant pour Claude le summum du repoussoir masculin. Damnation, il est comme lui.
Il est lâche, il est veule, il est faux, il est fourbe, il hait - brut. Ce soir, Claude commence par une soirée chez un ami. Ca tombe bien, il a des vues sur une invitée, une Beurette laide comme un paon, mais qui lui promet la vie rêche. Claude se demande s'il ne vaut pas mieux vivre le martyr comme son père avec sa mère pour enfin rester stable avec une gonzesse. Par pitié, tout afin de cacher sa bisexualité. Si sa mère l'apprenait, elle en serait malade. Et si ses potes à vingt ballais le soupçonnaient, Claude deviendrait discrédité. Depuis le temps qu'il se moque des refoulés et qu'il fait rire son auditoire avec ses blagues de potache faussement homophobes et vraiment bobos!
Maintenant, il prépare mentalement sa soirée. Déjà, il sonne à la porte. Qui soupçonnerait que Claude vient de balancer une mauvaise histoire par téléphone? Pour un peu, Alain serait là. Non, il le retrouvera après, pour la suite de la soirée. Une soirée étudiante à la Faculté de Lettres. Une soirée dédiée au théâtre. Claude adore le théâtre. Il se prend pour un acteur et il est encouragé dans son penchant cultureux par sa mère, qui espère ainsi le remettre sur de bons rails et lui redonner un peu de consistance. Elle qui ne cesse de se plaindre que son fiston est dénué de moelle tient une bonne occasion de montrer à ses amis influents qu'elle encourage son fils sur la voie de l'indépendance et de l'âge adulte. Elle en a assez des fredaines, des caprices, des violences, des crises d'hystérie.
En attendant, Claude se chauffe. Il se prépare à picoler un verre de vodka puis se bourrer la gueule à la soirée. C'est un bon prétexte, on fait mine d'aimer le théâtre, de préférence le contemporain, avec ses scènes déstructurées et sa vulgarité second degré, et puis on boit quelques bières ou quelques verres de vin chaud. De préférence pas trop de mélanges. Claude est devenu expert de fête. Il ne fait rien, il entretient sa réputation de fils d'intello et il obtient son succès auprès d'une gente trop heureuse d'approcher le fils de, surtout s'il fait semblant ou s'il est en marge.
"Claude?"
Au bout du portable, Noël Chatel, un branché qui ne jure que par la Faculté de Lettres parce que ça fait ouvert, mais qui n'y est que pour le fun. Il étudie la réalisation et le script dans l'excellente Ecole de Cinéma d'Eonville, d'où il sortira primé pour un métier de conseiller en réalisation. Noël rêve son rôle : il n'est pas intello, il n'est pas naze. Il est artiste, c'est le rôle qu'il brûle d'endosser depuis ses quinze ans. Il serait très déçu s'il apprenait que Claude est un bic/boc qui s'adonne aux délations vengeresses et déséquilibrées. Lui qui adule son pote, qui l'a fait jouer dans l'une de ses mini-prods, un clip dans lequel Claude a fait un tabac amical.
On veut bien d'un acteur, on ne veut pas d'un voleur sans valeur. Claude se tient à carreaux devant la compagnie sociale. Noël est le confident de la Beurette. Il y a moyen. Elle est là. Noël est installé dans son rôle forcé, celui qu'il déteste, le confident avec lequel les filles discuter, mais pas au-delà. Noël est trop bien, trop travailleur pour incarner la marginalité. Claude n'est pas viril comme les tombeurs, mais il joue sur son côté marginal de la bobo attitude.
Et ça marche, dans ces milieux. Ca y est, il monte les escaliers. Il est excité comme une puce. Sa sortie du vendredi est cause sacrée. Le week-end n'est pas entamé. Il a déjà oublié son coup de pute. Il n'a pas joui. Il a zappé sa voile et sa vapeur. Il boit pour réfuter sa déviance. Il sort pour s'évader de son corps damné. Il hait dans l'alcool et dans la socialité. C'est un esprit mou dans un corps guindé. Il se méprise, il déteste sa mère. Il entretient avec son père les rapports de l'abandonné avec le dégradé. Le réprouvé. Le pauvre type. Quand on lui parle de son père, il explique que c'est un paumé. Ca fait son effet sur l'assistance. Sauf quand il précise que le père maudit et abruti occupe le poste de dirlo à la Sécurité sociale d'Eonville. Subitement, le couac s'annonce.
Claude n'en est pas à un mensonge près. Sa vie est construite sur le mensonge. Il n'a pas décidé. Il a passé son temps à jouer le rôle de l'autre. Il fait du théâtre quotidien. Il a son personnage social. Avec les étudiants de son milieu, ça passe, vu qu'ils ne prêtent pas attention à d'autres réalités que l'apparence. Claude est juste paumé plus que son père. Il est démasqué sur le terme terne. Son ex l'a pris pour un bidon. Mais ce n'est pas un bidon. C'est un refoulé qui vire au foulé. Il souffre. Sa mère ne veut pas comprendre. Son entourage ne soupçonne pas. Il n'est pas amoureux d'Alain. Il veut qu'on comprenne son drame. Ne pas pouvoir rester avec une fille parce qu'on est bi, c'est drôle? Les sautes d'humeur, c'est comique? L'exclusion intérieure est bien pire que la marginalisation sociale.
"Non!!!"
Noël est en bas de l'immeuble. Il loue un studio dans une résidence à deux pas de chez Claude. Il crie d'autant plus fort qu'il savait pertinemment qu'il allait tomber sur Claude. Peut-être même qu'il l'attendait.
"Trop fort!!!"
Il se complait dans un rôle d'amplificateur et d'exagérateur toujours enthousiaste et toujours débordant de vitalité. Dans la vie, il ne faut pas seulement être positif; il faut aussi être énergique, plus fort, plus haut, tonique. Noël y parvient sans effort pour le moment.
"Tu ne devineras jamais..."
Quelle surprise? Noël fait la bise à Claude. C'est très tendance en ce moment chez les jeunes apprentis bobos qui tiennent à passer pour rebelles et branchés. Si Noël apprenait qui est Claude, il l'éjecterait immédiatement, parce qu'il n'est pas homophobe, il déteste les hypocrites. Mais il ne défendrait pas pour autant Alain, parce qu'il se met toujours du côté du plus fort. Le plus fort en l'occurrence ce n'est pas le paumé Claude, c'est l'entourage social. Alain est loin, puis il n'avait qu'à pas être si facile. Quand on le voit, on sourit, avec une pointe de jalousie.
"Samia est en haut!!!"
Noël affecte d'être bourré, mais léger, tenir la distance. C'est très important : assurer en toute occasion, en donnant le sentiment qu'on sort de ses limites simplement mortelles. Claude sourit. Il va boire une bonne bière. Il espère que Sami sera sa prochaine. Il a changé son fusil d'épaule. Son ex était gentille, si fade qu'il avait fini par l'insulter. Samia n'est pas jolie comme l'ex. Mais c'est une connaissance de l'ex - et Claude jouit quand il peut faire mal. Il est certain de mal faire sur ce coup - d'autant plus qu'avec la farce téléphonique, il n'est pas du tout certain d'avoir fait mal. Samia a mauvais caractère, mais elle a du chien. Si Claude veut que ça marche avec une fille, il serait temps de changer la tactique, d'arrêter les filles consensuelles qui agréent à Maman. A force de vendanger, c'est la crise.
Le portable sonne. C'est Alain. Claude affiche un ton détaché. Pour la soirée, c'est dans deux heures. On y sera avant minuit. L'horaire affiche bien. Pas trop tard, pas trop tôt. On vit la bohème. On n'est pas des créatures, des branchés. Pour être branché, il suffit de se donner un genre, un style. En matière de style, Claude sait y faire. C'est son personnage. Bras dessus, bras dessous, il monte avec Noël. Ils ne prennent pas l'ascenseur, c'est pour les vieux. Au salon, sur un pouf cuir acheté au Maroc, Samia écoute un morceau de rock marocain. Très important la musique underground et métisse, les mixages entre cultures. On n'est pas raciste, on est in, on est on, on est si.
Qu'est-ce qu'un pervers? On est assujetti à la loi. Claude est au-desus des lois. Il est un personnage qui crée ses propres valeurs. Il aime Nietzsche, il ne lit jamais. Ce soir, il va boire. Chaque fois il vomit et tripe mal. Il arrive à cacher ses mauvais délires aux autres, mais il se fait chambrer. S'ils savaient pourquoi il part en vrille : il boit pour oublier, il se bourre un peu trop, il décolle pour se donner une consistance. Et alors que la griserie de l'ivresse lui procure la sensation d'ailleurs, il se prend en pleine face sa bisexualité. Il devient fou. Il regarde autour de lui. Il faut faire semblant. Personne ne comprendrait. Il va se griller. Il faut assurer.
"Salut..."
Samia est radieuse avec son nez de chameau et son menton pointu. Claude sent le coup. Il excelle pour déceler les faiblesses. Question de caractère. Il va vivre son gris amour. Il sent que ce sera intense. Peu importe que ce soit passionnel, conflictuel, fusionnel, masochiste... L'important est de ne plus vivre le ras-le-bol d'une mijaurée plate et conventionnelle, rien dans le cerveau. L'important, c'est de réussir à oublier. Un rhum, une téquila, une vanne, un oreiller. C'est si bon, la vie, quand on oublie.

