samedi 12 décembre 2009

Caméra café

À Silvia Cattori.

La caméra filme, la mémoire file. On est près d’Israël. On témoigne, on documente, on informe. Quand les médias déforment, l’imagination prend forme. On est à un check point. Check, my caddy, check ! Sors ton chèque. Avant la guerre, c’était la Palestine ; maintenant c’est les territoires occupés. Les territorialisés souffrent, Israël souffle. Israël sent le soufre. Souffre ta douleur, pauvre rabougri, les Palestiniens ne lâchent pas l’affaire. Ils galèrent, mais ils gagnent. Tu gages ?
C’est un point de contrôle entre Israël et les occupés. Y’a plus d’Etat. C’est un bus rempli de Palestiniens. Y’a plus d’état. Des tas d’hommes jeunes et des vieux ; des femmes avec des châles. Des enfants muets et tendus. Ils vont faire leurs courses devant Israël. Pas en Israël. Aurait-on le droit de palestinianiser la terre d'Israël? La sainte terre hait les souillons. Ils sont contrôlés parce qu’on a peur du risque. Ils seraient terroristes. Le terreau risque de gangrener la terre promise. Alors, on flique, on harcèle, on piétine. On vit dans la terreur. Israël, c’est l’Occident moins la sécurité. C’est la guerre permanente contre le terrorisme. Ils sont plus forts, ils sont faibles.
C’est des soldats qui sont en service. Des jeunes et des moins. Ils sont habillés avec des treillis verts et des rangers. Ils ont des mitraillettes, des pare-balles et des casques à pontes. Ils sont des surhommes difformes. Ils sont plus grands, plus costauds, moins humains. Ce sont des machines, des bêtes, des têtes dénuées de sentiments. Ils font pitié. Ils intimident. Ils sont mal. Ils ne font pas humains. Ils sont embarrassés. Ils se déshumanisent. C’est la crise. Ils obéissent aux ordres. Les chefs ont dit : les Palestiniens sont des chiens. Tu aboies ? Les Israéliens ont des chiens.
Au check point, les soldats sont une dizaine. Ils assurent. Les Israéliens ne sont pas les Palestiniens. Les Palestiniens sont des pygmées, des cotonisés, des chèvres. Les Israéliens sont au-dessus. Ce sont les futuristes. L’avenir de la terre, le fleuron de l’Empire. Ils vérifient, ils dédaignent, ils méprisent. Ils vampirisent. Il fait chaud. Le barrage est torride. Les soldats ont des consignes. Tu vises, tu signes. Tu dévisses, tu couches. Deux Palestiniens sont à genoux, ils regardaient de travers. On ne regarde pas en face. On n’est pas du même monde. Quand on est immonde, on appartient à la Bête. Ne fais pas ton Schtroumpf.
Les Palestiniens sont pressés. Ils sont blessés. Ils sont stressés. Allah bless. Ils doivent rentrer. Ils n’ont pas de temps à pendre. Ils ont l’habitude. C’est l’humiliation des territoires. Les Israéliens sont des purs. Les Palestiniens ont des murs. Quatre hommes sont à genoux. Les soldats lèvent les mitraillettes et haussent le ton. Quand on contrôle, les chefs ne sont pas les trolls. Les esclaves ne sont pas les enclaves. Les femmes voilées sortent du bus. Les enfants ne disent maux. Ils ont conquis. On ne parle pas aux étrangers. Les fatmas sont ailleurs. On ne répond pas aux hommes vengeurs.

La visite en France du Premier ministre israélien suscite les passions. Les manifestants l’insultent. Les policiers veillent. Le Premier ministre est un grand criminel. Le père de la bombe atomique est un ancien terroriste sioniste. Il a un passé de vicelard. Il joue les colombes fragiles. Il est dépassé. Sa violence l’a dévasté. Il a une tête de chameau. Il marche avec une certaine fierté mécanique. Il est vieux. Il est faible. Il a du mal à répondre aux attaques. Il a tort mais il murmure. Jamais il ne cède. C’est sa devise. Devant les caméras de télévision, le porte-parole du parti au pouvoir plastronne. Le Président est un ami des sionistes. La France est du côté d’Israël. C’est la fin d’une époque. Israël est la faim de l’Empire.
Le porte-parole est un ultra-libéral vaincu. Il vient de l’extrême extrême. Pour lui, nationalisme, c’est gentil. Il a cassé des gauchos pendant sa jeunesse. Génération Nouvel Ordre. C’était son credo, son mouvement, sa conduite. Après, il s’est casé. Il s’est rangé des voitures. Il a compris qu’en infiltrant, il gagnerait en pouvoir. Le pouvoir, c’est le secret du monde. Le porte-parole porte le pouvoir sur sa tête. Il a les traits durs, les cheveux frisés, l’œil malicieux. Alain Méribel. Il vient de la droite ultralibérale et atlantiste. C’est son recyclage, l’atlantisme dur. Il a travaillé dans les officines atlantistes. Il est député de Paris, il est dans le système. Les politiciens de droite aiment les militants extrémistes zélés. Les types qui ont oublié la violence et se sont convertis à l’atlantisme. À l’impérialisme.
« La visite du Premier ministre israélien est un honneur pour la France et un plaisir pour le Président. Les deux hommes sont amis. L’Etat français est pour une paix juste au Proche-Orient et il est impensable que l’Etat d’Israël se fasse sans l’Etat palestinien. »
Clause toujours. C’est la formule préférée des sionistes français. On noie le poisson. On récupère le poison. On est plus malin. On hait le larcin. On est du côté de la paix. Ça permet de divertir. Alain Méribel est diplômé de droit. Il aime la droite du droit. C’est un homme de droit. Il a toujours défendu l’extrême-droite païenne et occidentale. Il a un penchant pour les théories extrémistes. Tant que c’est violent et intello, c’est son dada. Il s’est lancé dans la politique quand il a compris que l’activisme néo-fasciste ne donnerait rien. Il manie la langue de bois. Au fond, il est fier de n’avoir pas changé. Il a les mêmes idées. Il a les mêmes amis. Il roule pour l’Occident. C’est le monde qui a changé. Pas lui. Des dizaines d’amis ont milité avec lui, qui avaient leur carte au Nouvel Ordre.
Ils ont viré de bord quand ils n’avaient plus le choix. Le meilleur moyen de ne pas se trahir est de rouler pour l’ultralibéralisme atlantiste. Cacher son nationalisme occidentaliste dans l’atlantisme respectable, travailler pour les grands patrons, cachetonner pour les multinationales au service de l’Empire français. Méribel a assouvi ses ambitions d’adolescent. Il traîne avec les maîtres du monde. Il est le familier de l’homme le plus puissant de France. Le Président de la République vient de ses réseaux, mais il est plus conventionnel. Méribel se console d’avoir trahi ses idéaux : quand on vient du vrai fascisme, c’est plus que bien d’être dans le système. Méribel est heureux de tromper, de dissimuler, de simuler.
Il déteste les juifs, mais il a le sens des priorités : actuellement, le sionisme, c’est la porte d’entrée ; la porte de sortie, c’est l’occidentalisme.
« Israël est la fierté de ceux que l’antisémitisme rebute viscéralement. Nous ne tolérerons jamais qu’on remette en question Israël parce que nous ne tolérerons jamais l’antisémitisme et se dérivés gauchistes et complotistes. Il est capital, je dis bien ca-pi-tal, d’afficher notre détermination contre l’antisémitisme alors que certaines situations tendent à instrumentaliser les conflits et à appuyer le terrorisme. »

Tout le monde sort du van. Les soldats israéliens ne sont pas contents. Finis de jouer. Les Palestiniens n’obéissent pas. Les Palestiniens sont des enfants. Les Palestiniens sont des garnements. Les Palestiniens ne comprennent pas. Ils sont sans politesse. La tourbe est fourbe. Les Palestiniens sont des terroristes. Ils abritent le terreau des terroristes. Le chef des soldats israéliens n’est pas un facile. Il a les rames, il a les casques, il a les treillis. Il ne laissera pas faire. Il exige les papiers. Les Palestiniens rechignent. La tension monte. Les Palestiniens contestent. Le chef israélien constate. Il est baraque. Ce ne sont pas des graines de terroristes qui vont le déstabiliser. Il ne recule pas. Il vit dans un kibboutz. Il fait son service de volontaire. Il hait les Palestiniens.
Il est sioniste de père et mère. Les Palestiniens ont volé la terre sur laquelle ils habitaient. Il hait les Palestiniens. Le conducteur conteste ? Il a une grande barbe longiligne qui descend sous le cou. Il est hors du coup. Il est coutumier des coups. Il a une tête de voyou. Un jeune qui a lancé des pierres - et qui milite pour des milices ! Un propre à rien. C’est pas le ramadan, le jeune est à jeûn. Il est à cran. Il est tout blanc. Il se fâche. Il conteste. Il discute. Le chef des soldats n’aime pas qu’on discute. Application immédiate du plan de sécurité. Fouille au corps.
Direction le préfabriqué, où les soldats israéliens boivent le café et se reposent du soleil de plomb. Quand ça chauffe, on pète les plombs. Le jeune se refroidit la cervelle Le chef est calme, olympien. Il domine, serein. Un deuxième jeune serine son venin. Lui aussi s’énerve. Tu quoque ? C’est l’effet boule de neige. Le chef n’est pas chef pour rien. Ses supérieurs lui ont dit qu’il avait du charisme. Il est tenace. Il est sagace. Il est pugnace. Il fera un excellent meneur d’hommes. Un mateur d’ânes. Pour l’instant, il s’occupe des Palestiniens. Ils veulent s’énerver dans leur van d’opérette ? Normal : ils n’ont rien dans la ciboulette. Qui a le pouvoir ? Qui décide ? Qui est armé ? Qui est le chef ?
C’est très mal de défier. Le deuxième gaillard est à genoux. Il est à deux doigts de la correction. Deux soldats le braquent sur le bord du champ. Il ne bouge plus, l’humiliation ne fonctionne pas. Le chef se sent mal. C’est lui, l’humilié. Les Palestiniens ne discutent plus. Les femmes ne crient pas. Elles ne palabrent pas. Elles sont sorties pour soutenir les résistants. Résidents ? À la fatigue et aux procédures interminables – on en a marre des papiers et des contrôles. Les enfants veulent rentrer. Les enfants sont fatigués. C’est pas une vie, toujours interdits, étiquetés. Les femmes sont lasses.
Un vieil homme s’énerve.
« Je veux mourir ! »
Il crie comme un damné. Il n’a rien à perdre. C’est son honneur qui sort de son corps. Quand il se calme, les autres hommes se font entendre. Le chef détourne le regarde. Il est ailleurs ; il n’est pas au niveau. Il est supérieur. Il est leur supérieur. C’est toujours pénible, les tracasseries. La loi est la foi. Il est chargé d’appliquer la foi. Il est très fier de son travail. Il est zélé. Il est docile. Il veut bien faire. Il administre à la lettre. Le vieux commence à lui courir sur le haricot. En haut lieu, il fat éviter les dérapages. S’il embarque le vieux, il risque le dérapage. Les Palestiniens ne l’admettront pas. Ses hommes tiquent. Pas touche aux vieux ! Le chef fait un boulot difficile.
« Je veux mourir ! »
C’est reparti. Le vieux crise. Le vieux exige. Il veut retourner chez lui. Il veut sa liberté. Il est fâché.
« Laissez-nous repartir ! »
Il parle en anglais. Il connaît l’hébreu ? Il roule les gutturales et il râle.
« Laissez-nous partir ou mourir ! »
Il est à bout. C’est l’humiliation qui sort. Cinquante ans d’humiliation. Ne touchez pas à l’honneur d’un Arabe. Les Arabes sont des courants d’air. Les Arabes sont des sources d’eau. Ils sont insaisissables. Ils sont intraitables. Ils vous useront le plus solide soldat. Le chef israélien est à bout. Il a failli. Il a gaffé. Il a humilié un vieux. Il reste intransigeant. Il reste morose. Dans le fond, il doit céder. Bientôt. Il fait de la résistance. Il va relâcher les deux islamistes. Il se console comme il peut. C’est lui le colon. Le vieux est brisé. Deux heures de perdues.

Il porte une écharpe rouge. Il perd ses cheveux, mais il n’a pas le temps de compter. Il est dompté. Il est de la rue d’Ulm, de l’agrégation de Lettres, il est journaliste. Il s’appelle Mauséus. Il compte dans le spectacle parisien. Dans la République des journalistes. Il hait à la tête de la réaction. Il commande la rédaction de l’hebdomadaire socialiste le plus lu de France : Réplique. Il est très célébré. Guère célèbre. C’est de bonne guerre. Il adore le théâtre, ses amis sont des intellos, il est invité aux tables télégéniques. Il est l’ami de l’amant de la première dame de France.
Il a l’oreille des puissants. Il est de la gauche ultralibérale. Il est plus que bobo. C’est un facho de gauche. Aujourd’hui, dans son emploi du temps minuté, il enregistre sa chronique. Son édito. L’avenir du journalisme écrit passe par la télé. C’est son idée cardinale. Son idée maîtresse, lui qui n’a pas le temps d’entretenir des danseuses. Il a les idées les plus stéréotypées de France. Ce n’est pas sa faute : il est ultraacadémique. Il ne comprend rien. Il est speed à force de sniffer de la dope pour tenir son agenda plus chargé que le programme du Président de la République. Il passe son temps à donner son avis sur ses vues. Il n’est jamais contredit.
On lui dit qu’il est brillant ? On le complimente. Il n’a jamais le temps de s’ennuyer. S’il avait du temps, il tendrait. Il déteste le détendu. Quand il est sur le point de réfléchir, il joue au comédien. C’est son registre, sa marionnette. Il débarque de sa vespa. Il a un chauffeur et il lit des dépêches sure le siège arrière pendant qu’on le conduit devant. à droite et à gauche. Il est quelqu’un – de très important, de très arrivé, de tout à fait installé. Il est si crucial qu’on le consulte pour des broutilles. Que pense-t-il des crevettes ? La mode ? Les escarpins ?
Alors, sa chronique anachronique, c’est son moment de vérité. Des milliers de clics le coucheront dans la boîte. Il a le vent en poupe. L’Elysée lui sourit. Son engagement, c’est de railler la gauche. Rallier la gauche. Il fait déjà dans l’ultralibéralisme. Il fait dans son froc. Effet garanti. Il lance le débat par ses positions polémiques. Il hurle qu’il n’est pas de gauche. Il vient d’assigner les Antillais au travail.
« Les assistés feraient bien de se réveiller »
C’est tellement caricatural qu’on n’a pas compris la provocation. On méconnaît la vocation. On contre-interprète son créneau. Être la droite de la gauche. Etre la gauche ganache. Il est sur un segment novateur. Personne n’ose déranger. Il arrange. Il est surexcité. Tout le temps hors de lui. Il ne se rappelle plus toujours ce qu’il dit. Il parle. Il cause. Il pose. Il gesticule. Il est blanc comme un linge. Ses cheveux sont tirés à force d’être peignés. Il est maniaque. Il frôle la manie.
Il a décidé de s’exprimer sur le récent massacre de Gaza. Mille Palestiniens gazés au napalm et au phosphore. Du crime de guerre. On attend d’un journaliste de gauche naguère qu’il ménage la chèvre et le chou ; qu’il se garde de l’antisémitisme et qu’il réclame un Etat palestinien. L’arrêt des massacres. Eh bien, lui, une nouvelle fois, une foi de plus, il prendra le contre-pied. Être là où on ne l’attend pas. Etre l’original du caviar. Il caviarde les Palestiniens. Il encense les Israéliens.
« Qu’on se le tienne pour dit : l’Occident a besoin d’Israël. L’Occident est rassuré quand Israël lance cette guerre contre el terrorisme. La barbarie du terrorisme n’a pas le droit d’attaquer les citoyens du monde libre ! »
Clic, claque. Mauséus la tête à clacs. La girouette à talc est un vassal des financiers. À Saint-Germain il est l’anticonformiste du milieu. Dans les réceptions et les châteaux, il est le fou du roi. Le roi est absent, lui est présent. Les Israéliens, il ne connaît rien. Il est du côté du manche. C’est sa manière d’être adroit avec la gauche. D’être dans l’incorrect, le révolutionnaire de son temps. Il n’a pas le temps. Il trépigne tant. Il repart sur son scoot. Il rutile. Il empile. Il futile. Il a un train de millionnaire. Il change d’écharpe. Il est en sueur. Il dégouline. Il nage au bord de la crise.
Un jour, il s’effondrera. Un jour, il tombera. Il adorerait mourir en coupe de vent. Ne pas souffrir. Une journée de labeur, la bonne heure pour mourir. Travailler, c’est le pied. Il a toujours produit des tonnes depuis qu’il besogne. Il abat son rendement de boucher. Il ne s’arrête jamais. Il est doté d’une vitalité de psychopathe. Il est le sociopathe du journalisme. Il marche au rythme du marathon. Il découpe, il coupe, il tranche, il sectionne. Il taille des bavettes et des tranches. Si on lui laisse un cadavre, il le désosse. Il est tranché. Il est vindicatif. Il n’a pas de sentiment. Il n’a pas de pitié. Il est survolté. Il est excité. Il adore le cul. Il dore le QI. Il est hors nonnes. Il détonne. Jamais ne déconne. Pas de temps à perdre. Si vous le menacez, il envoie ses gardes du corps. Ses amis sont placés. Il a des protecteurs. Il est déplacé. Il a entassé. Il partira se cacher. Il a une propriété en Normandie. Il aimerait souffler. Des vacances. Son cauchemar serait d’arrêter.