dimanche 25 septembre 2011

Fête des enfants

Juin 20**. Début de la désintégration du système financier, économique, social, politique, culturel, religieux mondial. C'est la fin. Pas la fin du monde. Pas la fin de l'homme. Juste la fin du système libéral occidental. Les gens s'ébattent dans un système moribond. Ils sont heureux de leur démocratie, de leurs institutions, de leur liberté de parole. Ils font la fête, ils s'amusent. L'été, ils se réunissent autour d'un barbecue avec bière. Ils papotent de choses insignifiantes, de boulot, gosses, le scandale d'adultère chez la voisine qui divorce.
C'est comme dans le Titanic : le bateau coule, des passagers font la fête. Les gens ont refusé que leur vie s'effondre. Les gens ont réfuté les crises, les complots,  la décadence se produit sans opposition. Les gens qui devraient réagir continuent à vivre comme si de rien n'était - même avec une insouciance qui semblerait du défi. Les gens sont aveugles - trop corrompus. Ils se sont trop amusés. Ils ont perdu les repères.
Pourquoi un système s'effondre-t-il? Les gens de l'intérieur se sont tus, ont passé des compromissions. Le compromis les a empoisonnés. Ils sont lâches, passifs, veules. Ils reçoivent les dividendes de la loi du plus fort; le pacte de Faust; la peau de chagrin. En échange, ils se taisent devant les crimes lointains. Luc Méribel est jeune Assistant neurologue à l'Hôpital Universitaire d'Eonville, un des principaux centres médicaux de France. Il a réussi sa vie. Il sera médecin et dominera de manière équilibrée dans le système. Une dominateur moyen et brillant. Pas le profil du milliardaire à col blanc qui à l'heure mondialisée extorque les vies.
Luc est bobo cool. Il s'habille avec distinction, cultive une nonchalance. Ce soir, il retrouve ses amis autour d'un barbecue qu'il a organisé chez lui, dans sa villa. Est arrivé le pote de lycée Abdel, l'Arabe de la bande, chic type - régal. Il a acheté une petite maison dans le quartier huppé d'Eonville, typique des bobos, une colline des environs où l'on vit la ville à la campagne. Abdel est le Rebeu qui a réussi. Il intervient dans l'informatique. Il travaille comme technicien supérieur, il finira ingénieur. C'est son ambition. Il est marié à une institutrice, Nathalie, la pimpante qui après avoir étudié sérieusement s'est marié pour fonder la famille-modèle, trois enfants, une fille si possible - et roule la vie jusqu'à la retraite.
Après, on verra, les coups durs commencent, les pépins de santé, les décès brutaux. Mais on n'y pense pas. Le but de la vie, c'est bonheur dans sa famille, avec sa maison et son bel horizon - préoccupations privées. Pour ce genre de fille très gentille, les questions politiques sont superfétatoires, obscènes. Si l'interlocuteur est sérieux, on hausse les sourcils et on frise l'incompréhension - sévère. La politique, c'est plus qu'inutile, très lointain.
Luc reçoit avec sa compagne Céline, une grande brune brillante, qui s'est lancée dans une prometteuse carrière de neurologue (elle aussi) à l'Hôpital. Elle ne travaille pas pour le fric, contrairement à certains chirurgiens de l'esthétique. Son truc, c'est la recherche. Elle brûle de découvrir des avancées dans des pathologies rares. Sa spécialité, c'est la sclérose en plaques. Une tante se trouve atteinte de cette maladie, toujours fatiguée, à peu près debout. Elle deviendra la chercheuse qui a sauvé les sépiens en trouvant un remède. Le rêve. Ou sinon, la cause de la SEP. Le pied.
Quand les toubibs reçoivent leurs amis, c'est en petit comité. Reste le troisième couple. Un ami d'enfance de Luc. Claude Delacampagne. Il est venu avec sa copine du moment, une bombe sexuelle qui a travaillé avec lui en tant que secrétaire médicale. Il est dentiste, il court le fric. Il se la pète à mort. Il change de gonzesse tous les trois mois. Il les recrute sur des critères très profonds : la plastique, la sveltesse, la brunesse. Rien à dire. Il a bûché pour finir dentiste. Le pognon de la carie. C'est un esprit médiocre et bourgeois. Il travaille dans une niche : profession dentiste. Il empile l'argent en se condamnant à la paresse intellectuelle. L'inverse de Céline.
Ces trois couples se retrouvent autour de la conviction qu'ils appartiennent à l'élite bourgeoise de France. Ils ont réussi, ils sont branchés, ils travaillent dur, bonne conscience. Le reste, pas demander, pas chercher, pas interroger. Pas de curiosité. Pas abuser. Eonville, ville moyenne et province. Pas dominer, s'en sortir par le haut. On fait partie de la caste des médecins. On a en commun de parler de problèmes privés, à condition que les sujets ne dérivent jamais vers la politique. Le grand repoussoir. Ca ne sert à rien. L'indifférence est la meilleure des âmes.
Luc lancerait bien le débat de la guerre en Libye. Il commence timidement.
"Vous avez vu en Afghanistan?"
Politisé, Luc. Trop. Personne ne répond. Claude se ressert des tomates nature, que Luc cultive personnellement. On nage dans le confort biobio. Les oiseaux gazouillent. Abdel improvise, devant le silence gêné :
"Vous faites quand un gosse?"
La compagnie rit. Oublier le sujet qui contrarie. Avec le vin, ça ferait tache. Luc abonde sur le sujet. Les femmes parlent entre elles. Céline s'y met. Elle est en grande discussion avec Nathalie, à fond dedans. Le rêve, les marmots. Le reste est important, au service des enfants. C'est si beau, un mère. La vocation de Nathalie. Elle a toujours rêvé d'élever ses enfants. Elle est valorisée en tant que mère. Abdel apprécie. Les femmes aussi. La mère pure constituerait une régression. Mais la femme qui concilie son travail et son rôle de mère, chapeau. Applaudissements. Bis repetita.
Luc a une idée :
"On a une proposition..."
Là, on l'écoute. L'assistance dévisage fiévreusement Céline. Luc propose, l'assemblée dispose.
"Nous allons soutenir nos thèses d'ici deux mois..."
Silence sérieux. Qui ignorerait ce haut fait, qui nimbe de prestige Luc et Céline - des gens si convenables - des toubibs qui ont réussi?
"Nous allons organiser une petite réception. Vous serez conviés..."
Applaudissements garantis. Enthousiasme débridé. Claude se lève. C'est le plus chaleureux. Il lance une bise confraternelle à son ami Luc. Ils se connaissent depuis la Faculté de médecine. Il tient à garder cet ami cher et sincère. Abdel n'est pas en reste, et bientôt chacun congratule chacun. On ne sait pas trop pourquoi. On se sent tellement heureux de se retrouver en petit comité, inter pares. Retour à la normal : le privé aide à se sentir entre amis. Le politique déstabilise, installe une mauvaise ambiance et favorise les dissensions, entre ceux qui ne pensent qu'à eux et ceux qui essayent de mal penser - aux autres. Laisse tomber les autres. Pense à ta situation, à tes enfants, ta femme. Pense à ta profession. A tes amis. Après, c'est fini. Le reste sans importance.
Céline rayonne. Elle se détend, pourvu qu'elle puisse ensuite étudier. Quand elle a un projet en tête, elle entend le réaliser coûte que coûte. Nathalie se sent un peu délaissée par l'assemblée. Elle ne nourrit aucun projet prestigieux, donc elle nage en marges. Elle plane aux antipodes de la vie sociale du toubib. Une institutrice qui travaille a fini sa formation et est lancée dans les activités professionnelles, auxquelles elle ajoute la vie de famille. Elle n'a pas le temps de s'occuper de compléments de formation - ou c'est rare. Les médecins autour de cette table sont eux au contraire en constante recherche, du fait qu'ils ont réussi leur internat et qu'ils poursuivent sans cesse de nouveaux projets.
Cela leur donne un brillant qu'elle n'a pas. elle n'en souffre pas; elle trouve le sujet superflu. Abdel est trop heureux. Abdel est quelqu'un de très sociable et altruiste. Deux qualités pour lesquelles Nathalie sort avec lui. Il est heureux d'être en compagnie de gens brillants et il se flatte de sa simplicité. Par rapport à ses parents et à ses frères, il a bien réussi. Il a mené ses études et maintenant il gère pépère. Le vrai jaloux serait sans doute l'ami d'enfance - Claude Delacampagne. Mêmes origines bourgeoises que Luc, mais il a tout misé sur la frime : son pouvoir social. Il n'a pas réussi médecine et il s'est rabattu sur la solution du moindre mal : dentaire.
C'est un travail assez intéressant, surtout très bien payé - la principale raison du prestige social dont bénéficient les dentistes. Lui non plus n'a pas de progression intellectuelle à proposer. Il se contente d'accumuler les remplacements lucratifs jusqu'à ce qu'il intègre une place dans un cabinet dentaire et qu'il accumule les milliers d'euros mensuels. Il décide frustré de trouver prétexte pour ne pas venir. Il n'a pas vraiment de but dans la vie, sauf de sortir avec les plus belles femmes possibles, histoire de justifier de son travail prestigieux. Le reste suivra. Mais il se fiche de tout. Les enfants ne sont pas son truc. C'est beaucoup de temps à consacrer, peu de retour sur investissement - par rapport à sa propre personne.
Ce que Claude recherche, c'est le prestige social. Il est tellement imbibé par son obsession qu'il prend l'intelligence pour une donnée de réussite typiquement social. Le type intelligent, c'est celui qui réussit socialement - plus que le riche. Être riche est cadeau, être intelligent est un accessoire. En dilettante féru d'élégances, Claude aime beaucoup les accessoires. Il ressent rance l'impression de passer pour un blaireau auprès de sa conquête du moment. Son accessoire privilégié de soirée et de mondanités. La réussite académique de Céline ne lui pèse guère, car il a décrété que c'était une tête de la recherche médicale et qu'il n'envie pas du tout les rats de laboratoire (c'est son expression). Et puis, elle aime trop la continuité et le clame pour lui. Pas assez la fête et les paillettes.
Par contre, la destinée de Luc l'émoustille. Ils se connaissent depuis la première année de l'école élémentaire. Il est jaloux parce qu'il est proche de lui. Il a tout fait comme lui, simplement en moins bien. Luc est son alter ego, en mieux. Il est moins intelligent, moins brillant, moins performant. Il est trop péteux. Il souffrirait presque de son infirmité de snob médical, s'il pouvait formuler son manque. Confronté au déni de sa condition, il n'a d'autre choix que de l'exprimer par la jalousie. Il détruit sa propre erreur. Il errera dans son coin, à vieillir en séducteur. Il se casera avec une collègue, aura des enfants dont il ne s'occupera guère, pourvu qu'ils réussissent - socialement.
Abdel se lève tout sourire, un toast à la coupe. Il ne boit pas de vin, mais pour s'intégrer socialement, il s'est saisi d'un verre de jus d'ananas. Personne ne s'occupe du régime musulman d'Abdel. Luc sait qu'il ne mange pas de porc et que les règles de l'hospitalité élémentaire lui dictent de respecter le régime musulman de son ami. Pas question de manquer de savoir-vivre. Dans les milieux qui réussissent, il ne s'agit pas de passer pour un réactionnaire. On est ouvert, on est au vent.
"Un toast à la réussite de mes amis Luc et Céline! A leurs thèses, longues carrières et longue vie!"
Abdel s'est spécialisé dans les voeux et les toasts. Le bon camarade est soldat à la solde. C'est pour cette raison que Nathalie s'est mariée avec lui. Il est populaire, il est consensuel, il est du côté des gagnants. Les amis rêvent ravis. Nous sommes en plein dans la pire crise traversée par l'homme. Pour se relever, il faut l'affronter; quitter le désir, la complétude, le cauchemar. Se coltiner le changement. Croître et croire. Des milliers de victimes se font massacrer. Libye, Soudan, Côte d'Ivoire... Ici, Eonville, on s'amuse. On se gargarise. On oublie le danger. On oublie le péril. On sera submergé? La guerre à force de mirages? Plus tard, que penseront les suivants? C'est pas grave. L'important : vivre la belle époque. La Belle Epoque était réduite à quelques privilégiés. La prospérité de notre époque s'est plus étendue. Notre déni de déclin s'ancre sur la peur d'affronter la réalité. Le réel : le changement ne sera pas favorable aux favorisés actuels. Notre désir : nous ne changerons pas - si peu.

mercredi 24 août 2011

Au fait de la glaire

Comment s'appelle-t-elle - déjà? Luc Méribel part dans sa grosse limousine. Enfin, ex-maire. Notre huile socialiste tendance ultralibérale vient d'être nommée ministre du Gouvernement sous le patronage bienveillant de son leader socialiste, le protestant rigoriste Claude Delacampagne. Lecteur, arrête-toi un instant dans le cours de la fiction. Nous vivons une drôle d'époque opaque. Fin du vingtième siècle chrétien, environ quinze ans avant la Grande Crise qui nous éteint. Le règne de l'argent facile, l'époque du monétarisme triomphant. Luc Méribel est l'incarnation hypocrite de ce mythe du mensonge, la domination et la débauche. Luc représente le leader socialo moderne, la réussite du socialisme ultralibéral, comme si on pouvait rapprocher le socialisme avec le libéralisme.

Comment s'appelle-t-elle - déjà? Méribel vient de prononcer son dernier discours de maire. Il cède son poste à son fidèle adjoint, son frère Alain. Tout va bien. Nos hype socialos tiennent le fief d'Eonville. Luc est le ministre de l'Economie. C'est un personnage considéré. Il est marié avec l'une des journalistes les plus médiatiques du milieu, très belle, très riche, très smart. Il est sioniste impénitent, comme sa femme. Il a fondé plusieurs clubs libéraux-socialistes, qui n'ont pas seulement une vocation franco-française, mais qui lorgnent sur l'Europe, les Etats-Unis. Luc appartient à de nombreux think tanks anglo-saxons.

Il a été universitaire remarqué, nommé dans les plus belles universités des Etats-Unis. Peu importe qu'il ait été patronné par des notables du milieu le plus ultraconservateur US. Luc n'a pas d'odeur. Il propose une race identitaire de son âge : se faire passer pour socialiste alors qu'il applique l'ultralibéralisme. Le laissez-fard absolu. On parle de lui comme le possible futur président de la République. L'espoir ultrasocialo. Il entretient un carnet d'adresses phénoménal. Il serait un beau parti pour les milieux des affaires, les cercles de grands patrons qui suivant le vent penchent généreusement vers la gauche libérale.


Le pire, Alain croit en lui. C'est mieux qu'en ses idées. Ses collègues et concurrents font comme lui. Il a contribué à remplacer le sentiment moral par l'intérêt. Son intérêt. Son utilité. Il réussit. Son frère est son second. Sa femme l'admire. Ils ne se sont jamais rien avoués, mais elle est là pour le prestige de la fonction présidentielle. Être mariée avec le futur président, c'est encore plus remarquable que de s'afficher en compagnie d'un ministre, même aussi puissant que Luc. Luc possède une image dans la population : sérieux, travailleur, compétent. C'est un nouveau dirigeant, de la race qui côtoie les milieux financiers de haut vol.

Comment s'appelle-t-elle - déjà? Il est dur, il cloisonne entre vie professionnelle et privée. Dans la vie professionnelle, il jouit d'une réputation flatteuse, travailleur acharné, polyvalent et brillant. On dit de lui : c'est un serviteur exemplaire, qu'il possède cette faculté rare de transférer la mentalité de la haute finance vers la politique. On oublie que Luc est un vassal des financiers; on se souvient qu'il brille. Pourquoi Luc est-il reparti aussi précipitamment de sa chaire, son pupitre, son micro, son discours-fleuve, ses adieux à la mairie?

Luc cultive son dilettantisme : musarder et batifoler en plein coeur de sa profession trépidante. Entre les discours d'adieu et le grand dîner à l'Hôtel de Ville, il s'est éclipsé. On ne lui en tiendra pas rigueur. Les militants et les citoyens qui entendront se répandre la rumeur expliqueront cette éclipse passagère par le repos le plus naturel. Quand on détient autant de responsabilités harassantes au service du bien commun, il est normal de se reposer. C'est ce que Luc se murmure aussi. Les mieux informés rient sous cape : Luc a beau être marié avec un beau parti, c'est un coureur de jupons invétéré. Et pourquoi s'en offusquer? Moralisme et pudibonderie ne sont pas les mamelles du socialisme branché...

Pourquoi confondre comme chez la piétaille anglo-saxonne la sacrosainte vie privée avec la morale publique? En quittant l'estrade, Luc a repéré une Blackette sympatoche. En regardant bien, il aura distingué une métisse. Luc s'en fout. Pas facho, il est socialo : peu importe - la loi du plus fort. Les Blacks, métisses ou pas, font fantasmer le décoincé (c'est comme ça que Luc se voit). Elles incarnent l'idéal de la jouissance brute (pas sauvage). Luc fonce comme un butor, un taureau, ivre de reconnaissance. Toute sa vie se joue. Sa femme : désir de puissance. Son dévouement politique : désir de puissance. Il faut bien se déstresser de temps en temps. Qu'il se soulage. Séduire ce qui bouge. Le peuple ne peut pas comprendre, mais Luc est resté un hédoniste qui brille par son intelligence.

Un bûcheur qui a besoin d'abattre de la besogne. Luc est massif. Un coup de taureau, un buste de stentor, cent kilos d'énergie. Pas de graisse à brûler. Luc a trouvé dans le sexe le moyen de passer son anxiété. Il a réussi à force de potasser l'économie, au point qu'on le considère comme le plus compétent des politiciens économistes. Une perf. Il allie l'excellence académique avec l'habileté politicienne. Il se montre flatté de sa réputation : trousseur de jupons amateur de bonne chère.

Comment s'appelle-t-elle - déjà? Les femmes sont sa soupape de répression pour tenir le coup, le rythme des postes, les voyages incessants, les palaces impersonnels. Le monde rêve de dolce vita, Luc a trouvé la parade au luxe : la luxure. La débauche embauche, avec la complicité de sa femme. Il court les clubs libertins chics, les partouzes bourgeoises. Depuis trente ans, il cumule les maîtresses. En plus de sa femme pour la galerie, il entretient une soubrette pour donner de l'air - plus des coups à droite à gauche, en général lorsqu'il donne des conférences.

Heureuse (sur)prise : le père de la Blackette fonce sur lui. Avec sa fille! Luc tient sa prochaine maîtresse. Confirmation : c'est une métisse. Son père est un militant de longue souche d'Eonville. Aveuglé par l'aura de notre Luc qui dore ce qu'il touche, l'immigré du Dahomey est honoré. Ne pas repasser. Bonne pioche : l'immigré lui présente sa fille. File dans ta chambre. Le père est l'entremetteur. Il admire tellement Luc, le Candidat ouvert et prometteur. Très important pour un immigré du Dahomey, la reconnaissance. Une vie de mépris. C'est dans la poche. Le vieux séducteur impénitent. Il baragouine le père, ravi qu'un candidat à la présidentielle lui accorde son attention et sa considération. Le Noir enfin considéré : vive l'oligarchie.

Comment s'appelle-t-elle? Puis il embrasse la fille. Tactique d'approche. Elle sourit. Quand il lui tient la main, comme un vieux candidat en campagne, elle ne se défile pas. Elle le regarde droit dans les yeux. Jeune, fraîche. Juvénile, gracile. Futile, attirée par l'or, les paillettes. Tel père, telle fille. La fille personnifie l'appétit de réussite sociale et professionnelle du père. Luc sait : il va la revoir. Il va l'emmener à l'hôtel. Toujours la rengaine, avec les gonzesses : quand on est connu, médiatique, la politique, le pouvoir de séduction se situe au zénith. Aphrodisiaque top. Luc n'a plus qu'à s'éclipser. Il fait ce qu'il a toujours su : baratiner un max histoire qu'on le trouve proche des militants.