C’est fini, on remballe. La caméra coupe. Le chef des soldats a des airs de scout. Les Palestiniens sont relâchés. Les louveteaux sont lâches. Les récalcitrants peuvent rentrer. La sortie du jour n’a pas marché. On ne sort pas des territoires. On est enfermé. On a occupé. Faut s’y faire. Fallait pas habiter en enfer. C’est pas de la faute du chef des soldats si les consignes sont des signes. Le vieux a fini de s’énerver. Les jeunes ont fini de bouder. La nuit est tombée. Le monde s’est calmé. On est en temps de paix. La guerre, c’est drôle. Les Palestiniens ne jettent plus de pierre. Les bulldozers rasent les murs. La terre pleut. On est en hiver. Y’a plus de saison. Une belle oraison. Le van repart. Le chauffeur a recouvré ses esprits. Ils pourraient dire merci. On ne tire pas. On ne torture pas. On fouille. Ils douillent. C’est la rouille. Tu pars en couille. Le chef s’ennuie. Sa journée est finie.
Quand c’est la guerre, à tout moment, il bombarde et reste calme. Lui reste serein. Lui sait pourquoi il se bat. Il survit au combat. Il est juif. Il est sioniste. Les Palestiniens sont des briseurs de rêve. Le vieux dit n’importe quoi. Les jeunes sont des insoumis. Les résistants sont des terroristes. Pas de pitié pour les terroristes. La mitraillette conte la barbe. Il en a marre de l’injustice ? Toujours on jauge les plus forts. On est du côté des victimes. On ne se rend pas compte.
Qui est assiégé à l’année ? Qui paye les pots cassés ? Qui protège l’Occident d’une guerre injuste ? Qui chasse les terroristes de la terre des prophètes ? Qui comprend les Israéliens ? Le chef aimerait qu’on se mette de son côté. Qu’on se décale de son chef. C’est dur d’être chef chez soi. C’est dur d’être maître. On plaint les victimes, mais qui pleure les chefs ? Qui se soucie de la souffrance du chef ? Qui en a marre de contrôler ? Qui est blasé de punir ? Qui a raison ? Qui a tort ? La torture est la raison des plus forts. Le chef se sent seul.
C’est dur, la vie d’un Israélien. Il faut protéger le peuple des bombes. Il faut préserver les jeunes des tombes. Qui bombe le torse ? Les bars sont ouverts. Les boîtes tournent. Qui vit à l’occidentale orientée ? Quel est l’Oriental désorienté ? Qui cède aux pressions des voisins dégénérés ? Qui est musulman ? Qui a le courage d’installer la démocratie dans le désert ? Qui est en guerre ? Qui ne sera jamais en paix ? Qui aime le sévice militaire ? Qui est du côté de Dieu ?
Allah, une foi, ça va ! Le vieux suppliait son dieu. Le vieux blasphémait. Le chef s’en fout. Il fait le fat. Il fait la nuit. Il aimerait être cerf. Il se sent serf. Il a passé sa journée à menacer. Encore une journée au service des inférieurs. C’est dur, supérieur ! C’est dur, d’être effort ! C’est dur, d’être évolué ! La Révolution des forts effraie les faibles. Le chef ne sera jamais compris. Le chef sera discuté. Le chef n’aura jamais tout à fait raison ? Où est la vérité ? Le pouvoir ? La science. Le van est reparti, les Palestiniens ont crié au scandale. Complot. Les Palestiniens ne comprennent pas la situation. Pourquoi refusent-ils les Israéliens ? Pourquoi refusent-ils de partir ? Ils sont les perdants de la partie. Ils ont joué. Les Israéliens ont gagné. Ils sont plus efficaces, plus intelligents, plus rusés.
Les Palestiniens sont des ânes sans peine. Les Israéliens sont des vainqueurs sans haine. Le chef hausse les épaules. Le car a disparu ! Il va jouer aux cartes. Les soldats jouent chaque soir à la belote en faisant leur garde. Ils boivent du café. Les Palestiniens sont loin. Les problèmes sont pour demain. Demain c’est proche, en faits. Le chef s’ennuierait sans ses Palestiniens. Il a besoin de jouer au chat et à la souris. La vie lui sourit. Il se sent en forme. Il a gagné. Il joue tant qu’il gagne. Il n’a jamais perdu de sa vie. C’est un champion. Un lutteur aux épaules de titan. C’est un athlète sans dope. Un joueur. C’est un champignon. Un suaire en terre d’ossuaire.

dimanche 22 novembre 2009

Le temps des fleurs

À dix-huit ans, Hélène banque pour le bac. Elle termine en terminale littéraire. Elle a choisi la voix de la facilité. Elle aura sa moyenne. Facile de prêcher le bac en 2000 : suffit de pêcher par à-culs. Hélène se fout du bac comme de son eau. Elle est belle comme un ange. Ce qui l’intéresse, c’est la drague. Pas la drogue. Elle n’a jamais eu de mal à se taper des mecs, puisque les dragueurs la matent. Quand ils ne la cavalent pas, les intimes s’intimident. Hélène est irrésistible. Elle métisse, elle de haute taille, elle a les yeux luisants, le sourire narquois.
Son père sénégalise les tarés. Le franc-tireur passe son temps à picoler et à se battre. Un vieux fou. Sa mère la brave en bave comme elle peut. Secrétaire battue. Elle a divorcé, elle a loué un appartement. Hélène a une sœur, plus jeune. Hélène fait comme il lui plaît. En ce moment, elle sort trois gars différents. C’est son trip, la polyandrie. Pour la galerie, devant les copains de classe, elle s’affiche avec un footeux stagiaire à l’A.S. Eonville, le club pro de la ville.
Un bête frimeur. Un mouton ne comprend rien. Le bêlant vient du Dahomey. Il mâche des chewing-gums, il joue son numéro dans les nattes. Les filles tombent, Hélène s’est décidée. Elle le méprise. Elle couche de temps en temps, c’est pour faire la femme. À dix-huit ans, on pose. On a la vie devant soi. Les problèmes sont des jeux. En ce moment, Hélène dans le bus s’apprête à rejoindre le chéri. Elle tient sa vie dérangée, comme les adultes : du mec, du fric, de l’indépendance.
Hélène est dose des vêtements. Elle joue la branchée, jeans, treillis, style rap reggae. Elle répète qu’elle est africaine. Une afro aussi canon, ça court pas les rues. Elle descend du bus. Quatre heures de baratins, elle est belle. Plus que rebelle. De la philo, des maths – de la ouate. Rien à cirer du charabia pour se la ouèj. Aux études, le footeux n’y comprend goutte, alors elle donne dans sa spécialité : les racailles qui dealent. Si t’es rude boy black, tu intéresses Hélène.
Le footeux black ne durera pas. Elle pense déjà à le plaquer. Black-lister. C’est son grand jeu de post-adette qui adule le pouvoir des Narcissette sans couette. Les gaillards matent, elle – savate. Faut pas charrier. Un footeux, c’est pour la fête, après ça prend la tête. Hélène a d’autres goûts. Ceux qui ressemblent à son père, des Noirs exclusifs, des méchants exclus, des sulfureux esclavagisés.
Le thème Hélène, c’est la vie. Hélène l’Africaine n’est pas de France. Pas question de perdre son temps avec les craies. Elle tape son caprice : poser un pont à son lapin. Elle lui a filé rencard dans un bar du centre, un coin pour flippés à flippers. La mode des portables n’a pas sonné. Le footeux crisera, le Négro virera vert quand elle l’assaisonnera sauce piquante : elle ne veut plus le voir. Là, tout de suite, elle n’a qu’une envie : rejoindre son dealer de choc. En privé, elle conserve au chaud un petit étudiant qui ressemble à s’y méprendre à un chanteur du bled, qu’elle auditionne en vacances.
Le tout, c’est de manipuler les mecs. Qui est le mac ? Chacun tient sa reine. Chacun son arène. C’est du vice de haute volée. C’est enseigné dans les chansons r&b new wave. C’est de la triple vie. La triple pression : Hélène les rend dingues. Hélène chavire les cœurs. Le dealer tient sa perle. Elle montrera sa garcitude. Dans sa tête, demain, c’est foin. Elle ne voit que le plaisir. Elle croque. Elle craque. Elle se casera quand elle aura des gosses. Elle n’y pense pas, cette seconde vie. Sa peau première, c’est la ville, les mecs, les cœurs. Le bourreau des bourrelets. Elle ne fume pas, sauf les têtes. Le shit, c’est son casse.
Le cul est l’instrument du pouvoir. C’est moins vicelard que la came. Les trafiquants, elle s’en méfie. Elle veut de l’ivresse, pas des balles. Les dealers l’excitent. C’est le côté transgressif. On refuse les lois, on nique la police, on baise le système. Quand on passe le bac et qu’on se vit en banlieue, le dealer, c’est le pied. C’est l’étalon-or. Le grand méchant doux.
Hélène pleure sans portable. Les bourges en ont. Sa fierté est son fond de commerce – la pauvreté. Son père est fauché, sa mère est fâchée. Hélène s’en sort et ses aveux accroissent sa beauté. Elle brille. Elle sort du bus. Elle prend un tram. Deal entériné, elle visite son dealer. Il baise comme le big deal. Il trinque au champagne. Il cache sa tanière. Il pirate son repaire. Elle kiffe ce mode où un sous-traitant du business local la maltraite. Son vice, Hélène, elle marche à perdre haleine. Elle se marre comme une baleine. Elle profite de la vue à pleines dents. Elle bouffe des calories, c’est bon pour sa ligne.

Hélène a trente ans. Elle a fêté son anniversaire. Ses parents se sont réconciliés pour leur cimetière. Hélène a enterré les petits plats dans les grands. Elle s’enferme en boîte. Elle laisse à sa mère son gosse. Un quarteron pour les puristes. Le père est Malien. Il s’est barré l’année dernière sur un coup de bête. Il gueulait tout le temps. Hélène a cheminé. Elle est blindée. Les mecs la saoulent. Elle fait dans le Black, mais c’est méfiance. Elle est dégoûtée. Elle renie sa statue. Elle a cadré le tableau : une raie entourée de poissons-chats.
Pas facile de sortir du pétrin sans levure. La célibatarde est retournée chez ses parents. Trop de galère, top de tristesse. Elle n’arrive plus à assumer. Le job de sexytaire, c’est nul. Même haut de gamme, le trilinguisme à talons précarise. La vérité des patrons aboie. Hélène veut voir son gosse. Depuis sa solitude, elle a pris des kilos. Elle incrimine la taille maternelle. Son père a le cerveau de l’alcoolisme à bastons. Ses parents scotchent sans sky. Ils culpabilisent de leur trajectoire. Une ratée après tant de beauté, quelque part, c’est la faute à – qui ? Hélène avait tout pour s’en tirer. Tous les atours. Résultats des courses : elle passe sa vie à se faire tirer.
Avec son Malien, elle s’était calmée. Elle jouait la casée. Elle faisait Mumuse. Elle a bavé. Elle s’est rangée. Elle a galéré. Elle a enchaîné. Elle a tripé. Trois ans de bagne avec un dealer mauritanien qui castagne. C’était pas la cocagne. Il tapait, il buvait, il fumait – le zoulou digne de son père. Les cinq ans qui ont suivi, elle s’est disjonctée dans le sexe. Elle a cassé. Elle a signé pour du provisoire. Ça s’est arrêté. Ce soir, la sœur de l’ex l’accompagne. Hélène est restée en bons termes avec la paumée. Une mère qui abaisse ses gosses. Quand elle était jeune, c’était la pute du quartier. Elle a passé sa jeunesse à biaiser, boire et fumer.
Selon son frère, l’honneur familial nécessitait le recours aux méthodes du bled. « La loi française s’arête à ma porte ! », clamait-il, fier de sa formule qui upercute. Personne n’osait le contredire, puisqu’il déposait la black culture. La jeunesse qui fume des joints est si stupide. Hélène s’est soignée de ses fréquentations en couchant sur un coup de joint. La sœur de l’ex a le bon goût de gerber son frère. Elle n’a pas oublié sa violence. Pour se remettre de son spleen d’Africaine réfugiée politique, elle gobait. Elle vidait des bouteilles. Le père de son premier, elle a zappé. Elle a beaucoup oublié. C’est sa manière de fonctionner. D’exister. De respirer. Hélène se perd avec la paumée. Cette renée camoufle la beaufitude dans l’ébène d’origine. Hélène est bof, l’alcool la tire de la médiocrité. Pour ne pas geindre, elle gin. Sans jean, elle picole son attrait. La fête n’est plus folle.
Hélène a beau savoir ce qui l’attend, les Blacks lourdingues qui dragouillent, les dealers qui relucrent, les sportifs qui sautent, elle est de ce monde. Elle aime son monde. Elle kiffe sa faune. Elle quitte sa faute. Elle n’est jamais quitte de la foire. Elle n’a pas les moyens. C’est une mouche scotchée à son ruban. Elle bat des ailes. Elle fatigue vite. Elle assagit. La tristesse coince. Elle rêve d’une autre vie – un autre départ. Elle a grillé le joker. Elle a flambé son jeu. Personne ne l’aidera. Le plaisir est consommé. Le sexe est fini. Place à la vie. Rien ne va plus. L’idéal du passé ne reste plus prévisible.
Tout est stéréotypé. Tout est blafard. Entre gris clair et gris forcé. Les Sénégalais sont une bouée. Elle est dégoûtée des menteurs et des mauvais aryens. Les malpropres qui font les beaux n’ont rien dans le fute. Ce soir, Hélène repartira avec un gaillard. C’est sa manière de lutter contre la vieillesse. Vivre comme si elle avait dix-huit ans. À quinze, elle jouait à la femme. A trente, elle pose en jeunette. C’est game ovaire, Hélène le sait. Elle clopera, elle claquemurera son HLM, elle ratera l’éducation de son fiston, elle sautera de mec en mac.
Hélène est antique. Quand on joue les Cendrillon, on finit en cendres. Quand on fane, on ne fleurit pas. Hélène était une fleur, elle a joué avec les cœurs. Hélène était une rose, elle morfond dans le morose. Hélène est pleine d’épines. Au départ, les épines piquent les prétendants. Les épines se sont retournées contre l’arrosée. Notre fleur a commencé par scintiller, maintenant, elle est rossée. La rosée ne dure qu’un temps. Après le temps des fleurs, c’est la saison des leurres. Quelle heure ?