Près du peuple. Il s'en fout, il relève de l'élite. Il domine - les militants, les électeurs, les peuples. Il couche des soubrettes, il tchatche des prolos, de préférence Arabes ou Noirs. le peuple est son tiroir-caisse. Luc mentalité élitiste : la majorité sert les élus. Il en fait - parti. Bon, il ne croit pas en Dieu. Si Dieu n'existe pas, tout est béni. Il est socialiste au fait - il est matérialiste. Pas de temps pour affronter ses idéaux. Il fonce vers l'hôtel de luxe. Passe-temps favori. Il va retrouver... Bon sang, il ne sait même pas son prénom. Comment s'appelle-t-elle - déjà?

Le père le lui a dit, tout à l'heure, quand il faisait semblant de l'écouter. Le père s'est cru puissant. Les Africains ont un passé d'esclavagisme, colonialisme, impérialisme : ils sont victimes - de la mode. Ils ont intégré la violence de la domination. Ils aiment les maîtres, pas les esclaves. Le père aime Luc, sans savoir pour sa fille. Bon sang, comment s'appelle-t-elle? Il y avait trop de monde, trop de bruit, trop de strass dans le tohu-bohu de l'après-discours. Trop de mains à serrer en s'éclipsant. Ne pas se rappeler du prénom, l'omission avouée ferait tache. Luc tient à sa mémoire et à montrer - qu'on peut concilier l'intelligence avec le tact. Toujours se montrer courtois, exquis, délicieux. Luc est un gentleman social, qui se fout des autres qui ne peuvent rien lui apporter.

Le père pouvait lui apporter sa fille : intéressant larbin. Judicieux séide. Les autres sont à sa botte. Ne comptent que les apparences. Il ne dédaigne pas à l'occasion, pour se détendre, de jouer aux échecs avec deux philosophes déjantés et nihilistes, qui lui serinent que seules les apparences existent. Luc a un chauffeur, dont il ne change jamais entre ses différents mandats. C'est d'autant plus pratique qu'il s'agit d'un vieil ami - dépannage grassement rémunéré. Luc entretient le culte des amis. Ce sont des proches, du milieu de la communication, de la publicité ou des affaires qui lui ouvrent gracieusement des appartements quand il a besoin de recevoir une poule. On sait : Luc vous le revaudra. C'est un être généreux : un formidable homme de réseaux. Une toile d'araignée ambulante.

Le chauffeur le connaît si bien que nul n'est besoin pour Luc de préciser l'adresse où il entend se diriger. Une habitude chez Luc : après chaque discours, il a besoin d'un bon réconfort. des fois, la jeune femme attendait directement derrière la voiture. Le chauffeur se taisait. Il n'est pas là pour poser des questions - d'autant qu'il connaît son Luc sur le bout des ongles. Quand Luc a plus de temps, il emmène ses conquêtes dans cet hôtel, un luxueux et discret palace, une chambre d'hôtes. Comment s'appelle-t-elle, bordel?

L'endroit se situe dans une petite ruelle derrière la cathédrale - inaperçu. Luc le Vénitien aime l'incognito. C'est le bon endroit pour dormir. Tout confort, discrétion assurée. La patronne est à l'image de Luc : luxe et progressisme. Elle émarge sans souci au rayon des bobos à l'aise. Elle se targue d'une amitié avec Luc. Lui laisse dire. Il a quitté Eonville, mais quand il revient dans son fief, il aime se ressourcer ici. Un air de maison cossue, pas d'hôtel ouvert aux vents. Personne ne vient, pas de journalistes, pas d'oreilles indiscrètes. La patronne est la seule à témoigner.

Elle s'amuse des aventures extraconjugales de Luc. Quand on joue à l'aristo, on est à cheval sur les élégances. La morale ennuie. La voiture s'arrête, le chauffeur part prévenir la propriétaire. Programme rôdé : deux verres d'apéro, une table retirée, de l'ombre et des oeillades, direction la chambre. Toujours la même suite, la plus luxueuse, la plus discrète. Luc dispose d'émoluments qui lui autorisent la triple vie à l'abri du besoin. Il sort de la limousine, itinéraire huilé, rentre dans l'hôtel, part prendre une douche. A la fin de l'envoi, je couche.

Si certains clients le reconnaissaient, il serait une ombre furtive partie se ressourcer avant la réception du soir. Pas de ragots, ni d'ergots. Le chauffeur est parti chercher la dulcinée. Elle attend devant la réception, nul doute. Pas de prénom, encore moins de nom. Luc aime sa fille, amis les femmes sont des objets. Une métisse à l'air innocent, pas vraiment laide - ni jolie, la fille d'un militant socialiste ayant le bon goût d'être Noir diplômé. Elle aussi fera son chemin dans la vie. Elle sort de bonnes études, discipline stricte, solides diplômes, elle est attirée par les hommes riches et influents. Elle fera du chemin, cette petite.

Comment diable s'appelle-t-elle? Luc n'a pas l'intention d'aller au-delà d'un soir. Avec ces jeunettes, au départ, elles se montrent fascinées et dociles; puis elles se rebellent, en viennent aux reproches et aux exigences capricieuses. Luc est très fier de son impunité. Il peut tout se permettre, il se tient au-dessus des lois. Ce qui chez un autre passerait pour de la malhonnêteté et de la fourberie, chez lui, c'est bonus - ou cadeau. Dans cette époque de fric facile et d'impérialisme triomphant, Luc est l'incarnation de l'oligarque au pouvoir. Il vit dans le luxe, il a du succès - politique, médiatique et social.

Il se croit au-dessus des lois. Au-dessus des femmes. Au-desus des autres. Il sourit, rit, s'ébaubit. Il ne prend pas en compte la réalité. Il est le roi, le dieu, le trésor. Il prend des pilules pour ne plus dormir, encaisser les décalages horaires, les agendas surchargés, les réunions entre deux continents. Dérives d'amphétamines. Ses admirateurs louent à mots couverts et choisis son appétit sexuel qui serait la preuve de sa joie de vivre et de sa supériorité de nature. Oligarque orgiaque, il ingurgite aussi des pilules pour doper sa libido. Il compte de bons toubibs. Il est servi par des conseillers en com' d'excellence.

La vie roule pour lui. Seul problème : il ne se sent à l'aise nul part. La politique l'ennuie vite. L'économie est un mirage masqué. Les badinages laissent un goût amer : toujours mentir se révèle fatigant. Les femmes ne méritent pas qu'on leur consacre plus d'un quart d'heure. Luc est envahi par ces garces. L'enseignement supérieur est une course aux honneurs sous couvert d'excellence académique. On se méprise à force de servir le pouvoir intellectuel. Luc aussi s'amuse, la fête, joue aux échecs, la tête, voire au ping-pong, la bête. Ce n'est jamais longtemps.

Il a besoin d'honneurs, de travail. Il se déculpabilise avec le sentiment de tuer le temps. Les femmes sont son - dérivatif. Il perd son temps. Comment s'appelle-t-elle déjà? Encore une passade, encore de la poudre aux yeux. On lui envie sa position au-dessus des lois. Il fait la loi? Lui ne s'en amuse guère. L'impunité est relative. Un jour, il tombera. Quand ses soutiens ne seront plus aussi puissants, on ressortira les affaires. Corruption, magouilles, pots de vin. Abus de biens. Les femmes - la panne. Les femmes feront tomber le tombeur dans la tombe. Un, deux témoignages sentis, quelques accusations salaces, sa réputation sera détruite.

Il ne pourra plus se présenter à une élection. Il sera l'objet de la réprobation générale. On le traitera de salaud. Les féministes enragées lui feront la chasse. Les femmes le jugeront sans classe. Les hommes estimeront qu'il est trop déséquilibré pour diriger un pays aussi imposant que la France. Il sera la bête à courre, l'homme à abattre, le cerf et valet. L'ancien oligarque dont la tête a roulé sur le billot des intrigues mondaines. C'est cela, le règne de l'impunité : un jour on est en haut, le surlendemain, tout en bas.

lundi 13 juin 2011

Retour en farce

Dahomey, Cadjehoun, capitale. Le Révérend Noël Condam est le très grand et très haut représentant de l'hérésie chrétienne des Anges Purs dans toute l'Afrique francophone. Sa première femme (il en a trois) est revenue dans sa maison natale, la maison familiale, la maison où elle a grandi. La grande soeur a tué le mouton pour fêter son départ pour la France. Son retour. La grande soeur est maniaco-dépressive, la petite neurasthénique. Maman Thierry porte le nom de son premier fils - tradition au Dahomey. Le Révérend s'est rendu au repas avec son petit frère, un professeur influent qui dispense à l'Université de Cadjehoun les mathématiques et qui a ouvert un lycée privé dans lequel on enseigne aux enfants riches du pays (ceux qui payent l'inscription, les autres iront pointer à l'école publique).
Le Révérend, sa femme et son frère sont admirés. Tout ce que dit le Révérend est approuvé. Il a de l'argent, un poste, un train de vie. Maman Thierry est accompagnée de sa réussite la plus chère, son fiston Thierry millionnaire, un affairiste qui a fait fortune dans le textile et qui se diversifie dans l'agro-alimentaire. Thierry entretient trois femmes et collectionne plusieurs voitures de luxe. Plusieurs maisons, plusieurs domestiques. Il tient à être resté simple. Il se montre attaché à ses parents, sa famille, ses traditions.
Il se la pète à mort dans le traditionalisme. Son truc, c'est de financer l'Église de Papa Révérend. Comme Papa a repris l'héritage de Papi, Thierry le fils prodige reprendra le flambeau de Papa. Si Dieu le veut, il laissera les affaires vers la soixantaine et se lancera dans le religieux. Le religieux est plus important que le fric. Le fric, c'est solide, mais au Dahomey, quand on domine dans le religieux, on domine plus que dans l'argent. Avec ce qu'il a mis de côté, Thierry a les moyens de sa retraite. Thierry se reconvertira dans le religieux. Une vocation prestigieuse et à la mode.
Grâce à Grande Soeur, on a tué un agneau. Grâce à Papa, on lance la prière. Une nièce de France accompagne la famille. Elle a ramené son mari, un Blanc/Yovo. Derrière la tablée, la vieille veille. La maman des mamans. La maman de Maman Titi. Elle a passé les quatre-vingt-dix ans, elle n'a plus rien à perdre. Elle est de confession méthodiste. Elle manifeste de la reconnaissance pour Papa Révérend. Au Dahomey, on respecte toutes les confessions. Sa fille a réussi un beau mariage. Elle est mariée avec le Révérend. Pas de rejet, pas d'excommunication, pas de secte, ni d'accusation.
Après la prière, le mouton est délicieux. On l'accompagne d'une pâte de maïs, asrokui, c'est la fête. On parle politique. Le Révérend se situe côté pouvoir. C'est son repère. Son Eglise est reconnue par le pouvoir. Au Dahomey notamment. C'est la fête. Dieu est grand. Papa a été reçu en grande pompe par le Président de la République. Il le défend becs et ongles. Pour cette raison, mais aussi parce que les puissants ont toujours raison. Le Blanc écoute, fasciné.
Il est gentil, ouvert, tolérant, poli, intelligent. Passionné par l'Afrique, terre de la joie et l'hospitalité. C'est un Blanc anticolonialiste. Il est révolté contre l'esclavage. Il est plein de bons sentiments. Il hoche la tête poliment. En Occident, plein de Blancs sont armés de bons sentiments, prêts à des semaines d'humanitaire pour que la Terre-mère retrouve sa prodigalité inépuisable. Le Président a été réélu récemment, suite à des accusations de trucage. Le Blanc pose la question qui fâche.
"Ne pourrait-on pas dire que le Président est un démocrate contestable?"
Le Révérend rit. Il ne répond pas. Son frère s'en charge.
"Nous remercions la France de l'aide qu'elle a apportée au Dahomey..."
Les Français ont soutenu le Président et ont contribué à son maintien à la tête de l'Etat. Le Blanc est choqué : il n'a pas l'habitude de défendre les colons. En France, il se serait enflammé. Il ose à peine répondre, décontenancé que des Noirs soutiennent le néocolonialisme. Le fils prend la relève. Thierry est sans complexe. Il fait du chiffre, il est très pieux. Il n'a aucune raison de culpabiliser à propos de quoi que ce soit. Il se sent tellement droit dans ses espadrilles de jeune premier qu'il est un polygame fer de l'être et convaincu de la justesse de ses pratiques.
"Les Français ont permis au Dahomey de continuer à vivre la tête hors de l'eau..."
Il a de l'oseille, il ne s'exprime pas très clairement en français.
"Nous remercions la France. Pourtant, je n'aime pas l'action des Français..."
Serait-il enfin un brin critique?
"Sans eux, la démocratie au Dahomey aurait coulé..."
Il y a eu des manifestations, des débuts d'émeute. La France est intervenue avec de l'argent et de la nourriture. La Dahomey doit rester une terre calme. Pays de paix. Maman Titi ne parle pas. Elle se tait et mange. Les femmes ne parlent pas de politique. La Maman des mamans ne comprend pas le français. La grande soeur est tellement heureuse de revenir en France qu'elle sourit à la cantonade, machinalement. La politique, elle ne comprend pas. Parce qu'elle est Française et qu'elle refuse la soumission sexiste, elle prend la parole.
"Moi, je suis du côté du Président et des Français..."
Le Professeur de mathématique hoche la tête. Il habite le quartier présidentiel. Il a déjà été reçu par le Président et sa Dame. Chacun sait que la Première Dame est la Première femme. Le Président est un alcoolique qui court les pépettes au point qu'il ne les compte plus. Ca, prière de ne pas le dire.
"Le Dahomey est passé près de la guerre civile..."
Il a eu chaud. Son établissement fermé, il aurait pu cesser ses juteux investissements. Thierry le conseille et s'est associé avec lui. Les deux achètent des boulangeries à Cadjehoun et se lancent dans le textile. Thierry propose des coûts de revient imbattables. Mieux qu'en Asie. Il a un secret : il fait travailler les gosses et les femmes pour des bouchées de pain. En Afrique, il n'y a pas plus esclavagiste que l'Africain du coin. Le Professeur a de quoi avoir peur. Deux et deux font quatre. Thierry n'a pas peur.
Il croise les mains comme s'il priait en secret. Il cultive une dégaine de dragueur pieux, sagement parfumé, très propre sur lui, l'air confiant, le gars à qui la vie réussit sans faille.
"Les Français ont eu raison : sans eux, le Bénin aurait perdu son commerce, c'est la base de la démocratie..."
Comme le Blanc essaye de protester, Thierry ajoute, l'air du prédicateur :
"Si les Français aident les Dahoméens qui réussissent, je suis du côté des Français. L'Afrique a besoin des riches Africains..."