Hélène rayonne. Elle monte dans la BM. On fait la sortie d’une boîte de nuit black. Hélène est la reine de soirée. Les danseurs la reluquaient. Les sapeurs tombaient. Une métisse à Blacks, les Blacks aboulent. Allez savoir. La star se tourne des films. File dans ta boîte ! Hélène sourit. Elle a fait son numéro. Elle charme. Les mecs la courent, les filles jalousent. C’est ce qu’elle veut.
Heureusement qu’elle flashe, c’est son atout. Elle la joue célibataire à mort. La femme exige les mêmes droits que les mecs. Elle est féministe. Elle est libre. Elle est l’hydre. Elle couche avec qui elle veut. Elle branche comme elle veut. Son truc est en friche. L’Afrique des banlieues. L’Afrique des racailles. L’Afrique des paumés – le cul entre deux chaises. De temps en temps, elle retourne dans son beau pays.
Là, c’est un dealer. Elle a cassé avec un dealer. Elle a repéré les dealers qui l’intéressaient. Elle privilégie les Parisiens. Hélène a les moyens d’être croqueuse. Elle est africaine. Ce soir, elle contacte la puissance. Vingt-cinq ans, la vie à pleines dents. Ce qui la fait tourner, c’est les mecs. Avoir l’air d’être fatal. Les dealers sont des joujous. Ses toutous. Ses froufrous. Hélène déteste les macs. Elle tombe pour la puissance. Elle a passé le cap. Elle était avec un psychopathe, un dealer mauritanien qui a manqué de la buter à la dernière anicroche.
Un malade. Elle avait pitié de sa détresse. De son stress. Elle l’a protégé tant qu’elle a pu. C’est bon pour la réputation. On est fidèle. Elle l’a jeté quand elle a su. Elle a louvoyé. Elle a tergiversé qu’il s’accroche. Il chuchotait. Ils ont souffert. Elle l’a trompé. Il l’a tapée. Elle s’est sauvée. Quand elle n’est pas avec lui, elle profite du vice. Elle enchaîne. Tout ce qui est noir est son miroir. Elle est princesse underground. Impératrice de soirée. Hélène est cramoisie. Elle brûle, elle grille, ses ailes s’éteignent.
Le dealer est des Antilles. Hélène ne blâme pas l’origine. Elle est tolérante.
La différence entre les Antillais et les Africains la défrise. Tant qu’ils sont noirs, ils sont de couleur. Le dealer est baraqué, frimeur, boxeur. Il a rasé le crâne comme les vrais. Elle a l’habitude de tourner avec lui. En général, ils sont raccords : il offre le champagne dans son coffre, elle piccole deux coupes, ils baisent sur un parking. Dans ces moments, elle ne pense à rien. Elle est bien. Hélène a trop souffert. Elle a besoin d’évasion. C’est sa rédemption. Sa prison. Son anxiolytique. Elle est accroc. Ça commence à filtrer. Ça parle. Sa mère pleure dans la cuisine. Sa sœur est gênée, fière d’être la réussite. Hélène se fout de l’incompréhension. Elle règne sur son monde parallèle – c’est grisant.
Elle ne sait pas pourquoi. Elle a cessé de penser. Le dealer conduit. Il roule à toute vitesse. Il n’a pas mis sa ceinture. Elle est en Afrique. Il peut la tringler dans tous les sens, elle est au-dessus. Elle plane. Elle est supérieure. Elle maîtrise le sexe. Elle a son style. Elle est d’un genre. Elle oublie les à-coups. Elle vogue dans le vague. Elle vit du vit. Elle vide son désir.
« On va chez oim ? »
Quand il parle en verlan, il a l’air à fond dedans. Elle a un coup dans le nez. Elle hurle de frime. Elle est raggafine. Elle entretient ses fesses d’Africaine – sa minceur calibrée. Pour suivre les canons de la beauté afro, il importe de ménager les rondeurs, de réfuter la mannequin camée et anorexique, de louer les hanches pêchues.
« Yes ! »
Elle a de grands ongles, des doigts fins, de longues mains. C’est le carnaval. Il débloque dans son bloc. Elle est à bloc. Elle a pitié. Le Mauritanien la suit. Il est aux orties. Alors pourquoi ? Elle reprend une coupe. Avant de baiser, elle exige sa dose. Les bulles, c’est de la balle. Quand elle sort, c’est d’elle-même. Ils émergent de la voiture. Il est fou. Il essaye de la prendre dans l’ascenseur. Elle résiste. Elle décide. Il décode. Elle est en sueur. Une lueur : ils sont arrivés. La porte s’ouvre. Hélène sourit. Elle a l’avis. Elle est indépendante. Le dealer tombe. Il n’a pas crié. Le Mauritanien était planqué dans le placard. Il a suivi. Il est accroc. Il disjoncte.
Il a une batte. Il est une bête. Il est mauvais. Il est mauve-haine. Il ne dit maux. Il ne bave pas. Il est immobile. Hélène va mûrir. Hélène va mourir. Hélène veut crever. C’est de la perte de temps. Il l’empoigne et la jette contre le mur. Elle crie du plus fort. Son Antillais s’est relevé. Il va la défendre. Il se sauve. Pas KO, le boxé. Il tient à son box. Si elle en réchappe, elle le giflera. Ce fils de chien est un lâche. Elle préfère les psychopathes aux psychoputes. Elle comprend pourquoi son père déteste les Antillais. Pourquoi les Africains ne sont pas des îles. Le Mauritanien la jette contre la porte. Même pas mal. Même pas peur. La cerise a l’habitude des crises. Son père crissait. Le Mauritanien trisse.
Hélène sort de son corps. C’est trop fort. Le Mauritanien la traîne par les cheveux. Ses tresses cassent. Le Mauritanien veut la balancer par la fenêtre. C’est le châtiment pour les salopes. C’est ce qu’il gueule. Il a la rage. Il est défoncé. Il a pris une ligne pour atteindre un état pareil.
« Chienne ! »
Quand on tombe, on n’a pas le temps de vider. Hélène est morte comme une reine. Elle part dans la fleur de l’âge. Elle avait peur de vieillir. Son fils n’aura pas le temps de se révolter. Hélène n’a pas aimé sa chute. Elle a croqué l’envie. Elle a craqué. Elle a traîné des crackés. Des détraqués. Elle le paye. Dealer, l’addition. Quelle heure ? Une ligne de foudre. Hélène s’évade. Le bitume par terre, c’est la misère.
Le Mauritanien gémit. Le Mauritanien est KO. Hélène est libre. Le dealer-boxeur est revenu. Hélène suffoque. Elle avait fait ses prières. Elle se retrouve à terre. C’est dur, le retour à la vie.
« Ça va ? »
L’Antillais est moins fou. Le Mauritanien est malade. L’Antillais est en chien. Il tient une planche. Pendant que le Mauritanien défenestrait l’ex-voto, l’Antillais a assommé le topo. Hélène encaisse mal. Le Mauritanien lui défend le cœur. Il est démuni. Il est dramatique. Une ligne dans la rubrique faits divers de la feuille de choux locale. L’éconduit défenestre sa concubine. Beaucoup d’hémoglobine. Hélène a envie du Mauritanien. L’Antillais est un bal trip. Il a sauvé ses tripes. Elle le quitte. Elle double. L’Antillais est un frein. Avant de le virer, elle veut en profiter. Il est musclé.
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
L’Antillais plastronne.
« Je le jette ? »
Il joue les chauds mais il est froid.
« Laisse-le. Il est mal. Je vais appeler ses potes. Ils vont le récupérer. »
Quand on traîne avec les dealers, les policiers, on zappe. Ce sont les ennemis. Les menaces. Pas question de recourir aux keufs. On fucke les flics. On se débrouille entre soi. On appelle sa bande. Le Mauritanien deale en gang. Hélène a pitié du bang. Ruda lex, sed l’ex. Les bons sentiments apitoient. Elle larmoie. Elle ne veut plus baiser. Elle a peur de l’envie. Elle a oublié l’agression. Elle a une idée en terre.
« Tu sais ce que je vais faire ? »
L’Antillais secoue la tête.
« Je vais le ramener à la raison… »
Elle voulait dire maison.
- Chez lui ? »
L’Antillais hallucine. L’Antillais croule sous les femmes. Comme tous les dealers, il est demandé. Il est à succès. Il est déçu. Hélène entretient une réputation de chaudasse. Se taper Hélène, c’est apporter la preuve qu’on est bankable. On assure grave. On est à la mode. Hélène, tu lui offres une coupe et tu la tronches. Hélène, elle joue aux mecs. Elle se la raconte viril. Dans dix ans, elle sera usée. Elle ne vaudra plus un clou. En attendant, elle est la salope rusée. La salope sacrée. Elle est bonne, elle est bandante, elle est bingo. L’Antillais a compris qu’Hélène veut jouer. Elle n’est pas sérieuse. Tant que c’était pour la bourre, l’Antillais signait. Maintenant que c’est pour un soin, l’Antillais démissionne. Sa mission est de profiter des seins. Pas de sauver les psychopathes de leur destin de geôle. Si Hélène veut réhabiliter le Mauritanien, qu’elle saute par la fenêtre. L’Antillais hausse les épaules.
« Je rappelle ce soir. »
Hélène est en instance de départ. Son plan est charmant. Une copine arrive. Elles vont attendre le réveil de l’excité en loques. Elles vont le rafistoler. Si ça se trouve, Hélène trouvera le moyen de se rabibocher avec celui qui a essayé de la trucider. Hélène a beau chérir la violence, faut pas charrier. Elle est sonnée. Elle est cinglée. Baiser jusqu’à la mort, c’est son zénith. L’Antillais opine. Ne pas faire d’histoires, surtout quand on est dans le biz.
« Je repasse tout à l’heure… »
L’Antillais sourit. Il a rencard avec son officielle vers midi. Une infirmière qui est aux petits soins avec son grand mataf. Pour un Antillais, une Blanche, c’est l’objectif. Les Blancs ont déporté les Noirs et les ont dominés. Peut-être que dans cinq siècles, les Noirs reprendront le dessus, mais en attendant, les Blancs sont à la castagne. L’Antillais n’a pas le temps d’attendre. Il fonce.
« Je te laisse les clés. Je ne vais pas rester avec ce malade à attendre qu’il se réveille… »
L’Antillais se barre. Il est à l’aise dans la posture de l’éternel déménageur en stand-by. Tant qu’il ne sera pas proprio de la belle maison dans la prairie, il n’est nulle part chez lui. Il se fout des locations, il se branle des HLM, il se moque de tout. Il méprise les bâtiments, il tartine les meufs, il nique la flicaille. Il vit à fond la caisse, en faveur des petits plaisirs. Il nique le système parce que le système le kène. Il est individualiste à mort dans un système individualiste de mort. Quand le système tombera, l’Antillais sombrera. Si l’Antillais était reconnu, ce serait le pire des enfoirés. Il en est fier.

mercredi 21 octobre 2009

Qui dore dîne

"Il s'agit impérativement de comprendre que l'enjeu libertarien dépasse de très loin le problème circonscrit du libéralisme actif."
Le philosophe François Mauvenargues se gratte le menton. Chacun de ses mots importe. Il savoure sa notoriété. Pendant longtemps, il a souffert de son manque de reconnaissance. Avec le succès prodigieux dont il bénéficie depuis des années, chaque sortie est un événement. On le congratule pour des productions qu'auparavant on ignorait. Mauvenargues se lance dans des projets politiques, des considérations diététiques, des réalisations esthétiques... Il passe à la radio. Il crée les Universités du peuple.
Son leitmotiv, c'est le Peuple. Il est libertarien, anarchiste, nouvelle mode. Il dîne avec son éditeur. Thierry Maupin le jeune sexagénaire compte parmi le fretin influent de l'édition. Il est un directeur de la maison Garcet, seconde de France en importance - Maupin ajoute que c'est la première en influence. Maupin est un sioniste, qui joue le ministre de l'Intérieur et l'éminence grise de l'intellectuel le plus médiatique de France - un autre sioniste prétentieux et arrogant, le narcissique Luc Méribel.
"Le tentation de concilier le libéralisme avec le capitalisme est la gageure de notre époque formatée. Pourtant, je suis persuadé qu'en définissant le capitalisme comme le paradigme paroxystique de la production privée, on peut arriver à reconsidérer le capitalisme comme le lien entre l'économie et le libertarisme..."
Maupin se recoiffe et boit une gorgée de l'excellent bordeaux qu'il a commandé. Il commence à en avoir assez du baratin de l'intarissable Mauvenargues. A force de répéter partout que Mauvenargues est génial, extraordinaire, bouleversant, rebelle, hors du commun, dans les marges, il a bien peur d'être parvenu à ses fins. Son petit clou gît dans les choux.
Au début, quand ils se sont connus, Mauvenargues était trentenaire, timoré et nerveux. Maintenant, c'est un quadragénaire accompli, qui cultive ses bouclettes grisonnantes en développant un ton chuintant et infatué. Maupin n'est pas dupe. A force de défendre les plus forts, il a développé un sens infaillible pour distinguer les salauds qui assument des petits joueurs qui simulent. Pas de doute, Mauvenargues est le prototype du gaucho que l'on manipule à merci et qui gagne en bêtise repue à mesure que son taux de notoriété croît.
"Il serait temps de façonner l'éthique postnietzcshéenne et postanarchiste du Futur. Le postcapitalisme triomphant. Spinoza peut nous aider dans cette entreprise ardue et méritante..."
Maupin réajuste sa cravate. Il fait montre d'une élégance impeccable et stricte. Avec le temps, il a fini par abandonner ses prérogatives de Don Juan, sans dédaigner le registre du vieux beau. Cette fois, il est à bout. Il n'en peut plus. Le babillage du philosophe bobo-libertarien-marginal l'insupporte. Il se souvient des qualités du bon-à-rien. Mauvenargues est un chic type, Mauvenargues l'a défendu contre vents et marées quand son fils l'a poignardé.
Maupin a vécu un drame à la César. Au firmament de Saint-Germain, en plein cœur de la mode et de la capitale. Particulièrement fier de son rejeton, un frimeur qui se sent au-dessus des mortels parce qu'il est agrégé de philosophie et qu'il a réussi à entrer dans le saint des saints : l'École Normale Supérieure de la Rue d'Ulm. Il a confondu les saints et les seins. Fils Maupin était sensé incarner le prolongement de la réussite paternelle.
Maupin père collectionnait les maîtresses. Un jour, il a inclus à son palmarès une
top reconvertie dans la chanson. Une artiste, d'une famille de milliardaires, elle est juive, sioniste : le parfait parti-pis. Dans les dîners, il fait bon la présenter. Elle charme les artistes par son accent minaudé et ses manière de diva sans voix.
Eh bien, David a piqué la maîtresse à son père! David a refait le coup des dynasties dégénérées de la Rome antique. David était le professeur des plus prestigieux établissements. A Paris, sur son nom, par ses relations, l'École des Études Philosophiques lui tendait les bras - il faut montrer patte blanche pour pénétrer et l'on n'a pas l'habitude d'accueillir les petits jeunes.
Pour le
fun, David était fan des projets peuple du people Mauvenargues. Mauvenargues est persuadé d'avoir révolutionné l'histoire de l'enseignement. Il a créé en province, loin de Paris, en plein cœur de la Lorraine, à Eonville, une Université du peuple ouverte aux caprices des auditeurs. Mauvenargues joue sur du velours. Avec sa notoriété et son entregent, il n'a eu aucune peine à réunir une équipe de collabos. Le top des intellos. Chacun intervient dans un domaine de la philosophie ou des sciences humaines.
David Maupin a accouru. Il se considère de la caste des innovateurs qui viennent s'amuser. David a flairé le filon : se la jouer. Qu'on le prenne pour un jeunot, un créateur, un avant-gardiste, un aventurier, un original. Qu'on l'associe à une aventure qui ne peut lui nuire. En se tapant la maîtresse du père, David a brûlé le joujou. Dare-dare, les relais de la censure ont entonné l'air des lampions. Mauvenargues dressé comme un soldat lui a intimé de prendre ses cliques - ou c'est la claque. L'Université du peuple d'Eonville est le lieu de l'honnêteté, pas de la débauche!
Mauvenargues milite pour l'hédonisme moral. Il prouve en actes qu'il est fidèle. Qu'il contre les dérapages inconsidérés. Dans sa jeunesse, a-t-il dédaigné la gueuse? Pas question de trahir les amis ou les parents. David s'est comporté comme un dégénéré qui confond l'hédonisme avec la perversité.
Mauvenargues se devait de réagir. Il a exclu du circuit libertaire le mouton noir, le puant qui empeste la consanguinité et l'inceste rances. Il a choisi son camp, son éditeur, sa famille. Exit le fils, place à la philosophie! Mauvenargues vit un destin hors du commun. Avec ses amis ouvriers, il projette d'ouvrir des succursales. Des potes prolos quand on est philosophe engagé, ça fait gros lot. On se fabrique un destin. On prépare son festin.
"Il serait temps de régénérer le capitalisme en l'ouvrant sur des champs moins libéraux..."
Maupin a peur de mal comprendre.
"Bien entendu, j'ai entièrement confiance dans tes intuitions créatives, mais...
Il prend son temps. il approche sa main du verre et se retient.
"Tu veux vraiment faire la révolution?"
D'un point de vue éditorial, un révolutionnaire, c'est bien, à condition qu'il demeure dans les limbes de la révolution théorique.
"Ce n'est pas le capitalisme que je veux abolir... C'est le libéralisme..."
Maupin sourit - soulagé.
"C'est effectivement plus clair. C'est une idée... Une idée!"
Soudain pris d'effervescence, il lève son verre.
"Au capitalisme libertaire!"
Mauvenargues hoche la tête et acquiesce.
"C'est une formule. Tu as le sens de la formule. Avec ta permission, je vais reprendre cette expression!
- Mais bien entendu. C'est aussi à ça que sert un éditeur!"