Son Père le Révérend approuve. Il est tellement content de la tirade filiale qu'il se sert un morceau de rab. Mouton, pâte. Le Révérend aime manger. Les autres enfants de Maman Titi n'ont pas réussi. L'un est mort empoisonné (la sorcellerie); l'autre est un magouilleur qui aurait mieux fait de ne pas naître. Le Révérend est impitoyable avec ceux qui ratent. Dieu est du côté de ceux qui réussissent. Il est du côté de Thierry. Le Révérend a d'autres enfants, avec d'autres femmes. Il leur a donné à manger. Il les a élevés. C'est un traditionaliste strict : tu as intérêt à travailler à l'école et à te montrer respectueux avec tes aînés. Sinon, c'est la porte ou la chicotée.
"Les Dahoméens avaient tendance à s'endormir. Les Français ont rappelé que pour sauver un peuple, il faut aider ceux qui réussissent..."
Il a l'air convaincu. Avec sa grande toge orange et sa casquette assortie vissée sur la tête, il ressemble à un OVNI maquillé. Son fils est habillé en homme d'affaires occidental. Comme il cartonne dans le textile, il tient en plus à sortir bien habillé. Il porte une chemise de grand couturier et de couleur sombre unie, avec des boutons de manchettes. Il se comporte en héritier poli/policé, le fils qui a réussi et qui est heureux de manger avec ses parents. Sa mère le couve du regard. Son père sourit quand il s'exprime.
La grande soeur prend la parole. Toujours aussi décalée. Elle n'est pas folle, elle est envoûtée. Il faut beaucoup prier. Elle ne se mêle pas de politique, seulement de Dieu. Si tu lui parles de Dieu, elle est aux anges. Elle est très proche de sa petite soeur Maman Titi. Par politesse, on va l'écouter, alors que son avis sera cinglé, banal, roboratif. Elle parle en vieille fille moraliste, pas mariée et expliquant toute chose par le jugement tout-puissant de Dieu. Elle n'est pas une adepte des Anges Purs, mais une protestante méthodiste, la religion du Papa défunt. Elle éprouve le plus profond respect pour les Anges, parce qu'ils ont de l'argent et parce qu'ils passent leur temps à prier. Aussi parce qu'ils luttent contre la puissance maléfique du vaudou et de la sorcellerie.
"Dieu n'aime pas ceux qui perdent. Les Français ont gagné parce que Dieu voulait que les Français gagnent. Les Français sont du côté de Dieu et Dieu les inspire. Moi je n'aime pas les imbéciles. Les imbéciles sont des tarés. Des damnés. Des réprouvés. Dieu a créé le monde avec peu de gens intelligents et beaucoup d'imbéciles. C'est le choix de Dieu. Si Dieu a agi ainsi, c'est qu'il ne pouvait faire autrement. Les Français ont soutenu les gens intelligents. Les Béninois qui réussissent dans les affaires sont intelligents. Et aussi ceux qui sont grands mathématiciens..."
On est presque gêné de l'éloge de grande soeur. La vieille exagère. Elle ne délire pas. On ne dit pas de mal de la grande soeur. Le Révérend se garde d'approuver. Pourtant, elle a loué Dieu et son frère même père même mère. Mais elle va trop loin - avec les Français. On veut bien soutenir les Blancs à condition qu'ils favorisent vos intérêts. La grande soeur vit en France depuis des décennies et tient le discours le plus néo-colonialiste qui soit. Elle est périmée. Elle est dépassée. Le Blanc sympa et silencieux serait révolté qu'une Blanche de France s'exprime de la sorte. Il mastique son mouton en suppliant n'importe quelle force surnaturelle de faire cesser ce discours consternant. La grande soeur n'est pas folle, elle radote. Elle répète des explications oscillant entre simplisme et mysticisme.
Thierry n'est pas d'accord avec sa Tata, mais il se tait. Sage comme un millionnaire. Personne ne contredit Tata, pas Papa. C'est la grande soeur de Maman. Titi est le fils bien élevé. Pas question de contredire son aînée. Même à côté de la plaque. En planque. Titi n'aime pas les Français et les Blancs. Pour lui, ce sont des dégénérés. Il fait du business avec eux, parce qu'ils sont les plus forts, mais il aime bien rester chez lui, dans sa famille, avec ses traditions. Il est du Dahomey, il est de Cadjehoun, il a plusieurs femmes. La vie lui sourit. Il aime manger la pâte et le crabe. Il s'ennuie quand il va en France ou en Italie.
Tata croit que les Français sont les meilleurs parce que son Papa lui a appris sa copie conforme et qu'elle récite sa leçon par coeur. Elle n'a pas changé depuis trente anas au moins. Elle n'aime pas le bazar en Afrique. Elle est du côté des ordonnés. Des plus forts. Ce ne sont plus les Blancs. Les Blancs étaient les plus forts avant. Du temps de la colonisation. Maintenant les maîtres de l'Afrique, ce sont les commerçants, et au-dessus d'eux les religieux. Les prêtres. Les hommes d'Eglise. Titi est très fier de son Père. Le Révérend symbolise en Afrique de l'ouest toutes ces hérésies chrétiennes où le messianisme est africain. Noir.
Les Africains relèvent la tête. A force de se réincarner chez des Africains, Jésus sera Noir un jour. Titi en est persuadé. Titi a une grande qualité. Il sent la vitesse du vent. Il symbolise la réussite africaine. Il a monté ses affaires. Dieu l'a béni. Maman l'a béni. Père le Révérend l'a béni. La preuve que les Anges purs ne sont pas des démons. Dieu est avec les Anges purs. Ceux qui prient. Les Africains sont supérieurs aux Blancs. Titi n'a rien contre les Blancs. Il leur est juste supérieur. Titi est un dominateur. On domine par le commerce puis par la religion. Le commerce rend prétentieux, parce que quand vous réussissez, vous dominez - personne ne vous domine. La religion rend humble, parce que vous dominez les hommes si Dieu vous élit. Mais Dieu vous dominera toujours.
Prenez le Blanc de la table. Titi sait très bien que ses frères les Noirs ont peur de lui. Sa carte d'identité, sa nationalité, ses papiers. La Tata est admirative. La Maman est craintive. Le Père est du côté de Dieu. Dieu l'a fortifié. Papa sait que le Blanc est perdu et qu'il gît dans l'erreur. Il est plein - de bons sentiments éperdus. Titi a pitié de lui. Le pauvre est loin de Dieu, loin de la vérité. Il veut aider les Africains. Les Africains n'ont pas besoin qu'on les aide Les Africains ont besoin de grandir, de se fortifier, de quitter les chaînes de l'esclavage humanitaire. Le seul moyen d'y parvenir, c'est de donner aux chefs le pouvoir.
L'Afrique aux chefs d'Afrique. Pas l'Afrique aux Africains. Ce sont les slogans des communistes, des socialistes et des nationalistes. De tous ceux qui font de la politique. Il faut faire de la religion. Dieu n'est pas pour l'égalitarisme. Dieu est pour la domination. L'oligarchie. Dieu est un électeur, pas un niveleur. Heureusement, alors qu'il a abandonné les Blancs à leur triste sort d'athées démesurés ayant pris la place de Dieu, Il a décidé d'aider les Africains après quatre cents ans d'esclavage et de colonialisme. Les Africains redresseront la tête, pas tous en même temps, mais tous pour Dieu. Les Africains sont élus par Dieu. Dieu aime les chefs et les prophètes.

samedi 23 avril 2011

Reste au rang

Alain Méribel a de quoi se sentir fier : depuis six mois, il cartonne enfin. Il n'a jamais réussi dans les études, il est paumé. Il déprime plutôt qu'il ne fait la fête. Chacun sa catharsis. Alain l'a trouvé dans le fast food. Il bosse chez le fabriquant de hamburgers belge Ham, qui est le principal concurrent sur le marché européen de l'américain Burking. Alain rêve d'être professeur des écoles. Anciennement instit. Il ne réussira pas, car il n'arrive pas à travailler. Réussir est sa phobie.
Il est en échec. Il est amoureux d'une garce, une Sénégalaise qui le prend pour un âne et qui le fait lanterner comme un pion. Alain s'accroche. Maso sans doute. Elle entretient plusieurs relations et ne veut pas de lui - durablement. Elle est en phase de quête personnelle. Elle a déjà avorté de lui. Il devient fou. Il n'en dormait plus et il s'est investi par compensation dans la musculation intensive. Résultat : il ressemble presque à un body builder. Il a gagné dix kilos de muscles. Il peine à se déplacer sur un terrain de basket, sa passion. Tant pis, il se sent plus fort avec des bras surdimensionnés que dans les bars sous-dimensionnés où afflue la jeunesse insouciante.
Alain a vingt ans. C'est un enfant. Il a travaillé dur comme serveur chez Ham et maintenant, il a gradé. Il est le chef du restaurant Ham du centre-ville d'Eonville. La classe. Du coup il en serait presque venu à trouver que ceux qui ont reconnu son mérite sont dignes d'éloge et que le système du fast food est excellent. Peu importent les critiques sur la qualité gastronomique et ou diététique de son resto rapide. L'important, c'est qu'on l'a enfin reconnu à sa juste valeur.
Car Alain n'est pas prétentieux, il est vaniteux. Il tient à ce qu'on reconnaisse son importance humaine par-delà sa fragilité sociale. Son rêve? Reprendre ses études. Pour l'instant, il galère dans sa vie et son boulot ne lui donne pas de temps. Il faut choisir, Alain n'a pas le choix. Il a besoin d'une paye et il espère percer dans son job à plein temps travail. Il rêve de prestige : il bosse cinquante heures par semaine, il est directeur de restaurant. Ca sonnerait assez bien s'il ne travaillait dans une chaîne de restauration rapide tendance US, son rêve aurait été d'être propriétaire de franchises. Le propriétaire de la franchise du centre-ville d'Eonville en possède cinq autres dans la région.
Nous sommes au début des années 2000 et la précarisation du travail commence. Depuis un an qu'il est entré dans la restauration rapide, Alain est fatigué. Il erre à bout. Mais il espère encore. Les études et les documentaires contre la restauration rapide n'ont pas trop détruit son image. Alain est fixé : son job, façon étudiant américain volontaire, est une transition vers un vrai travail, Maître des écoles. Diriger un groupe d'élèves, telle set sa responsabilité. Sa vocation.
Chez Ham, la direction a reconnu son investissement. Il a Réussi à augmenter les marges. Alors pourquoi partir? Alain n'est pas assez payé et travaille trop. Il n'a plus de vie à côté. Il n'a plus de temps pour étudier. Il est exploité. Même lui commence à s'en rendre compte. Il est malheureux partout. Sa seule trouée d'espérance, c'est son projet scolaire. Il n'en peut plus de ne pouvoir se détacher de sa copine.
Une Sénégalaise. Une Africaine. Depuis ses dix-huit ans, il s'est mis en tête que l'Afrique était un endroit génial et qu'il vivrait en Afrique. Bien entendu, il doit avoir des enfants avec une Africaine. Il écoute du reggae, il est opposé au mariage bourgeois chrétien et aime la nature. Ca rend plus mature? Il est opposé au capitalisme et s'est promis de lutter contre ce fléau plus tard. Ô calendes grecques. Avant, il doit amasser en plein coeur de Babylone, chez Ham. Les spoliateurs sont ceux qui le nourrissent.
Chienne de vie, où l'on est traité comme de la viande. Alain la met entre deux tranches de pain, quelques légumes, parfois du fromage. Ce n'est pas compliqué, de conception. Par contre, que tant de consommateurs, des jeunes, succombent aux charmes du hamburger décliné à toutes les sauces... Alain sait ce qu'il donne à manger. Ras les rats dans les cuisines. Lui, maintenant, il a gradé, il donne des ordres, mais le fond, gagner sa vie en vendant de la camelote, de la graisse et des sauces sucrées, c'est se moquer du monde.
Il ne le dira jamais à ses potes ou aux filles qu'il essaye de draguer en discothèque, il a honte de lui. Il comprend que sa belle Sénégalaise le repousse plus ou moins. Elle est peut-être folle, mais lui ne tient guère plus la route. Paumé, elle aux fraises. Il serait temps qu'il ne la voie plus. Il serait temps qu'il démissionne. Les deux vont de pair. Les deux font la paire. Tant qu'il bossera pour Ham, il sortira avec cette péronnelle déséquilibrée qui l'aguiche pour le torturer.
Elle ne se rend pas compte. Elle est plus perdue que perverse. Encore qu'elle soit perverse. Alain travaille dans un système pervers. Ham est l'emblème de la perversité capitaliste. Alain l'a découvert en se rendant chez un ami pour disputer un match de basket. Alain essaye de se donner le style du sportif sain et bien dans son corps. Bien dans sa tête. Il joue au basket et il se muscle comme un damné. Dans le fond de son crâne torturé et indécis, il a pris sa décision : démissionner. Tchao Ham et les ânes sans âme.
Mais c'est comme avec son ex future : il est incapable de prendre une décision claire. Il n'est pas velléitaire. Il oscille entre deux chaises. Il aurait besoin d'un psy, american way of life, il n'a pas les moyens. Salope de vie au service du capitalisme de flibustier : toujours travailler, perdre ses plus belles années. Pourquoi et pour quoi? Alain n'arrive pas à casser, Alain n'arrive pas à démissionner. Le travail et les amours. Quand rien ne marche, on traîne en mode faillite. Le seul moyen de se refaire, c'est de changer.
Repartir du bon pied. Il sort de Ham, le cerveau retourné, les odeurs, le stress, l'impression de perdre son temps. Mauvais signe, le ressenti ment. Mauvais singe, il tombe sur sa Sénégalaise. Il n'a jamais eu de chance dans la vie. Ses parents ont divorcé enfant, il se retrouve à bosser dans un resto rapide avec un contrat précaire, il sort avec une instable plus ou moins nympho, comme l'on dit chez les jeunes, sans savoir que la nymphomanie est une vacherie. Elle traverse, grand sourire.
Elle lui fait la bise. Elle ne doute de rien. elle a porté leur bébé, l'avorton a avorté. Une dégénérée. Elle frime, lunettes de soleil et peau qui brille. Normal de se comporter de manière faible, elle n'est pas fiable. Elle est une fille de Sénégalais musulmans qui veulent la marier au bled avec un cousin. Qui n'ont plus de repères. Elle ne pense qu'à s'amuser, à danser, à sortir, à jouer les starlettes, bijoux et dorures. Parures et raclures.
"Si je viens avec mes copines, tu peux nous faire un tarif?"
Elle est câline, complice, pas affectueuse. Elle zappe depuis deux semaines, quinze jours, longues soirées. Et elle ressurgit, la bouche en coeur. Elle est intéressée. Elle est déséquilibrée. Elle est sexuelle. C'est une sale gonzesse. Elle se réfugie dans le cul pour éviter la confrontation avec ses parents. Elle la fait culture sénégalaise. Mais la culture africaine toute différente n'existe pas. Elle n'est pas différente de la culture française. Plus les Noirs la jouent différents, plus ils sont ignares et complexés. Alain en a marre de l'Afrique à frac. L'Afrique, c'est chic. L'Afrique aime le fric, surtout sa Sénégalaise.
Pourquoi perdre son temps avec cette mijaurée, cette capricieuse, cette mythomane? Deux ans qu'il souffre, deux ans qu'il galère, deux ans qu'il pleure. Elle réapparaît quand il n'a plus besoin d'elle, quand il l'oublie, quand il va mieux. C'est toujours le même cinéma, le même cirque. Elle se tape des autres, des gaillards, des tâches, des niqueurs, des frimeurs, des imbéciles, et puis, hop, elle montre son museau enfariné. Une perverse. La perversion de l'Afrique dans son froc. Pour Alain, l'Afrique, c'est autre chose. L'Afrique, c'est ailleurs. L'Afrique, c'est son rêve.
D'un coup, il s'affranchit de sa Sénégalaise. Elle pas pour lui. Moque de lui. Ne fera pas sa vie. Il est sentimental, elle manipulatrice. Fossé et jachère. Elle profite. Elle se la donne. Elle vaut rien. Pas un cachou. Pas une mangue. Elle a fait perdre son temps. Elle n'a qu'à traîner avec ses plans relous. Ses amis, non merci. Ses fréquentations, fréquentes déraisons. Un sale plan ambulant.
"Si tu veux, je danse samedi avec le groupe..."
Ah, non merci. La dernière fois, Alain a accouru, persuadé qu'elle renouait - qu'elle avait enfin compris sa valeur. Rien à voir avec les autres, des coups d'un soir, des play boys de la baise sans bise. Tu parles, elle l'avait invitée comme ça, sympa, gratuit, invitation, au premier rang. Elle dansait de manière frénétique, les jambes levées, tam tam mate. Son percussionniste était son petit copain. Elle était distante. Alain l'a mal sentie. Elle l'a présentée. Il était livide. Elle l'a trouvé fatigué et mystérieux. Pourquoi pas bizarre? Alain a juré ne plus la calculer. Il a pardonné. Elle se joue de lui.
Cette fois, la bonne. Elle ne s'y attend pas. Elle seule. Il sent. Elle s'est pris un râteau. Marre des éphémères. Elle veut se caser. Alain casser. N'est qu'un moyen médiocre. Elle trouvera un mari compatriote apparenté. Tradition oblige. Les traditions sont plus fortes que le bon sens. Mariage forcé, mariage obligé, mariage parental. Les parents décident, chez les Noirs musulmans? Ca dépend des familles. Une famille de tarés. Des psychopathes en boubou. Des sorciers sans intellect. Alain a trop galéré; Alain a trop espéré. Alain veut souffle, se régénérer. Décompresser.
"Je ne suis pas là ce soi, ça ne sert à rien de repasser!"
Son ton l'a surpris en premier. D'habitude, il ne s'énerve pas. Il pète les plombs en implosant. Là, il va exploser. C'est un volvan éteint.
"Espèce de garce. Tes burgers, tu peux te les foutre où je pense. Salope de merde."
La voix est blanche. Posée. Alain ne crie pas. Les autres passants croient que de vieux amis palabrent en toute quiétude. Complicité. Alain a traversé la route. Elle a voulu répondre, dire quelque chose, rien à faire. Alain ne veut plus entendre parler de cette pouffiasse. Terminé, il ne sera plus le dindon. Il fonce tête baissée. Lumière. Dans un coin de sa tête, il a toujours eu le lampadaire, il ne le savait pas. La mère d'un ami est universitaire. Elle lui a proposé de l'héberger. Fini le Ham, les sandwiches, la vie de patachon, le cauchemar. Il potasse le concours d'instituteur, il devient maître des écoles, il enterre sa vie de cadavre ambulant, erreur de casting sur toute la friture.
La solution. Le bout du tunnel. Enfin résolution. Plus de tergiversation. Il a marché, sonné, ascenseur. Troisième étage. Elle le reçoit simplement. C'est une cinquantenaire qui fume la pipe, qui lit des livres. Elle s'ennuie ferme. Elle le dévisage avec fixité. Il parle nerveusement, plus tendu qu'un entretien d'embauche. Il joue sa vie sur ce pile ou face. La Sénégalaise, c'est fini. Une nouvelle vie à l'horizon. Elle a accepté le deal, il n'a pas bien compris. Pour fêter, il paye le restaurant, confus, bourré sans goutte.
La suite? Il a dû lui rouler une pelle. Il a dû se retrouver au pieu avec elle. Sa réputation n'est plus à entretenir : elle se fait vieille, elle a couru les hommes. Son kif, c'est les jeunots. Elle les protège, leur offre l'hospitalité, la vie de gigolo. Femme émancipée. Féministe intégrale. Elle fait ce qu'elle veut de son corps et de sa vie. Elle est indépendante, agrégée, femme de Lettres et athée. Alain n'a pas cherché, le contrat dans la poche. Il ne sait plus trop.
Deux ans qu'il sort sans sortir avec une psychopathe de l'intrigue. Il est maintenant dans un bar. Musique à fond. Il boit un verre avec Claude Delacampagne. Le fils de sa protectrice. Bizarre, il ne se pose pas la question. Le fils est ravi de l'évolution. Alain ne déprime plus, il a retrouvé le sourire. Il était temps. Rien de tel pour débloquer la situation qu'un pétage de plomb. Il a lourdé son ex future, démissionné de son job d'embrouille, sauté une veille névrosée et embrassé la vie de professeur des écoles.
Le trip hop réchauffe l'atmosphère. Les serveuses sont jeunes souriantes. La bière pique dans la gorge. Ca pétille. Les vannes sont rouvertes. Période de malédiction? Disette. Vinaigrette. Son karma pèse plus que la galère américaine. Il est quelqu'un de Bien. On le lui répète tout le temps. La preuve. Il réalisera son rêve : enseigner à des enfants en Afrique. Il a choisi sa destination, l'Afrique à l'ouest. Il logera chez sa protectrice, le temps de décrocher son diplôme de maître. Professeur des écoles. Il voyagera distribuera des cahiers aux pauvres enfants. Il se mariera avec une Africaine jolie souriante, qui lui donnera des enfants métisses. C'est beau la vie, quand les portes se libèrent.