David Maupin fanfaronne. David a retrouvé la bourre. Deux ou trois années de vaches efflanquées, il revient en force. Son coup de vice a manqué d'achever sa vie? "
Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort." David kiffe en force la citation et se la ressasse en boucle dans sa petite tête normalisée. Normale Sup et les réseaux, c'est ce qui l'a sauvé. Également son père, qui a fini par pardonner l'errance.
David s'est séparé du top motel. La mère de son fils n'est plus le modèle. Divorce définitif. La réconciliation avec le Grand Paternel n'a pas été simple. David a ramé, dans des universités de province. Le toujours Normatif avait dilapidé le vent en poupe. Revenu à Paris, David est remonté en grâce. Son père fait et défait les carrières. A la bourse familiale, l'action David est recotée tout en haut de l'indice des valeurs. Comme au bon vieux temps.
David savoure. D'ici quelques années, il sera à la mode. Il a surmonté son
numéroff. L'amour aveugle. Mille sabords. Mille excuses. Sous le philtre, on beugle. David s'est démené. Il chauffe les salles. Il milite pour la philosophie accessible. Il anime une émission d'entretiens sur Radio-Culture, la radio-culte des érudits branchés. Depuis la rentrée, il est promu présentateur d'une émission de philosophie sur La Cinq, le correspondant télégénique de Radio-C.
Il arbore une nouvelle coupe et une compagne champagne, du pétulant plus présentable que la gaga précédente. Il sort une petite actrice vaguement parisienne et sioniste. C'est son rayon. Il se rassure en répétant qu'il a connu sa crise d'ado
après vint-cinq ans. Il est si jeune! Trente ans, c'est moins que l'âge du Christ! Son père irradie. Senior tient en son fils fucking le digne remplaçant du vieillissant Méribel.
David a l'instinct des héritiers présomptueux? Quand on veut hériter, on se débarrasse des amis. David sait trop qui il est : comme son père. Son père est un narcisse sans reflet, mais c'est son père. Il n'a pas le choix des âmes. Ses pairs sont des ânes, sa famille, sa fratrie, son sionisme. Sans eux, il n'est rien. Il est comme ils sont. Ils sont comme il hait. Il a mis du temps à accepter l'évidence : dans la vie, la méchanceté paie. Tuer son ami vous donne le goût des réseaux. David est un réseau pensant, un zéro pansant.
Il dépense, il panse, c'est dingue ce qu'il danse. Il est partout tellement il connaît de monde. Il a repris le flambeau paternel. Au fond, c'est ce que Thierry voulait : un héritier qui soit cette éminence grise du sionisme de Saint-Germain, ce promoteur du sionisme dans l'édition, ce représentant d'Israël en France. Un frimeur famélique et émasculé. Une gigogne qui pavane. Un signe disgracieux.
David est sioniste jusqu'au bout des ongles. Ses parents se proclamaient sionistes inconditionnels; lui ne sait même pas ce que signifient l'antisionisme ou la critique d'Israël. Les critiques sont d'odieux antisémites et il n'y a pas lieu de perdre son temps avec des monstres. Pour renaître, David a tué le pair. Il poursuit un grand projet, qu'il estime au-dessus de la morale et des principes sociaux : écrire. Il rêve depuis l'enfance d'être écrivain. Pas n'importe quel écrivain.
Philosophe. Ce n'est pas en la compagnie de Mauvenargues ou d'un autre philosophe à la mode qu'il accomplira son rêve discret : être le philosophe tragique de son temps, marquer de son empreinte le milieu des intellectuels, passer à la télévision. C'est en écrivant que David assouvira son ambition littéraire. Pas besoin de réfléchir à des stratégies sionistes quand on est philosophe. Le sens déroule son tapis soyeux.
David est un crack des diplômes. Tout petit, son père l'a dopé au bachotage. Il croit vraiment qu'il incarne le nouveau génie français. Il se sent sur la vague de l'élite française. Ce soir, il dîne avec son modèle de philosophie, Berg. Réconcilié avec son père, David est l'intime de celui qu'il tient pour le plus grand philosophe. La vie roucoule pour le beau David. Il passe à la télé, les filles tombent, il est dans les papiers de papa. David arrive chez Berg.
D'ordinaire, il est si pressé qu'il n'a pas le temps de s'arrêter au domicile du philosophe. Ils se rejoignent en ville, dans des petits restaurants, et ils ont l'illusion qu'ils vivent dans les marges et les limbes. David adore passer pour un illustre inconnu. C'est si pénible d'être reconnu. C'est si sympa de changer de peau quand on vit une existence facile et luxueuse. C'est une atteinte d'écrivain. David sort les soirs, à la mode de Saint-Germain.
David mène la vie d'autiste. L'avis de châteaux. Il est convié avec son père et les célébrités aux cérémonies mondaines. La dernière fois, un jumeau qui joue les génies scientifiques se mariait avec une duchesse. Une gamine de seize ans. Dans l'univers de la jet set, on se moque des conventions. Comme le jumeau fait de la vulgarisation scientifique à la télévision et qu'il jouit de la fortune familiale, il se permet de vampiriser Einstein, l'inventivité en moins. C'est un bon parti - pris.
La gamine est une aristocrate qui garde son sang. Elle se présente comme historienne du Moyen-Age, un titre ronflant et gonflé. C'est une couverture vague et prestigieuse. L'intellectuelle actuelle brille surtout par son nom d'ancien et sa particule désuète. Chaque raout comble David. Raout toutou. Élitiste en chef, il appartient au parti de la culture. L'élite aime les artistes cyniques et arrogants. David est un artiste de la mode et du monde.
David fréquente. David fricote. David a une mentalité d'artiste. La preuve : il n'hésite pas à traîner avec Berg, le pestiféré de la philosophie française. On l'accuse d'alcoolisme, on le taxe de pédophilie, on l'abreuve de sado-masochisme - et autres horreurs sexuelles. Il est dépravé, il boit comme un trou, mais il est extraordinaire : il a fait Normale, l'agrèg de philosophie à la clé. Pour David, il est le modèle à suivre. En plus, David a lui aussi son histoire d'amour amer dans le placard.
David, c'est les petites femmes. Berg, ce sont les gosses. Belleville, Rio, Paris... Tant que c'est discret, Berg est preneur. David se fiche de la question. Il est au-dessus de l'inquisition. Il est amoral. Il est acteur. Son modèle de philosophe est vivant. Il a pris l'ascenseur. Au cinquième, la porte est ouverte. Son cœur s'accélère. C'est toujours émouvant d'être l'intime du Platon de son temps. C'est ainsi que David voit les choses.
Il brûle que Berg lui lance des compliments, il envoie ses manuscrits, il obtient quelques allusions indécises. Berg le couvre de louanges pour ses titres - scolaires. En plus d'être rogue, Berg est snob. Il ne fréquente que des ultra-diplômés et des noms prestigieux. Quand il reçoit chez lui, ce sont des
happy fews. Berg est lui-même un happy few. Il est encore méconnu, sa notoriété confidentielle, ses fréquentations ont le privilège de connaître le Grand Inconnu.
David adore cette situation d'ombre et de lumière.
"Installez-vous, cher ami!"
Berg a indiqué une chaise de style Louis XIV. Berg chérit le Grand Siècle. Il vient de la haute bourgeoisie et il met en évidence les biens de famille qu'il a récupérés en adéquation conforme avec ses goûts esthétiques. Berg s'exprime avec une suffisance qui n'a d'égale que son sentiment de supériorité. Il est artiste dominateur. Il se prend pour un dieu. Il déteste le deux. Il obtient l'unité en vidant les fonds de bouteille.
Son arrogance lui a joué des tours. Même ses condisciples d'Ulm répugnent à lui parler tant il est imbuvable. Son ton empeste le pédantisme de goujat. Sa mauvaise réputation n'ajoute rien à son infréquentabilité. C'est pour son soufre que David le souffre en douceur. Douleur.
"Un petit verre?"
Berg offre toujours l'apéritif, ce qui lui permet de s'enfiler quelques verres de porto en catimini. David prend un bon remontant. Il la joue colère après Mauvenargues. Il ase brouille pour lancer sa bouille d'artiste. C'était la réconciliation - ou la carrière. David est arriviste. Il s'est empressé d'insulter Mauvenargues par voie de presse. Voix de faits : bien entendu, David n'est pas un goujat.
Il a démonté rationnellement la pseudo-philosophie de Mauvenargues. Sous-entendu : David se place dans le chemin de Berg et rompt avec les attentes mondaines de son père. Sous-étendu : David est philosophe. Il fait la guerre et la paix. Il se donne du caractère. Il s'invente une épine dorsale.
"Mauvenargues est très remonté contre moi!"
David rit de son bon coup.
"Vous savez, Mauvenargues est un petit marquis qui a profité des largesses de votre père..."
Berg remue le couteau dans la plaine. Dans le fond, il déteste tout le monde. Il n'apprécie pas davantage David Maupin, dont il moque dans le dos la naïveté médiocre et repue. Dans l'écriture, il veut être le premier et le seul. Il dégomme et il gomme. Les sionistes qui se prennent pour les rois du pétrole, il les exècre. Comme David le conseille partout et l'invite dans les meilleurs émissions de radio, il profite de l'aubaine.
Berg prend un ton d'instituteur sévère et intransigeant.
"Mauvenargues m'a rendu visite quand j'enseignais à la Faculté de Toulouse, au temps de ma prime jeunesse..."
Il ricane.
"C'est un petit prétentieux qui se prend pour un rebelle politisé depuis qu'il a sorti quelques bons livres!"
David s'agite. Il veut flinguer François.
"Que j'ai bien fait de quitter son Université du Peuple!"
Berg déteste le populaire, qu'il assimile au populisme. Il pense en termes de castes. Il revendique l'anarchisme de droite bourgeois et goguenard.
David déteste la complaisance.
"Tout ça ne serait pas arrivé si Mauvenargues n'était pas le protégé de mon père!"
Il s'énerve comme un cygne
ébouriffé qui aurait perdu sa constellation et qui se serait réfugié chez les canetons. Pas de doute, David ne passera jamais à la taille adulte. C'est un fils à papounet. Berg le subodore. Le mac se sert du minet. Berg est un mec qui n'a besoin de personne. Un cador bourré à l'alcool et à la domination.
"Un conseil : laissez Mauvenargues dans son coin. Avec ses histoires d'engagement, il se prend au sérieux. Le succès lui est monté à la tête. Il a toujours manifesté un emportement... Le pauvre a perdu l'esprit! Pour ce soir, une surprise : Ursule nous rejoint. "
Ursule est un pseudonyme dans le petit cercle des philosophes. Contrairement à l'intrus Mauvenargues, il est agrégé de philosophie. Il n'a pas fait la rue d'Ulm, mais il brille par ses mots d'esprit. Il est cynique. Il est désespéré. Berg en a fait un proche depuis qu'Ursule a confessé son inclination pour les partouzes et les clubs libres-échangistes.
Ursule est convié dans la maison de campagne de Berg en Espagne. Une succession dont Berg fait grand cas et qui lui permet de jouer les seigneurs. Le chic se pique de rusticité. Berg rappelle à la première occasion qu'il n'a ni l'électricité, ni l'eau courante. On s'ébat en pleine nature, entre le chant des oiseaux mélomanes et l'eau de source. C'est champêtre, c'est guilleret.
David bat des mains. D'ordinaire, on s'ennuie toujours un peu avec Berg. Il somnole. Il chuinte. On a du mal à comprendre ce qu'il raconte. Avec Ursule, c'est ambiance assurée! Ursule abonde en jeux de mots indolents et en saillies insolentes. David renchérira. On rira. On boira quelques verres et le tour sera joué. Ursule est un pessimiste chic qui brille par son désenchantement de
desesperado. Quand Berg le voit, il évoque le desengano.
"Avec Ursule, c'est pas du Mauvenargues. La grâce est assurée!"
David se tait. Devant Berg, il ne peut pas la jouer
Surulmien. Il est face à un égal. Il ne peut lancer son numéro de génie compris et de brillant crack.
"Un petit verre?"
Berg marche en traînant les pieds, sans doute les rhumatismes et la vieillesse. Maintenant que David est entré dans le cercle des intimes, il picole de bonne grâce, à condition que ce soit l'exception qui confine le règne. La règle est de garder une apparence de Don Juan. David tend son verre. Les esprits s'échauffent.
"Que diriez-vous d'un chinois débridé?"
Berg connaît les meilleurs tables de Paris. Sa spécialité, ce sont les petits restaurants, ceux que la critique ignore et qui présentent une cote abordable. Quand on appartient au gratin, rien de tels que de l'éphémère plongé dans les bas fonds anonymes. Dans une gargote chinoise, trois philosophes ne seront jamais reconnus. On les prendra pour des lambdas. C'est l'expérience qui régale nos aventuriers de l'Esprit.

"Moi, la philosophie, je n'ai aucune inclination pour ses jeux de mots et ses inventions pédantes. Je la tiens pour une imposture. A mon avis, n'est-ce pas, les meilleurs penseurs contemporains se recrutent dans les cercles des romanciers..."
Laurent Mirinescu le Russe blanc. L'écrivain octogénaire. Le dandy mondain, qui a connu son heure de gloire à la fin des années soixante-dix. Depuis, il se pare des vertus de l'écrivain maudit. Mal dit : on le taxe de pédophile et de pervers. Il s'en glorifie. Il a adoré Manille et les gosses d'Afrique. Il s'est repenti. Il est orthodoxe. Il parle avec une diction châtiée qui sort d'une caricature de grand bourgeois paresseux et égocentrique. Il écrit avec naturel : il raconte ses exploits sexuels, ses aventures amoureuses et ses voyages incessants - à raison d'un journal l'an.
C'est la mode des journaux intimes. L'auto-fiction est le produit des factions parisiennes. En ce moment, il s'entretient dans un boudoir de palace avec un alter ego. Un ancien psychanalyste reconverti dans le
diarisme. Encore un pudique qui livre par le menu ses aventures galantes avec de très jeunes femmes. Officiellement, c'est un nihiliste qui tous les dix ans menace de se faire sauter la calebasse. Un certain Balthazar. Il se montre très fier de son érudition, de son dandysme de grand bourgeois, de sa politesse, de ses relations.
Il connaît le Tout-Paris. Les politiciens véreux, les philosophes graisseux, les écrivains capiteux, les actrices vénéneuses. Il joue aux échecs avec un ministre sioniste, il dîne avec un philosophe pédophile, il joue à la canaille solitaire. Évidemment, son mot cardinal, c'est la prudence. On n'est jamais trop méfiant en règle démocratique. Il ricane. Il boit de l'eau. Il s'ennuie mais c'est un artifice : il est toujours occupé.
Son gagne-pain, c'est l'édition. Il a sorti deux ou trois philosophes à succès. Ses poches sont pleines. Il bénéficie de la mansuétude de l'intelligentsia, qui aime les frivoles et les décalés. Il est nihiliste libéral, c'est-à-dire qu'il profite du libéralisme en s'en moquant. Tant qu'il se remplit les poches, il est sans conteste un original, dont on dit le plus grand bien quand on a vanté son intelligence. Dans les milieux artistes bourgeois, l'intelligence est le maître-mot, la valeur-étalon.
En cas d'intelligence, on passe tout. L'intelligence est l'excuse des perversions sordides et minables. Balthazar ne fricote pas seulement avec l'Asiatiquette d'à peine dix-huit ans. Il cultive d'autant plus une diction d'ado toujours en langueur qu'il est attiré par les jeunes filles de dix ans.
En privé, il ne se cache pas de ces petites manies. Entre artistes du monde, la pédophilie n'est pas perversion. Elle est élection. On loue la perversion, dans la mesure où les valeurs du peuple sont méprisées et raillées. Balthazar joue les anticonformistes lanceur de modes. Cette fois, il a pensé à ajouter un chewing-gum non mâchouillé dans son café.
Il porte de grosses lunettes, une coupe imbuvable, l'air d'un quadragénaire désaxé, un paumé qui n'aurait pas réussi son atterrissage lunaire. Il aurait presque la physionomie attachante si son sourire sardonique ne trahissait pas sa lubricité entretenue. Balthazar joue les méchants. Pas le
bad boy. Le père vert. Il menace de se suicider et se croit tout permis. Il adhère à la loi du plus fort. Les amis abondent sur la rengaine.
Mirinescu claque la langue sur le palais.
"Regardez qui passe dans la rue..."
Comme les deux écrivains s'ennuient beaucoup, ils observent les passants en se vouvoyant. Ils prennent l'apéro avant d'aller dîner. Les soirs ils flânent, ils courent les sauteries, ils squattent les réceptions, ils vaquent à leurs amourettes, ils jouent aux aigres-fins. Ce sont des maigres nains. Des bons à rien. Ils sont montés dans le wagon. De l'argent, des oisifs. Fiers de ne rien faire. Riches du moins possible.
L'idéologie de l'effort et du travail les fait bien rire. Ils sont trop intelligents pour tomber dans le panneau. Ils attendent le vingt heures pour gagner leur resto japonais. Ils rejoindront le complice Berg, qui raffole des mondanités et qui se tient à l'écart des solennités médiatiques.
"Mais c'est l'ami Pardo!"
Il est à moitié plié en deux, comme s'il luttait contre une bourrasque de vent.
"Qu'est-ce qu'il a vieilli!
- Quand je pense qu'il se flatte encore de courir la gueuse!
- Peut-être ses petites bourgeoises qui n'attendent qu'un claquement de mains pour être éditées par ses bons soins...
- Il pose à l'écrivain..."
Les deux garnements ricanent. Ils travaillent en secret pour la postérité et dédaignent les considérations naïves. Tous deux sont des candides qui récitent leur rengaine cynique. Ils oublient le crâne Pardo, qui court après son rendez-vous galeux ou qui est pressé de rencontrer le jeune écrivain qu'il pressent comme son succès-sieur inférieur.
Pardo déprime depuis qu'il a compris qu'il n'était qu'un astre purulent dans le kaléidoscope de l'édition parisianiste. Un soir, alors qu'il faisait le beau dans son studio de travail, il a eu la révélation : il était passé à côté de sa vocation. Il avait écrit en vain. Il était un vaurien. Tant de temps à se démarquer, à différer, à cacher...
Pardo n'a pas toujours été un ange. Il avait une femme, il avait un gosse.
"Je ne sais pas ce qui lui a pris de faire son enfant...
- La maladie du siècle sans doute?
- La supériorité, c'est de saisir sur le grill : les enfants sont faits pour être consumés..."
Mirinescu a débité sa provocation avec un petit air supérieur. Comprend-il ce qu'il dit? Balthazar frétille.
"Encore un qui est passé à côté du grand jeu de la séduction..."
Son allusion l'émoustille. Balthazar réajuste son écharpe angora.
"Veuillez expliciter, maître, car je suis passé à côté du sens sibyllin!"
Mirinescu fronce les sourcils. Il a passé l'âge d'être considéré comme un homme mature par des professeurs. Il abhorre les pédagogues modernes.
"Je pensais à ces coureurs de jupons qui n'ont pas intégré qu'ils étaient de minables fripons!
- Si vous faites allusion à Thierry Maupin, je ne peux que souscrire à votre appréciation...
- Pourquoi fournir le prénom? Qui ne connaît Maupin le sioniste et son harem de dévergondées de la vertu?"
Balthazar s'ébroue : Mirinescu est un vieux de la
veille. Ignorer que Maupin a un fils! Balthazar prend un ton doctoral et expert pour corriger l'erreur de casting.
"Thierry Maupin n'est plus tout seul. A force de courir, il a fait des petits... Les gosses ont grandi... David chéri est maintenant philosophe... C'est un proche de notre Berg naufragé... Papa Titi se tapait une chanteuse modèle, une demi pute du monde, une Odette de Crécy remplie de tallebins et de vice... Une Lolita sur le retour flanquée d'un palmarès d'enfer : presque tous les chanteurs, les politicards et les les patrons du sérail sioniste lui sont passés dessus. Si tu kiffes les Lolita, elle a été un emblème marquant des
eighties... "
Balthazar affecte un ton traînard qui irrite à force d'affectation. Il s'encanaille en employant de l'argot du titi. Il titille les bourgeois polaires en jouant la canaille mohair. Les petites filles sont le moyen idéal de poser au voyou voyeur. La vulgarité est une alternative efficace. Mirinescu claque des doigts. Lui qui se pique de connaître les moindres
arcanettes du monde de l'édition - il a oublié l'histoire de cul qui a fait chavirer le Landernau des Prés. C'est la preuve d'un oubli impardonnable, qui vaudrait séance tenante une exécution en place publique.
"Son fils est le Pygmalion de notre Berg national..."
Les deux compères ricanent comme deux hyènes fières de leur artifice. Les penchants de Berg sont connus. Le ladre a tous les vices répertoriés par la vindicte normative : pédophile, homosexuel, alcoolique - heureusement que la discrétion et l'intelligence l'inclinent à fuir les spots, sans quoi notre délinquant déglingué croulerait sous les condamnations. En plus, il rechigne à sortir, à vadrouiller chez les pauvres, vers des mentalités propices où les gosses sont plus disponibles.
Mirinescu est fier d'avoir brisé le tabou. Il a raconté par le menu ses tribulations de pédophile indifférent et supérieur (caractères attitrés de sa personnalité) au sexe de ses proies. Dans ses tréfonds d'
adaislescent, Balthazar méprise. Il est convaincu que le mépris est marque d'élection. Il figure dans la liste des élus. Il méprise du matin au soir. Les innovations, les écrivains, les clients de café, les femmes... Il a usé la de la ruse : au lieu d'exposer ses aventures galantes au vu et au su du quidam aguiché par ses confidences voyeuristes, Balthazar a innové en biaisant. Il a désavoué son goût pour les jeunes femmes de dix ans en affichant son inclination pour les jeunes femmes de dix-huit ans. Il joue avec les lois.
Il s'est glorifié de baiser comme un forcené. Il baise les lois. C'est de bonne guerre. Il picore la nymphette du Japon. Une espèce en voie de disparition. Il s'est bien garder de préciser qu'il ne dédaigne pas les pratiques pédophiles, surtout quand elles versent dans le bondage. Avec quelques amis artistes, des dessinateurs de BD déjantés et disjonctés, il filme les ébats en laissant planer une atmosphère de torture et de sado-masochisme.
Le bondage, c'est artiste, surtout au Japon. Dans la société, on tolère les perversions de tous acabits, à condition qu'on les taise. On explose les pédophiles. Enfin, ceux qu'on expose. Quand on vit dans le milieu où Balthazar évolue, on est au-dessus des choix. On passe pour un artiste quand on narre ses histoires de cul. Banco! Mirinescu se plaint d'être fauché, mais il ne cesse de sortir, habillé en prince, affublé des linges les plus dispendieux, des femmes les plus étourdissantes, entouré des éditeurs fortunés.
Quand Mirinescu mourra, Balthazar se consolera. Il s'est bien amusé.
"Croyez-vous que Berg et David...?"
Balthazar cille. Balthazar tique. Tac. Trac. Tact.
"David?"
Les deux écrivains rient de leur allusion.
"On pourrait en faire un article de presse à ragots...
- Si seulement c'était vrai!"
Balthazar s'ébroue. Il est l'heure de rejoindre le James Bondeur. Le sondeur de la pensée. Il finit son café avec nervosité. Pour ce soir, il accepte de se montrer pressé. Sous son vrai visage de vampire. Il quitte sa dépouille de fainéant. Il consent à agir un tantinet. Mirinescu le saisit par le coude. Mirinescu a vieilli, mais son expression conserve une fixité envoûtante.
"Entre nous, Berg, c'est plus un alcoolique qu'un philosophe?"
Balthazar s'esclaffe. Berg est le confident des coups pendards depuis trente ans. Ils se voient de temps à autres, car le philosophe est un ours qui affecte la misanthropie et qui ne consent à fréquenter le monde que depuis sa retraite
débondée. Et encore, avec parcimonie. Pour autant, Balthazar ne dédaigne guère tailler la bavette de ses amis.
"Moi, de ce que j'en sais, c'est un rêveur qui vit pour son œuvre!"
Mirinescu hausse les épaules.
"Quand on fait la rue d'Ulm et qu'on enseigne à l'Université pendant trente ans, on ne peut sortir indemne du marivaudage! On est agité par le complexe de supériorité! On se prend pour un aristocrate des Lettres!"
C'est sa grande marotte, l'antiphilosophie, Mirinescu. L'attaque à boulets rouges contre les philosophes fous et fats. En snob de la pensée, il combat le snobisme. Pas fou, il a pondu une théorie selon laquelle le snobisme véritable est antisnob. Il s'emporte contre les philosophes
pendeurs. Les vrais penseurs sont les romanciers. Les philosophes sont des perroquets savants doublés de dangereux déséquilibrés.
"J'ai bien connu le professeur-répétiteur à Ulm qui a étranglé sa femme... Un ami qui inclinait aux sorties délurées et qui proposait un certain humour... Il s'est suicidé peu de temps après!"
Mirinescu s'énerve : avec l'âge, il perd la boule. Il oublie les noms. Tout ce qui l'éloigne de la jeunesse l'effraie. Il est vieux. Un vampire âgé vampirise les jeunes.
"Vanim?
- Précisément! Par ses fonctions, il a encadré des générations de normaliens. Après son acte, il est resté en liberté, malgré les protestations. Vous connaissez la rengaine populiste d'usage : ces types se croient au-dessus des lois. On murmure que Berg serait atteint de pulsions homicides irrépressibles et qu'à l'adolescence, il foutait le feu aux bibliothèques..."
Balthazar secoue la tête en signe de dérision. Mirinescu est tellement imprégné par la noblesse hellène de la pédophilie, le mythe du pédagogue pédéraste, qu'il n'a même pas inclus son attirance dans le giron des perversions! Balthazar s'amuse chaque fois qu'il joue la muse des vices. Le plaidoyer le distraie et lui confère de l'importance.
- Ce sont des ragots distillés par des minables manipulateurs. Vous ne savez que trop que les êtres supérieurs sont martyrisés dans leur chair du fait de leur supériorité. Le mot de Nietzsche sur ce sujet... C'est l'un de mes préférés. Revenons aux circonstances : Berg aime trop la bouteille pour perdre son temps avec ce genre de caprices...
- En tant que physiognomoniste, une expression en lui ne me revient pas. Comme s'il était secoué par des démons qu'il refuse d'expulser et dont il se vante!
- Certains le prennent pour le lointain descendant de Socrate...
- En accoucheur plus destructeur et plus obsédé, je veux bien. Il est d'une laideur qui ne peut pas ne pas receler son lot de signification!"
Mirinescu se sait séduisant. Il cultive son pouvoir de séduction avec une affectation aussi désuète que débonnaire. Balthazar en profite pour s'adonner à son jeu favori : sortir des vacheries sous prétexte de prendre la défense de. Il a emprunté ce doux stratagème à la cuisinière Françoise dans Proust.
"Gardez-vous de confier notre secret affligeant. Berg est affligé par son embonpoint et ses traits ingrats! Un jour, il m'a expliqué qu'il venait d'une grande famille synarchiste fascinée par le franquisme et le catholicisme réactionnaire. En tant que nietzschéen spinoziste et schopenhauerien, il se prend pour le génie familial qui a rompu avec les conventions, qui s'est libéré du carcan familial, du catholicisme fervent et bigot, du père autoritaire et écrasant. Il ne cesse de déblatérer sur ses tantes dévotes, sur ses frères caractériels ou sur sa sœur remplie de compassion pour son frère si brillant et fragile. Soit dit en passant, sa sœur a bien raison de nourrir les pires inquiétudes à son sujet. S'il n'était pas aussi introduit dans les cercles du pouvoir, il serait en tôle depuis belle lurette! C'est un anarchiste de droite qui méprise le peuple et le pouvoir. Dans la tradition de Schopenhauer. Tant qu'il se tient au-dessus des lois, il poursuit ses affaires..."
Balthazar traîne sur les mots. Alors qu'il affectait l'indifférence résignée, le voilà qui s'enflamme et qui se répand en commérages.
"Il y a dix ans, il a contracté une violente dépression. Il a manqué de sombrer dans la cirrhose. Une petite jeunette. Il se croyait au-dessus de l'amour. Il a été pris d'une passion terrible pour une gamine qui vendait des fringues! Évidemment, après cette lubie grotesque, certains proches ne lui adressent plus la parole. Ils l'accusent d'avoir joué la comédie. En gros, il userait d'un alibi pour laisser entendre qu'il a changé, qu'il est doté de sentiments, qu'il regrette ses frasques, qu'il se repent...
- Il ne se faisait pas fouetter dans certains lieux secrets de Paris?
- Je ne suis pas un indic'! Tenez-vous à l'histoire du crève-cœur! Berg n'a remonté la pente qu'avec du whisky et quelques étudiantes! Il a eu la lucidité de se tenir éloigné des cures psychanalytiques et autres billevesées qui vous pompent votre fric sous prétexte de vous alléger la conscience. Un de ses grandes théories est qu'on est inguérissable et qu'en essayant de guérir d'un mal, on l'aggrave et on le l'approfondit."
Mirinescu jubile. Il a raconté par le menu ses aventures avec de jeunes lycéennes en mal de bluettes, qu'il attendait à la sortie des lycées ou au bord des piscines de Paris. Rien en l'excite plus que le culte du secret, à l'abri des parents, des professeurs, des moralistes et des journalistes - ses bêtes noires. Fort d'un palmarès ô combien plus rempli de plaisirs tous azimuts, il n'a rien à apprendre d'un Berg, qui n'est pas un séducteur, mais un pervers. Balthazar désapprouve la quête de la destruction, qu'il distingue de son propre hédonisme débridé. Mirinescu acquiesce. Ses yeux s'écarquillent.
"Cher ami, j'aime beaucoup l'esprit de Berg, mais contrairement à vous, j'ai toujours mis le holà, si vous me passez cette expression un rien triviale. Il n'a jamais été autre chose qu'une connaissance qu'on croise dans des raouts ou avec qui on partage un bon repas. Et je vais vous dire pourquoi : contrairement à lui, j'ai une âme..."
Balthazar prend un air très concentré. Il affecte de ne prêter aucune attention à la religion. Il est ébahi qu'on puisse se taper des gosses de moins de douze ans et prier dans des basiliques chargées d'histoire.
"Je sais que Dieu existe et que nous avons tous des comptes à rendre. Lui se croit indemnisé de ce genre de rendez-vous
post mortem. Moi, j'ai tout parié sur la spiritualité. Une spiritualité différente de celle du commun des mortels..."
Balthazar contemple Mirinescu, le regard absorbé : ce qui sort des préjugés populaciers l'attire et l'intéresse.
"Les bonnes gens croient que le Bien se confond avec l'amour et la douceur. Je sais que le Bien se conjugue avec une certaine violence et un certain goût pour la dissimulation!"
Balthazar est aux anges : c'est pour ces moments de confidences qu'il fréquente les écrivains. Demain, sûr qu'il couchera cette confidence passionnante dans son journal intime. S'il ne la sort pas texto, elle lui servira de viatique posthume. Il est obsédé par la mort et par la trace qu'il laissera dans le futur. Il sait qu'il ne passera pas la postérité. Pour se consoler, il se répète qu'il est un auteur choisi pour un fort petit nombre de lecteurs. S'il n'a pas les honneurs de la quantité, il bénéficiera de la reconnaissance de la qualité.
"Allons manger. Sans quoi notre Berg va croire que nous l'avons abandonné pour quelques charmantes créatures encordées..."