mercredi 23 mars 2011

Le meilleur

"Je suis le meilleur professeur de Lettres de l'Académie..."
On croirait entendre un rapper. Râpé. Sourcils à peine relevés, Luc Méribel fait une pause dans son cours à l'Institut Universitaire des Enseignants, le haut lieu auquel il a accédé du fait de ses mérites insurmontables de Professeur Pédagogue Modèle. Il enseigne au collège Mirabeau d'Eonville, un collège de ZEP tranquille, qui lui offre l'opportunité de se présenter comme Le Professeur réussissant à durer dans un Collège Si Difficile.
Impressionner son auditoire, Luc sait faire.
"L'Inspectrice m'utilise comme son chauffeur..."
Eh oui, il importe de se travestir en esclave grotesque si l'on veut récolter les louanges des moutons. L'auditoire des futurs professeurs stagiaires est soumis à la bonne parole. Des étudiantes modèles qui ont appliqué servilement et efficacement durant leur scolarité. But du Maître : marteler et bateler que Luc est l'intime de l'Inspectrice Générale de Lettres à cause de son mérite inégalable de Professeur ZEPien. L'Inspectrice est une folle qui se conduit en psychopathe psychorigide avec les professeurs que son PAF (Plan Académique de Formation) a dans le pif. Notre perruche iroquoise, mélange de bouledogue rogue et de sorcière sourcilleuse, suit les recommandations avisées des chefs d'établissement et les notes internes? Peu importe. Son jugement est infaillible, puisqu'elle officie en tant qu'Inspectrice.
"Inutile de rappeler que je n'ai pas eu besoin de passer plusieurs fois l'agrégation pour l'obtenir..."
Impressionner l'auditoire. La cause est gagnée, cette année comme les autres. Outre que Luc officie devant un public acquis à sa cause, il ne peut se trouver contesté par une ribambelle de jeunes femmes impressionnables et naïves, qui ont pour seule expérience leur passé de bonnes élèves consciencieuses. Aujourd'hui, on n'est plus prof par l'intelligence ou le savoir, mais enseignant par le zèle et le conformisme social.
La première heure du Cours de Luc (quel privilège) est consacrée à imposer cette vérité capitale et trop ignorée : Luc Méribel est le meilleur des professeurs. C'est unfree lance du professorat qui intervient dans le cadre d'un séminaire à titre gracieux, bénévole et généreux. A la demande conjointe et unanime de l'Inspectrice, sa confidente, et du directeur de la section Lettre de l'Institut, son intime. Le clan des copains - d'accord. Depuis quarante ans que Luc est professeur, il aurait pu obtenir de meilleurs postes sans forcer du galon : devenir Professeur des universités; au moins en classes préparatoires. Mais Luc est un exemple de la Conscience Professionnelle : il importe que son excellence soit utilisée prioritairement en collège.
Depuis quarante ans, il obtient toujours des résultats mirobolants à Mirabeau. Avec lui, les élèves de sixième sont capables d'atteindre l'inventivité la plus prodigieuse. S'ils s'effondrent par la suite, rien d'étonnant : Luc est le seul Professeur Excellent de son établissement (sans doute aussi du département - sans doute de la région, avec quelques autres élus). Les autres, les collègues moyens ou médiocres, n'ont qu'à bien se tenir. Luc invente constamment des jeux qui ont pour particularité sublime d'être aussi des apprentissages. Avec lui, les techniques de didactique ou de pédagogie les plus en pointe sont inutiles : Luc se situe d'emblée au-dessus d'elles.
C'est un crack, un boss, un génie. Il se recoiffe sur le côté (il est chauve). Il a asséné sa vérité. Il s'aime. Il gagne peu de fric, juste de quoi se payer un cabriolet vrombissant. Car Luc n'est pas seulement un professeur de collège exceptionnel, c'est aussi un oiseau de nuit infatigable. Quand il a fini d'inventer des Divertissements d'Apprentissage (l'appellation qu'il a fondée et qu'il a jugée de suite éternelle), il sort. Il flambe. Il dort très peu. Il est aussi génial en tant que professeur que drôle dans les bars. Avec une particularité, une bizarrerie qui est bien vénielle (et excusable) pour un génie de son acabit : c'est une tapette. Désolé, il est attiré par les hommes.
Sinon il collectionnerait les femmes. C'est tout à fait normal, chez les génies et les excellents, l'homosexualité. Agrégé, Professeur, Formateur, Confident de l'Inspectrice. La preuve que les meilleurs sont en marge : l'Inspectrice est une gouine. Impossible d'être excellent sans être différent. Luc se serait bien vu en Inspecteur, mais les gadgets, il les réserve pour ses élèves. Inspecteur, c'est appliquer les consignes de la hiérarchie pontifiante. Si tous les professeurs étaient comme lui, les générations d'élèves auraient dépassé l'excellence des cracks précédents et auraient à choisir entre Polytechnique, l'ENA ou l'agrégation de philosophie.
La crise de l'Education, Luc est un contre-exemple. Il allume sa cigarette. Ca fait partie du personnage. Les bien-pensants se désolent de ce vice, sans comprendre qu'on ne peut prétendre au statut de professeur-génie sans fumer des cigarettes à tire-larigot. Luc est un professeur génial? Donc il est pédé, fumeur et noceur. La deuxième heure de cours sera consacrée à expliquer en gros qu'on s'épanouit très bien dans un collège à condition de conserver son esprit d'enfant.
Personne n'est plus rieur que Luc. C'est un Jésus avec miracles et sans résurrection. Il passe son temps à faire des coups pendards à ses collègues, qui en fonction de leur sens de l'humour rient ou s'énervent. L'Inspectrice se réjouit tellement de cet humour potache qu'elle l'appelle pour consigner jusqu'aux farces du Génie de l'Enseignement Secondaire. Quand on est un génie comme Luc, il est normal que l'on sorte du rang et que l'on s'amuse. Pour Luc, la vie est un jeu. Luc est le Je du jeu. Alors, l'enseignement est un jeu. Et ça marche : si l'Inspectrice l'a nommé à l'Institut de Formation, c'est parce qu'il est le meilleur - en s'amusant.
Il est tellement bon qu'il a été obligé de constater l'évidence : quand ses élèves le quittent, ils périclitent, ils se sclérosent. Luc est si socratique qu'il est capable de vous extirper de n'importe quel cerveau de plomb l'or scintillant. C'est un pédagogue né. Avec lui, ses élèves sont capables de devenir des poètes, des tragédiens et apprennent en s'amusant. Luc réalise le rêve de tout pédagogue. Apprendre en s'amusant. C'est super méga cool, l'invention.
Puis, quand on quitte le Grand et Génial Professeur Luc Méribel, on s'effondre, parce que les autres ne sont pas capables d'exploits répétés. Plus d'amusement. Du travail. Des efforts. Retour à la case casse. On souffre, on transpire, on tire - la langue. Les cancres redeviennent las. Si tous les professeurs étaient fabriqués du même bois que la patine de Luc, l'enseignement serait plus beau. On serait Polytechniciens et énarques. Peut-être que la mort n'existerait plus?
Malheureusement, les autres collègues ne sont pas comme Luc. Luc les méprise et les toise. Ces chouchous cassent son joujou. Encore que. L'Inspectrice l'a nommé pour qu'il forme les jeunes stagiaires à ses méthodes si originales et novatrices. Révolutionnaires. Luc est un merveilleux révolutionnaire. Luc n'entend pas les choses de manière si pacifique. Les autres, les collègues, professeurs-tacherons, même des nouvelles générations, ne parviendront jamais à l'égaler. En toute simplicité, il est unique. L'Unique. Personne ne lui arrive à la cheville. Réaliser les exploits qu'il réussit à répétition n'est pas une affaire donnée à tout le monde.
Il se situe au point où il ne fait plus cours. Il invente de nouvelles techniques qui sont des jeux. C'est un joueur qui a transfiguré l'enseignement. Faire du métier un jeu, fallait y penser. Luc n'est pas un professeur comme les autres. Il incarnerait l'exception qui confirme la règle. Surprise, alors que Luc grille sa clope avec désinvolture, dans le couloir de l'Institut flambant neuf, la tapette de la classe vient l'aborder.
Luc se méfie. Il adore draguer, mais pas dans le cadre du travail. Il est venu en tant que Professeur Exceptionnel, pas gai luron.
"Excusez, Monsieur, vous serait-il possible de nous prêter quelques idées de vos Cours, nous aimerions les reprendre en guise de modèle et d'exemple..."
La tapette est un des seuls mâles de la promotion. Il a l'air tellement ému d'aborder son Professeur-Formateur qu'il parle essoufflé. Professeur de Lettres, un métier de gonzesses à mallettes. Notre pédé extraverti s'exprime avec une componction châtiée un rien empesée. Luc se moque par principe des pédés. Question d'autodérision. C'est sa détestation de l'esprit de sérieux - le plomb. Il mime le désintérêt et lâche une volute de cigarettes - rien ne m'impressionne, surtout pas vous. Les stagiaires, il en fait son affaire.
"Je suis au regret de vous annoncer que c'est à vous de créer vos propres cours..."
La tapette mondaine en serait presque à pleurer. Il montre en tremblotant ses copines de promo, un petit groupe de travail studieux et conformiste au possible. Luc s'entête. Son rôle est de jouer le magister strict et inflexible. Il y ajoute sa pincée d'originalité, fumer sans arrêt, mais le plus important est d'appeler les stagiaires à la création répétitive en s'inspirant de son modèle inspirateur et formidable : créer à partir du modèle didactique proposé et formalisé. Des Grands Professeurs Experts comme Luc se trouvent chargés dans chaque Académie de pondre ces Principes imitatifs. Luc crée ses cours librement, avec l'approbation de l'Inspectrice, qui se montre très pointilleuse et pinailleuse dans ses avis.
Les stagiaires sont appelé(e)s à imiter, jamais à rabâcher. Pas de mot à mot. Les consignes avant tout. C'est une créativité limitée, surtout pas une répétition par coeur. Luc sera inflexible là-dessus. Il a des mots touchants pour expliquer que l'enseignement de la didactique permet la créativité dans la répétition. Il cite de mémoire des passages de son idole Ledeuze, le philosophe le plus important de la Création (à qui il a adressé la parole une fois, lors d'un séminaire à Paris).
"Je vais vous expliquer durant l'heure prochaine pourquoi je ne vous livre pas mes Jeux Pédagogiques...."
Quand il est en forme, il dit "les JP", comme si l'abréviation était maîtrisée de tous. Il tourne le dos à la tapette estomaquée. Fini le dialogue de l'interclasse. La théâtralité, c'est son dada. Il a passé sa vie à jouer au professeur; maintenant qu'il enseigne comment jouer à professer, maintenant qu'il est Formateur Reconnu et Excellent, c'est le moment d'impressionner son auditoire conquis. Il ressent la désagréable sensation de n'y parvenir qu'en partie. Bien entendu les stagiaires le portent en vive admiration, mais c'est sans plus. Parfois, il se demande s'il n'en a pas trop fait. S'il ne s'est pas planté dans son one man show. Il est atteint de coups de blues. A force d'avoir prôné une ligne si didactique, n'aurait-il pas commis quelques bourdes?
Quand il voit les résultats catastrophiques du français, il éprouve de la peine à expliquer que c'est le faute des autres, les mauvais collègues trop nombreux, que si tous le suivaient dans son exemplarité, on y arriverait mieux... Une certaine lassitude l'envahit. Les élèves savent de moins en moins écrire. Ils ne lisent plus. Ce qui déprime Luc, c'est que son exemple n'ait pas servi à hausser le niveau. Les professeurs n'ont pas fait face à l'ouverture de l'enseignement pour tous. Les élèves ont percuté une porte de prison.
Et Ledeuze? Inspirateur et philosophe-éducateur? Pourquoi Luc n'a-t-il pas fait école? Pourquoi est-il cette Excellence Académique, adoubée par l'Inspectrice et les huiles de l'Education Nationale, tout en restant un incompris du grand nombre? Cette faillite, c'est sa faille. Au fond, il se fout bien d'être pédé, tabagique ou noceur; il se fout de mourir d'un cancer ou d'une attaque; il se fout de flirter avec le surmenage. Ce qui lui importe, c'est d'être reconnu. Passer à la télévision. Pourquoi pas inspirer les chansons? Etre la star professorale, le rocker de l'Education, le crooner de la didactique. Il a échoué. Il est le grand confidentiel reconnu de ses pairs.
Un peu de lucidité : l'Inspectrice est une folle et le Directeur de la section Lettres de l'Institut un petit arriviste minable à bouclettes. Méprise : Luc se prise. Il fait son cinéma. Il fait l'acteur sans titre. Il est imposteur. Raison pour laquelle il fume autant?
"Nous allons reprendre le cours..."
Le monde fait semblant. Lui fait semblant d'être le meilleur Professeur-Formateur. Les stagiaires font semblant de croire en ses découvertes. Quand elles auront en poche leurs diplômes (vu la proportion de femmes, on dit : elles), elles ne viendront plus le voir. Il sera abandonné et ridiculisé. Quand il partira en retraite, il sera oublié. Jeté aux ornières aux orties. C'est sa plus belle récompense. La preuve de son génie sublime. Il a fait partie de la clique des didacticiens. Il a appliqué la tactique des frimeurs. Il sera enterré comme un voleur de valeurs dévaluées.