lundi 21 septembre 2009

L'oeil du cycle

Opé.

Le vieil homme meurt. La mort n’a pas peur. Opé a peur pour la vie. La sienne ? À quatre-vingt-dix ans, on fait son temps. Dix printemps – sa femme, le cancer, l’agonie – il n’en peut plus. Il a chopé une vacherie, une maladie d’orphelin, un Parkinson sans tremblante, une spécialité paysanne pour familier des engrais. Quatre enfants, trois filles. Le fils tangue, héritier. Fêtard, vantard, noceur, coureur. Opé est écœuré. Un fermier. Paysan agriculteur.
À l’héritier, il a tout donné – son fils, prodige. Le fiston a dilapidé. Un propre à rien, Opé décrète, sauf qu’il a mal. Il déblues. Il n’entend pas la musique, mais c’est la fin. Son fils n’est pas venu. Il fête les environs. Il n’est pas au courant. Pas ingrat, un inconscient. On manque de jugement. Avec le temps, la vieillesse, la maladie, on acquiert une lucidité qui vous prend au dépourvu.
Opé a pardonné. Le christianisme, c’est sa vie. Il a éprouvé les pires peines à absoudre. Il a beaucoup donné, très peu pardonné. Maintenant, la famille est divisée. Il n’a guère ménagé. Ses filles sont autour de lui, son choyé n’est pas lui. C’est un signe. Dieu envoie avant de rappeler. Amène-toi ! Opé dans les choux. On respire dur. Il fait chaud, l’été indien. Opé craignait l’asphyxie. Il s’éteindra sans souffrance. Sans peine. Il n’entend plus le cœur léger. Il a pardonné – allégé.

Opé tient les rênes de la ferme. Il vient de se marier. Il a été élu – maire du village. Il fourmille d’innovations. Il dore les idées. Il est l’organiste des dimanches. Il attend une fille. La vie est belle, Opé. Plus tard, ce sera un héritier, histoire de reprendre. Pour un paysan, le garçon est vital. Une fille, la vie sourit.
Opé conduit son tracteur. Il a acheté. C’est le début de la mécanique. En France, la Seconde guerre, les morts, les massacres, les prisonniers, c’est le retour de l’accalmie. La prospérité vous ouvre les bras. Les agriculteurs profitent de prêts, de récoltes, de revenus – l’Epoque glorieuse. Opé achève le rêve des générations. Acheter un tracteur. Le travail des champs devient révolutionnaire.
Opé est altier. Il se tourne vers son alter. Et go ! Le fidèle, le lieutenant, l’ouvrier agricole est plus pour le patron. Il est l’âme de la ferme, le confident des enfants, le bêcheur des jardins, le fumeur sans fatigue, le buveur de cidre. Le champ s’ouvre à Opé. Ferme-la !
« Alors, Valéry, toujours fervent des charrues ? »
Opé chambre, Opé pétarade. Opé châtie en châtié. Il a des lettres. Il tient de l’Etre. Il titille son cher Valéry. Valéry est un réactionnaire. Valéry réfute le Progrès. Il est méfiant comme un vieux Sioux devant toutes ces techniques qui finiront par gâter notre monde. Valéry tique devant le toc. Un tracteur ? Ça fera des emplois en moins, des chômeurs en plus, de la misère – et de la détresse. C’est pas la bête au bon Dieu, un tracteur. Opé se moque. Opé croit dur comme un moteur dans le Progrès. Opé est visionnaire – en Progrès. Après le christianisme, le Progrès est sa bannière. Son étendard illuminé.
De temps en temps, Opé se pose la question : les deux ne feraient-ils pas Un ? Valéry le plus brave ne comprend rien à l’esprit de son temps. Il est engoncé dans ses préjugés. Incapable de s’ouvrir au monde, à la science, aux découvertes, à ce que d’aucuns nomment Changement et qu’Opé n’hésite pas à baptiser du fou nom de Révolution.
« Tu vois, Valéry, l’homme est l’animal capable de créer, d’innover, de fonctionner !
- Il est surtout capable de belles vacheries ! »
Valéry est campagnard. Il roucoule des R. Il a l’accent des champs.
« Ce qui changera le monde, c’est la technique !
- Avec leurs bombes et leur chimie, ça, oui, le monde chante ! »
Valéry a mal entendu. Valéry est drôle. Jeu de rôles.
« Avec les tracteur, aussi. Nous sommes les enfants du Progrès. Nos parents labouraient la terre avec les bêtes, nos enfants travailleront par ordinateurs !
- Je prie pour que ce jour n’arrive jamais ! Jamais ! Ça ferait des robots sans âme et sans cœur ! »
Opé arrête le débat. Il hausse les épaules. Valéry est dévoué, mais il ne comprend rien. Désavoué. C’est un réactionnaire, attaché à ses traditions. Il n’a pas le niveau intellectuel pour discuter. Opé est fier de son intelligence. Si clairvoyant qu’il appartient au nombre des élus qui comprennent le Changement et le Progrès. Il bout d’un optimisme débordant. D’ici deux ou trois générations, sa ferme ne ressemblera pas à l’entreprise qu’il connaît. Elle sera un outil futuriste, entièrement mécanisée, où l’homme sera le cerveau commandant à des batteries de machines. Il sourit, Opé, l’avenir est confiant. Il a foi dans Jésus, dans Dieu, dans le christianisme. Il a foi dans la terre. Il était une fois : l’homme saura cultiver.

La petite Maoussi hurle. Une minute. Même pas. Elle sort du ventre. Vraiment du ventre : césarienne. Maoussi, la voix est libre. La vie vocifère. Avis de naissance : Maoussi vient de naître. Elle a une maman, elle ne sait pas. Elle a un papa. Le pédiatre vérifie les réglages. Bébé est de la dernière génération des Maoussi. Chez maman, les aînées s’appellent Maoussi. Tradition Dahomey. Maman s’appelle Maoussi, mamie s’appelle Constance. L’arrière-grand-mère vit au Dahomey. Une Maoussi qui approche des quatre-vingt-dix piges et qui fait mentir allègrement la moyenne de vie de son pays natal.
Maoussi Jr. pleure toujours.
« Elle a du coffre, cette petite ! »
Parole de pédiatre. La sage-femme demande au père de suivre en salle de réanimation. Papa est blanc. Mélanine de peur. Face de craie sans cri. C’est une métisse. Papa ne comprend pas. Maman est KO. Elle se remet de ses émotions et de l’opération. Le choc : cinquante centimètres, trois kilos. Un beau bébé rond, qui tournerait des publicités pour les catalogues ou les marques de voitures. Le papa est anxieux : avec les bébés tout fragile, on ne sait jamais ce qui avive. Pour l’instant, Maoussi est emmitouflée dans un linge natal. Elle arrive. Elle est née.
Elle est sortie du ventre. Elle est sortie de son monde clos, chaud et parfait. La naissance : on émerge d’un monde pour en trouver un autre, plus grand, moins accueillant. On est homme, de l’espèce dominante du nouveau monde dans lequel on se trouve. L’ancien continent était terre conquise. Qui sait s’il n’existe pas d’autres mondes, une infinité de corps qui se tiennent les uns dans les autres, à la manière des poupées russes ?
La petite Maoussi est nouvelle-née. Sans questions, elle a froid. Elle est là. L’accouchement est allé trop vite. Note aux religieux : si la vie est l’entrée, la mort n’est-elle pas la sortie ? Je rêvais d’une autre ronde. Pendant que Maoussi surgit, Opé s’éteint. L’arrière-grand-père de France meurt. Pas le même jour, mais la linéarité, on s’en fout. C’est quoi, le temps, si ce n’est pas la trame de notre monde ? Le temps, il existe dans les autres ? Dans le ventre ? Après la mort, quel monde ? Hadès ? Elysées ? Enfers ? Paradis ? Eden ? Sapristi, Opé ne verra pas son arrière-petite. Ce n’était pas la première, mais c’est la métisse de la famille.
Opé, le Progrès, c’est la mondialisation, les migrations, la France multiconfessionnelle et multiethnique. Plein de métisses – plus une idéologie biscornue du métissage. Coupez : décalez. Chinois. En France, on prend les métisses pour des Noirs, alors qu’au Dahomey, on prend les métisses pour des Blancs. T’as tout faux, mais tu cultives le topo. Dites-le au tennisman métisse à la retraite qui vient d’un croisement entre le Dahomey et la Lorraine et qui surfe sur la tolérance occidentale : ta couleur est égale à condition que tu consommes. Couleur camé. Léon l’Africain.
Maoussi s’en moque. Les Maoussi ont résisté à l’esclavage et à la colonisation, elles résisteront à l’ultralibéralisme et la mondialisation. Les Maoussi sont des battantes et des dures. Les Maoussi sont des guerrières et des irréductibles. Pire que les Gaulois, t’as les habitants du Dahomey. Leur potion magique vient de la nuit des temps. Plus puissant que le vaudou, c’est le rite de la vie. Un coup tu pars, un coup tu reviens. Dieu donne et Dieu reprend. Le diable sonne et se méprend. La vieille Maoussi ne partira jamais : sa descendance a repris le flambeau. Opé, pas de souci : Maoussi flambe au champagne. T’a vécu, t’as cru. Tu t’es trompé, tu t’es battu. Tu as gagné, tu as pleuré.
Pars en pèlerin, mon brave : tu n’as rien à craindre. Après la mort, tu es mieux qu’un vieillard. Tu es libre et vivant. Tu es près d’un étang. Deux cerfs paissent. Tu bois un peu d’eau. Maoussi est née. Tu le sais. Tu ne la verras pas, ce n’est pas grave. La route tourne. Ce qui compte, c’est l’étincelle de vie. Elle éteint celle, elle africaine, elle est chrétienne. Elle a tout pour grandir. Les Africains sortent de la nuit des temps. Les chrétiens louent le firmament. Jésus n’a pas eu peur de la Croix. Et toi, Opé, tu penses à quoi ?

mercredi 12 août 2009

Machette

Omar court. Toujours. L’hiver à Eonville, il fait un temps à tuer un mort-vivant. Omar ne sent pas la bise, les moins cinq, l’humidité. Omar ne voit pas les blocs de béton de sa droite à sa gauche. Omar est en lévitation. Furie vengeresse. Homicide prolongé. Il tient un fusil à pompe, comme s’il s’agissait d’un nouveau-né. Omar peut se montrer précautionneux. Il est à bloc. Il course une bande de petits jeunes. Deux semaines qu’ils le défient en frappant à sa porte et en l’insultant au portable. Omar a laissé monter la colère.
Maintenant qu’il la sent en lui, il se trouve inattaquable et invincible ! C’est sa potion magique, la colère. En bas de son bâtiment quatre étages, dans le studio où il vit, il croise sa voisine du dessus. Natacha. Elle est sympa, souriante, une petite jeune aux yeux verts, qui vit avec un Asiatique. Ils ont un marmot, ils veulent s’en sortir. Un couple de banlieusards. Omar a les crocs. Il a de quoi. Il croyait être casé avec une métisse sénégalaise. Il s’est rendu compte que la donzelle le trompait avec tous les dealers du coin. Résultat des courses : il s’est lancé dans le business. Avant, il magouillait, la save à la semaine, sans aller trop loin. Normal : il attendait l’arrivée d’un gosse – les bénéfices de la vie de famille.
La métisse s’appelle Hélène. Elle est belle, des traits fins, consciente de son pouvoir de séduction. Elle s’attache à tout ce qui est noir, violent et marginal. Elle kiffe les hommes qui ressemblent à son père, un raté qui passe ses journées à boire et à se battre en refaisant le monde avec des compatriotes tout aussi décalés que lui. Omar déprime : il a perdu sa vie en accordant sa confiance. Désormais, il ne croit plus personne. Il ne fait plus crédit. Il n’a plus d’âme mie. Que des potes, des connaissances et des associés. Il s’est lancé dans la came. Il ne vend pas chez lui et il ne croise jamais de toxicos (sauf les quelques potes à qui il arrive de sniffer en sortie). Il est Intermédiaire. Comme il connaît du monde dans le shit, il est passé vite fait à la vitesse supérieure.
Résultat : beaucoup de femmes, beaucoup d’argent, beaucoup de prestige. Les types sont de plus en plus craignos. Il possède trois voitures sans permis. Un petit pitbull. Il passe pour la teigne. Il se bat. La semaine dernière, sa réputation de voyou a pris du galon. Confirmation. Il était chez une meuf avec ses lieutenants, des jeunes qui collaborent et qui le prennent pour le big boss. Le Scarface black – le parrain noir de l’an deux mille. Omar est le héros des imbéciles, les immatures qui n’ont rien compris à la vie, les mythos pour qui vivre, c’est trafiquer. La vie, c’est des biftons dans la poche. Omar croule sous les liasses. Du moins, c’est ce qu’il laisse entendre. La vérité, c’est qu’il est submergé de dettes.
La nénette, une Guadeloupéenne, recevait des racailles de Paname. La métisse tient à sa réputation. Les Parisiens ont joué aux chauds. Ils ont mal parlé à Omar &Co. Omar n’a rien dit. Il est sorti. Il a sniffé un rail, sa nouvelle distraction. Il s’est énervé, son habituelle occupation. Il est remonté chez la tismé avec trois lieutenants. Ils ont retourné l’appartement à coups de battes. La go a porté plainte. Les Parigots étaient choqués. Jamais vu de pareils malades. Omar prendra une peine. Pas de larme. Depuis qu’il est dans la came, il a repéré le manège. Les flics tournent en bas. S’il ne se calme pas, Omar va monter – en zonzon.
Il fait ce qu’il veut. Veut-il ce qu’il fait ? Il se moque des conséquences. Si des flics l’interpellent en mission, il les insultera. Il se sent capable de leur tirer dessus. Qu’ils le choppent. De toute façon, sa famille est en France, sa sœur a des gosses, sa mère est remariée à Paris, mais lui rêve de Mauritanie – finir ses jours dans un village. La France, plein la casquette ! Au pire, il s’installera en Gambie, un pays roots, comme il l’appelle. Ou il émigrera vers le Sud, Bordeaux et sa région. Un chouette coin, où l’on peut refaire sa vie peinard. Il n’a pas abandonné son rêve de monter une famille et d’arrêter les dérives.
Pour l’instant, il divague grave. Avec son fusil de déménageur, il cavale. Pas le temps de discuter avec la voisine, il est électrique. Si les jeunes lui en veulent, c’est qu’il magouille. Ces bandes de petites frappes n’ont pas conscience des réalités. Ils sont tellement bêtes qu’ils servent des commanditaires. Pour les parrains, c’est signé : trois frères arabes sont des concurrents. Un de ces quatre, il retrouvera son studio en flammes. Il s’en fout. Pour l’instant, les jeunes le harcèlent ? Ils commencent par fumer en bas, puis ils montent, se sauvent, l’insultent, taguent, cognent à sa porte... La totale, quoi. La misère. Au départ, Omar a trouvé la parade : il a posté son pitt en vigie.
Les jeunes l’ont enchaîné : ils ont caillassé le chien. Ces bâtards ont remporté la première manche. Rira bien qui rira le dernier. Omar enragé attendait que la vengeance lui monte à la tête. Les fils de pute, il va les tirer comme des lapins. S’il en ramasse un, il lui casse la tête. Après, son choix est fait : il quittera Eonville. La grisaille, le brouillard – le froid. Vivement l’océan, le soleil et les sorties en marcel. Omar cavale, Omar galope, ils sont à deux cents mètres. Il connaît le quartier comme sa poche. Pleutres, une arme les terrorise. Alors un fusil à pompe ! Ils n’avaient pas prévu la riposte. Omar est certain de les retrouver. Vu son degré de ressentiment, il va les cuisiner salement. Ils vont prendre pour toutes les frustrations accumulées. Il les découperait bien, mais la prison l'angoisse. Soudain, il tombe sur qui ?
Hélène avance sur le trottoir. Deux mois sans la voir – à la bonne heure ! Il a beau lui en vouloir à mort, c’est plus fort que lui : quand il la voit, il ne résiste pas. Il craque. Il a fait son deuil des raclures, il a toujours envie d’elle. Elle lui sourit. Apparemment, elle n’a pas l’air consternée par le fusil. Fascinée ? Aveuglée ? Normal, elle aime les Noirs qui dealent et qui cognent. Elle est servie : son ex est en train de courser des jeunes avec un fusil de l’armée ! Un vrai de vrai, un dur, un molosse !
« Tu fais quoi ? »
Quand il la voit, il tremble. On peut l’attacher, le gifler, le menacer, lui prendre la vie : Omar n’a peur de rien. Dès qu’il se trouve en face d’elle, il perd ses moyens. Il est ému. C’est beau, les sentiments.
« Je fais des courses !
- Viens prendre le café !
- Je ne sais pas si j’ai le temps !
- Pas de tintouin : le jus est prêt ! »
Il a gardé une pincée de nostalgie inavouable de l’époque où il était en couple. Les morceaux ne se recolleront pas. À l’époque, il lui a tapé dessus, elle l’a trompé, il a manqué de la défenestrer, il a failli tuer son tourtereau. Quand ils se revoient, c’est ami ami. La paix. Omar essayera de coucher avec elle des fois qu’elle soit libre ou qu’elle n’accorde pas beaucoup de cas à son régulier du moment. Elle est restée très instable. Elle change de mec toutes les semaines. Parfois, ce sont des types de passage, quand elle sort. Elle a la bougeotte. Les boîtes, les verres, Hélène est mal. Omar a envie. Hélène est en vie. Omar a oublié : les jeunes, les crosses, les plombs. C’est qui la balle ?

Omar est en furie. Il arbore sa machette, il la lève de détresse. Deux filles essayent de le calmer. Omar de Mauritanie. Il raconte qu’il est Sénégalais. La vérité, c’est que son père est l’ancien chef d’Etat-major de Mauritanie. Par contre, Omar vise un Sénégalais : un grand gaillard qui répond au doux nom de Pape. Pape n’est pas seulement de Dakar. Il est le fils d’un des plus riches hommes d’affaires du pays. Un entrepreneur qui possède des millions, l’immobilier, le commerce ou les plantations.
Omar en veut à mort. Pape se comporte en enfant gâté ? Dès qu’il aspire, c’est comme si la chose lui était due. Ce capricieux de prestige attend qu’Omar lui accorde son appartement pour les vacances. Omar est fou de frénésie. Pas question de sous-louer son HLM alors que Pape lui a cramé la cuisine deux mois plus tôt. La fête, la fume, les femmes… Pape s’est endormi. Quand il s’est réveillé, ça braillait, le plafond en flammes, les travaux n’ont jamais été payés. Pape a promis, Pape a menti. Pape est un arnaqueur, un radin, un pagailleur, qui croit qu’il endort les gens avec sa gouaille. Pape se prend pour un dieu parce qu’il a du fric. Omar est un déclassé, un réfugié, un type qui ne plaisante pas. Pape lui a intimé d’arrêter de jouer au psychopathe.
Omar n’a pas apprécié. Il va montrer au richard de quel bois il se chauffe. On fume, on boit, on traîne, on sort, et au final, on fanfaronne ? Omar n’a pas réfléchi. Il pique des colères ahurissantes. Il défie. On se fie à sa petite taille, à sa maigreur, à son sourire. Pape a suivi l’exemple : il a pris Omar pour un petit. Omar s’est chargé de lui rappeler que la valeur ne dépend pas du poids. Ce n’est pas parce qu’on a des millions, qu’on dépasse le mètre quatre vingts ou qu’on joue les séducteurs qu’on tutoie. Omar n’aime pas qu’on le prenne de haut. Il remet les choses à leur place. C’est son caractère de justicier.
Il en a marre, Omar. Il est exténué. Trois jours qu’il ne dort pas, qu’il fume et qu’il boit. Il fait semblant d’aimer le ragga et autres musiques de boîtes pour énervés de la vie, mais il est resté l’enfant du village de Mauritanie. Omar n’est pas un rude, c’est un boy. Normal qu’il pète les plombs : comment un Africain de Mauritanie pourrait endurer longtemps la pire des vies, la vie déclassée, la vie en banlieue, la vie HLM, la vie de quartier ? La vie d’Arabes et Négros ? La vie déchue ? La vie entre prolétaires, fumeurs, smicards, Rmistes, marginaux, pauvres ? La vie d’asile ? La vie d’exil ? Faut pas s’étonner qu’Omar casse la tête : Pape est né avec une cuillère dans la bouche. Pape se prend pour le roi des ronds. Pape est un fainéant qui sait que son vice accouchera de biftons. De vertu ? Omar veut remettre les choses en place. Tous croient qu’ils sont cousins compatriotes – la même chose au fond.
Pape loue un appartement au centre-ville pour s’amuser. Il ne fait rien, il fume au lycée, il se fera renvoyer, il retournera au pays, il utilisera les fonds de son père, il lancera son affaire, il sera riche. Pendant ce temps, Omar galèrera. Omar est un juste qui n’en peut plus. Il lâche sa machette, il ne veut plus tuer Pape. Il veut lui montrer qui est qui. Pape est enthousiaste. Il est persuadé d’avoir manqué la mort de peu. Il se glorifie de l’histoire de la machette sur le coin de la tête, lui qui projette de lancer une firme de consultants en Afrique. Ses associés – des compatriotes. Pour l’instant, il fume la métropole, mais dès qu’il rentrera au bled, il changera de tête.
Omar, il le verra dans une autre vie. De moins en moins. Ils évoqueront le vieux temps, mais pas question de monter des affaires avec cet énergumène. Omar est trop violent. Omar est un psychopathe. Omar est un taré. Traîner avec lui valorise parce que le desesperado est capable de toutes les folies. Le gosse de milliardaire se divertit, quand Omar n’a pas de limite. Omar est un funambule ambulant. Chacun sa bulle. Omar est un caïd, un enfant de la boule, sans filet ni ouverture. Omar manque de jugement. Pape est au-dessus. Pape fils de. Pape en France s’amuse et pagaille. Omar pagaye. L’un galère, l’autre dilapide. L’un gère, l’autre deale. Qui est le fumier ? Le petit exaspéré, qui fait rentrer les ronds, ou le grand enfumeur – qui fait sortir de ses gonds ?
Pour apaiser les tensions, Sadi s’interpose. Le tchatcheur et le découpeur. Officiellement, Sadi sort avec Pape, mais chacun sait que Sadi est une traînée qui couche avec le premier venu. Il suffit de la chauffer pour la brancher. En fait, elle a dû se taper tous les Sénégalais de la bande. Pape ferme les yeux. Pape se montre d’autant plus conciliant qu’il a plusieurs fers au feu. Sadi est une babe de passage. Une lady tricard. Pape laisse courir pour mieux cavaler. En ce moment, il lorgne sur une métisse centrafricaine, une pure beauté, une grasse, une crasse. Son visage rattrape sa taille, et puis, ce sont les Toubabs qui n’aiment pas les grosses et qui leur préfèrent les baguettes. Les Africains kiffent les formes. La Centrafricaine est reine des nuits.
Une 405. Pape est le mac, Omar le topo. Pape cerne les potos. Il manipule parce qu’il est habile. Il tisse sa toile. Il perce les voiles. Pour le moment, le Jules, c’est Omar. Omar jaloux du joujou. Omar fait l’indifférent. À qui veut l’entendre, elle est juste une partenaire. Qui tient qui ? Qui a le fond ? Le faux teint ? La Centrafricaine cherche un mari. La Centrafricaine souhaite des enfants. Omar bloqué à dix-huit ans. La Centrafricaine ne restera pas avec un viveur. Un cogneur. Un fumeur. Un dealer. Un sprinter.
La situation est claire : sans moyens, Omar n’a pas de prestige. Il est le petit dur, le garnement que les filles sortent pour se faire peur. Se donner de l’assurance : style. Pour la situation, elles passent à autre chose. Dans ce jeu de dupes, Pape est l’intermédiaire de l’intermède : il ne fera pas de vieux os. La métisse le tente. Il teste. Il n’aime personne. Il s’amuse, ment, domine. Des mioches, il en aura quand il rentrera au pays. Papa Pape polygame a eu une ribambelle de gosses – une litanie d’épouses. Un jeu d’enfant de marier la cousine de bonne famille.
C’est l’Afrique : riche, on collecte sans se baisser. Pas besoin de séduire, les familles marient. C’est un honneur de donner sa fille à l’homme riche. Pape compte reproduire le schéma. À une exception près : chacun son temps. Papa a eu treize femmes. Pape ne compte pas épouser. Il est contre. Le mariage prend du fric. Le mariage perd du froc. Le mariage est déposé. C’est bon pour les vieux et les traditionalistes. Pape n’est pas polygame. Pape est joueur. Pape n’est pas poli. Game over. Jamais Pape ne s’installera. Il enfantera aux États-Unis, le paradis des Africains qui ont des devises. L’Eden des capitalistes. L’Elysée des flambeurs. Pape est accroc aux Afros. Elles sont claires, elles ont de la coupe, elles ont de la classe. Elles sont entre la villageoise d’Afrique et le fard d’Occident. Pape ne se sent pas Africain. Il se sent du monde.
Pape tend la main à son meurtrier. Omar roule dans le moule. Il est cool, Pape. Omar allume un gros joint. Effet garanti : tout le monde est impressionné. On a assisté au combat du siècle, la rencontre des deux titans. Sensation. Certain qu’une des donzelles tombera pour le petit énervé, le nerveux doté de cœur. Ce soir, Omar récoltera les dividendes de sa brutalité. Les Sénégalais vont sortir dans la boîte afro d’Eonville et Omar se farcira une péronnelle. La violence rapporte : ses sœurs prétendent qu’il n’est pas séduisant, il sort des beautés. Beurettes, blondes, parfois métisses – jamais d’Africaines, que des instables. Plus tard, Omar ambitionne de marier une Blanche et de s’installer dans le Sud. Eonville, il en a ras la casquette. C’est pour la jeunesse, festoyer et batifoler, mais dans un coin de sa tête, Omar veut des enfants. Une vie stable.
Il a trop voyagé, trop bougé, trop bavé. Il est temps de se poser. Pause. Il serre la main de Pape. C’était du chiqué. Pape croira qu’il a manqué l’assassinat, il glorifiera ce fait d’armes, il jouera les valeureux. Jamais Omar n’a eu l’intention de lui fracasser le crâne. Il voulait faire peur. Pape n’a pas l’habitude des voyous. Il a eu trop peur. Maintenant, c’est lui le tueur. C’est sa conception de la justice. Quand il a un coup dans le nez, ce qui arrive les soirs, il raconte à qui veut l’entendre qu’il montera une bande de guérilleros en Mauritanie et qu’il terrorisera les Arabes. Il leur en veut à mort. Ils ont abattu son père, ils ont anéanti sa tranquillité.

C’est l’attroupement devant la boîte. On est énervé quand on sort. Là, c’est le grand énervement. Les meneurs palabrent avec les videurs, histoire de leur chauffer la tête. Le clou du spectacle : Omar la terreur. Il est tout seul. Ses amis se sont enfuis. Il était encore calme quelques minutes auparavant. Il sortait avec deux Sénégalais, Papis et le Grand Tapha. Soudain, l’incident. Les compatriotes n’ont pas compris : Omar s’est jeté sur un homme d’âge mûr et l’a roué de coups. L’homme n’a pas l’air commode. Une face de ferrailleur, une tête de magouilleur, il pourrait être armé. Omar n’a pas cogité. Il a cogné d’entrée.
Raison suffisante : sa sœur Kadi. Omar n’a qu’une sœur même père, même mère. Il en a bien deux autres, mais ce sont les filles de sa mère. Il les laisse bouger comme elles veulent. Avant son assassinat, le papa collectionnait les femmes. Omar a le souvenir d’un militaire, fort, dur, respecté. Les Arabes l’ont tué. Les racistes l’ont buté. Omar déteste les Maures. Omar maudit le monde. L’africanophilie, c’est pour la galerie. Ça fait bien, en France, de jouer sur l’air des lampions. Noir et fier. Sans blague. Farce : attrape.
Mauvais délire : Omar s’en est pris au chéri. Elle tourne mal, Kadi. Elle se fait niquer par les bibis. Des racailles de banlieue, des ratés, des bons à rien, des divorcés, des drogués, des paumés, des tordus… Ce soir, au lieu de repérer un mari, elle n’a rien trouvé de mieux que de se pointer avec son boy dans la boîte underground d’Eonville. Encore une tache, pire qu’un looser. Un divorcé qui cherche une boniche ou un coup à tirer. Omar les sent à plein nez. Quand il s’agit de défendre l’honneur de la famille, il est prêt à risquer sa vie. Il a un coup dans le nez, l’image de son père en tête, bingo ! Banco !
Omar a rossé, tout le monde veut le calmer. Omar a perdu son lot. Consolation. Dernière consultation. Il avait branché une veille connaissance, une blonde un peu forte, qui a compris que son pouvoir de séduction s’accorderait mieux avec les Noirs qu’avec les Français. Elle aime l’Afrique sans y avoir jamais mis les pieds : elle se sent emplie de reconnaissance pour ces types rejetés, méprisés, marginalisés, et qui persistent pourtant à lui accorder leurs faveurs d’un soir. Omar a zappé. La pauvre fille se trouvera bien une porte de sortie. Un énième port d’attache. Omar est en furie. En charpie ? Pire que ça. Direction l’hosto. Les compatriotes ont rappliqué et commencent à le seriner dans la langue du pays.
On s’affaire autour d’Omar. Il est par terre. Tellement énervé qu’on le sépare, qu’on l’empêche de taper, il a asséné un grand coup de pied contre un poteau. Le pylône n’a pas bougé. Omar est couvert. Le genou est ouvert. Le talon d’Achille, c’est la colère. Omar aperçoit dans la masse sa sœur. Cette traînée dans la nasse. À cause d’elle, il est en sang. À cause d’elle, il est à terre. Sa satanée manie de coucher avec le premier incapable ! D’un coup, il lui assène un poing sur la tête. Kadi s’effondre. Elle ne bouge plus. Elle est dans les vapes. Omar se sent mieux. Il est soulagé. Il s’est dépensé. Sa sœur a payé. Les compatriotes crient de plus belle. On désapprouve. Taper sa sœur, il se croit au village, le petit ? Tapha, le grand frère de la communauté, commence à monter le ton. Et puis, on se rend compte que ça ne sert à rien. Il faut emmener la famille à l’hosto. Famille de fous. Faille de tarés : une paumée, un dérangé. Des traumatismes en perspective. Pas étonnant que lui tape, et qu’elle baise. Deux violentés de l’Afrique répondent au viol identitaire par la violence adultère.

mercredi 15 juillet 2009

Les mots vivants

« Moi, tu comprends, je ne suis pas raciste. Je suis catholique de père et mère. J’ai été agressé deux fois. J’ai pardonné. Ils m’ont gâché ma vie. J’ai redoublé ma quatrième. Alors, les Arabes, France ou pas, je m’en méfie… »
Alain hausse les sourcils. Il est sous tension.
« Si je suis au chômage, c’est à cause des pressions qu’ils ont faites sur moi. J’ai raté le bac à cause des bandes. Si c’était à refaire, je le repasserais dans un bahut privé, comme ça les Arabes seraient fréquentables… »
Alain est à bout. Il est grand, en costard, il a passé de la gomme dans ses cheveux, l’air d’un jeune premier. Alain est au bord du gouffre. Il déprime, la pression familiale. Son grand-père est la référence. Un pharmacien, qui avait du fric et qui jouait au notable sur Eonville. La maman va à la messe les dimanches et respecte les traditions. Dans la famille, on est catholique, on réussit ses études, on ne redouble pas, on travaille d’arrache-pied et on se tait. Quand on grandit, on se marie et on a des enfants. Le plus possible, quatre ou cinq, histoire de montrer que le Seigneur boit du petit lait.
Alain s’enlise sévère : il ne trouvera pas facilement du travail. Des petits boulots, OK. Des stages, OK. Des CDI, KO. Jeune, droite des slogans, personne ne viendra le repêcher. En ce moment, Alain rend visite à un dominicain du centre-ville. Il confesse. Dans la famille, il est le cas social. Il ne trouve pas de boulot, le coco. Le fils prodigue est en rupture de banc. Il prend conseil. Le frère ne bronche pas. Il dégage la nervosité et l’énergie.
C’est le fils de famille qui a embrassé les ordres par tradition. Le deuxième, on le donne à Dieu. Il se tient du côté de l’ordre, du pouvoir, deux raisons suffisantes pour lesquelles les jeunes l’aiment. Il est ouvert, dynamique, intelligent et cultivé. Il s’exprime, il plaisante, il est à l’aise. Serviteur de Dieu. En ce moment, il tutoie les combles de l’embarras. Alain l’éreinte. Il logorrhe. Il dérape. Raciste ? Attendrissant. Comment apaiser un grand naïf ? Promis, le frère va intercéder pour le salut de son dadais en souffrance. La prière, il ne voit pas d’autre issue. Il lève la tête. Alain sourit.
« Tu sais, j’ai une piste… »
Le frère hoche la tête et plisse les yeux.
« Ma mère a des relations dans le recouvrement. Tu comprends, on plaint toujours les pauvres, on déteste les huissiers, mais la vérité, c’est qu’il faut régler ses factures. C’est facile de geindre quand on a trois télés plasma et qu’on dépense plus que ce qu’on touche. Dans la vie, il faut travailler, pas s’enfermer chez soi. Les gens de nos jours voient la vie de travers. On n’aime pas l’ordre. Moi, j’adore mon boulot. Sans sécurité, on n’obtient rien de bon. La besogne, l’honnêteté, la ponctualité : je veux travailler. On se moquera, ce n’est pas grave. Quelque part, tu comprends, je suis un martyr. Je suis incompris. Je travaille du côté de Dieu. De nos jours, on aime l’anarchie et on se glorifie d’être athée… »

« Eh ops, il est bon, le Titi ! »
Une bière. Le luxe. La bibine est forte, plus de dix degrés. Une belge, une allemande… Thierry Mauvenargues ne sait plus trop où il est ; pas grave, il a conservé son humour. Sa femme rit. Ses amis rient. Titi, c’est son surnom. Quand il est arrivé tout à l’heure, les amis ont battu des mains. Dans le groupe, Titi est le gage de la bonne humeur. Avec ou sans humour, on est exténué de nos jours. On organise des week-ends de vieux copains. Avant, c’étaient les copains de régiment. Maintenant que le service militaire a été aboli, plus de guerre, on se rase. En France, vingt et unième siècle, les jeunes sont blasés.
Titi travaille comme un damné dans un cabinet d’études. Il est clerc et son ambition est d’ouvrir un cabinet avec sa femme. Notaires, Mauvenargues & Associés, le titre claquerait. La plaque sur la maison, la piscine derrière, le fric et les vacances. Il faut travailler, Titi besogne. Ça lui donne bonne conscience. Son père a réussi. Il travaille à plein tube. Il opère. Il a des ronds, il gère des fonds, il aidera son fils pourvu que le fiston donne une bonne image du nom.
Titi est bougre jusqu’au bout des ongles. Sa mère est une notable. Une fille de militaire. La bourgeoisie d’Eonville ne plaisante pas. La réussite, le niveau de vie, leurs slogans sont dans le coffre-fort. Les amis de Titi sont à l’image du phénomène. Ils sont médecins, informaticiens, profs. Quand on a grandi dans un quartier de résidents, on s’en sort à mort. On sort, on dort, on glande, on travaille.
« Je mise sur la voiture ! »
Poker. Tout le monde rit à gorge déployée. On s’ennuie. Titi n’est pas seul. Outre sa femme, les potes de trente ans frisent la douzaine. Il y a un avocat, un urgentiste, un informaticien, un chimiste, un prof – et les épouses. Titi considère sa situation. Il allume une cigarette. Dans un an, tout est prévu, l’étude sera à son nom. Pourquoi ne pas prendre la vie du bon côté ? Pourquoi se prendre la tête ? La crise économique ? Pourquoi se casser les couilles, bordel de merde ? Pourquoi tirer la tronche ?
Titi rit. Titi crie. Titi crisse. Titi plisse. Titi s’ennuie. Titi vulgarise les jurons et les insanités. Pas de temps avec les pensées. Bientôt, des gosses. Ça prend du temps. Quelques week-ends en couple dans les hôtels de luxe, leur péché mignon. La maîtresse attendra la cinquantaine. Titi adore le faste. Titi adore les week-ends avec les vieux potes. Ils jouent au poker, ils descendent les bières, ils fument les clopes. Le temps n’a pas changé depuis leurs boutons. Ils ont réussi, ils s’ennuient, ils se marient, ils enfantent. Titi est en accord avec son statut. Il a mis dix ans à intégrer l’esprit de son groupe. On le trouvait nerveux, instable, arrogant.
L’esprit du groupe, l’esprit du quartier, l’esprit des jeunes, c’est la bourgeoisie qui plane au-dessus de la province, par-delà le mouvement. Il s’agit de réussir, se divertir, facile. Surtout flirter avec le côté artiste. On cherche, on scientifie, on powerise. On a gratté quelques notes, on a claqué quelques accords, maintenant on avale. C’est si rares les mumuses qu’on s’amuse ! La muse n’a pas changé. On oublie les contrariétés, on zappe les soucis, on esquive les esquisses. Une villégiature entre amis : la décompression. Ne plus penser. Pas de souci. Pas d’écologie. Pas d’économie. On se moque des autres. On a toujours ri.
On fait semblant. Juste un petit effort. Le pire : appliquer. Jamais critiquer. On suit l’exemple des parents. On est responsable. La famille vous file du ventre.
« Les gars, désolé de vous interrompre, j’ai une petite inspiration… »
François Maupin a saisi la guitare. On aime bien François. Dans le groupe, c’est l’artiste. Il compose de la musique, il l’envoie sur son site Internet, il swingue dans les groupes de jazz. Il n’a pas changé depuis ses cinq ans : toujours farfelu, débordant d’inventivité, à côté de ses pompes.
« Ah, non ! Pitié !! On veut bien mourir d’une cirrhose, mais pas de guitare ! »
La tablée éclate de rire. Titi peut tout se permettre, il est le joker. Il profite de son statut d’intouchable. François n’en fait qu’à sa tête : il commence à sortir quelques notes de blues. Insupportable et rébarbatif.
« Manquerait plus que tu te mettes à parler ! »
Titi chambre. Son vieux complice, il le côtoie depuis les premiers printemps. Ils jouaient dans la rue. Ils ont fait les quatre cents coups, les mêmes distractions, les mêmes disputes, les mêmes punitions. Titi droitise, François informatise. Quand François ne tape plus sur son clavier, il compose de la ballade. Famille de musicien – il a de qui tenir. Quand Titi ne recopie pas des centaines de formules chiffrées, il fait la tournée : des palaces. Quand il aura plus de moyens, juré, craché, il flambera les casinos.
« Qu’est-ce que vous pensez du réchauffement climatique ? »
François prend un air blasé. Les potes ricanent et lancent les cartes. Il a les jetons face au poker qui n’en finit plus de s’étirer en langueur. Il tient à sa réputation comique d’artiste et d’intello. Cerveau à part, il va sans dire. François n’aime pas l’école. Il n’a jamais supporté les études. C’est sa légitimité, tant il est persuadé qu’on ne peut être génial qu’à part. François se vit en génie. Il surjoue son bazar bizarre. Il soliloque de provocation en vocation. Il discourt des heures sans qu’on l’écoute. Irriter ne le dérange pas. Plus on énerve, plus on est bon.
« Il va pas nous bassiner avec sa philosophie. Le réchauffement climatique ! Et pourquoi pas le 911, tant qu’on y est ? »

« Si j’ai un conseil à vous donner, inutile de repeindre la grille. Il faut l’envoyer sabler ! »
Deux potes bricolent. Le peintre et le fils retapent la grille de la maison familiale. Le peintre est généreux. Le fils reconnaissant. Ils font un tintamarre du tonnerre en grattant les barreaux écaillés. Ça prend du temps. Ça fait une bonne heure que les deux journaliers du dimanche s’échinent sur le muret. Ils plaisantent et profitent du beau temps. Septembre est une belle saison sur Eonville.
L’homme qui vient de s’exprimer part pour son sport hebdomadaire. Du squash. C’est un trentenaire, qui arbore une coupe stylée et qui porte un survêtement classieux. Il se dirige vers sa voiture, un somptueux coupé sport de la dernière génération. Un bolide immatriculé au Luxembourg. En ce moment, c’est le must. Le trentenaire est un riche entrepreneur, qui prospère dans l’immobilier et qui tient une carrière – de pierres.
Notre carriériste a des relations, de l’entregent, de l’argent. Une femme et deux enfants. Delphine Gantois est sa maîtresse. Quand on est quelqu’un d’important, on se doit d’entretenir une maîtresse. Delphine dandine dans son survêtement moulant. Elle est très attentive à sa dernière innovation : une poitrine siliconée. Ses seins biscornus et pendants la désolaient. Elle complexait. En dix mille euros, elle s’est offert une paire harmonieuse. Cadeau de son amant.
Delphine est dentiste. Elle gagne sa vie. Elle vient de s’installer dans une maison cossue, qu’elle a retapée de fond en comble. Le paradis des bobos : la campagne à la ville – un concept qui gagne. L’amant a payé cher sa danseuse, quatre ouvriers, des travaux, trois architectes – renvoyés. Résultat des courses : l’aménagement a coûté plus que la bicoque. C’est peu dire. L’entretien d’une femme excède le coût d’un cabriolet. Avec l’expérience, le carriériste n’est pas certain d’y gagner au change. Sans le prestige, il s’empresserait d’arrêter les frais.
Delphine est une enfant capricieuse. Elle s’est construite dans le luxe, l’élitisme, l’arrogance. Elle sympathise, pourvu qu’elle obtienne ce qu’elle veut. Elle vit selon ses désirs. C’est une gâtée, persuadée de vivre au-dessus des conventions parce qu’elle est entretenue, qu’elle brise les codes et qu’elle a une relation avec un homme marié. Ses copines se récrient ou baissent les yeux. Delphine jubile : ses provocs et ses écarts donnent du piment à une vie terne. Célibataire, c’est ringard quand on a trente ans. Mariée, c’est prévisible. Delphine ne veut pas revivre la vie de ses parents. Un amant, c’est l’idéal. Il est riche, il est intermittent, il est manipulable. Delphine aimerait avoir un enfant.
Faire un bébé toute seule. Elle lève la tête. Les deux zigs d’en face sont en train de se fendre la poire. Pas besoin d’un dessin pour comprendre : il se moque des conseils de son mec. Elle joue la dame : pas un mot. Les voisins, elle méprise. Son pouvoir d’achat excède eux tous réunis. Elle vaut mieux que les farfelus, les marginaux, les bab’s post 68. Les originaux, elle n’a rien contre. Elle suit un autre avis : les voisins croient en Dieu. Ce sont des chrétiens de gauche, un brin poètes, un grain anarchistes. Elle, c’est l’argent, la technique, la chirurgie. Elle a acheté un plasma type cinéma. Elle investit dans les technologies dernier cri. Elle brûle, elle consomme, elle lance la pompe à finance.
« Merci, monsieur, on connaît la musique ! »
Le carriériste détourne le regard. Manifestement, il a lancé son conseil pour faire le malin. Dans le fond, il s’en tamponne. Il est au-dessus des mortels. Il est plus intelligent. Il est plus beau : il est plein aux as. Quand on a gagné trois millions nets en dix ans, on a les moyens de se la raconter. On prend maîtresse tout en gardant femme. On est notable. Bene.
« Monsieur, je suis du métier… »
Il insiste, le Black ! Il est le Nègre comblé. Le carriériste lève la tête. Avec sa tête crépue et ses biscotos noueux, le peintre fait tache dans le décor. Un peintre noir ! Le carriériste est raciste. Delphine rêve d’un autre monde. Pas de fachos ou d’horribles néo-nazis. Ses Champs sont élitistes, ultralibéraux, nantis.
« Votre solution, elle risque de nous coûter légèrement trop cher… »
Le carriériste manifeste son effarement. Il tient à son niveau de vie. L’argent ? Pour lui, ce n’est plus un problème. Jeune, il rêvait d’être millionnaire. Maintenant, il l’est. Point balle. Il assouvit ses envies. Il envie.
« Moi, je vous dis juste ce que j’aurais fait, hein… »
Il s’agace. Il est venu prendre sa grosse et taper dans la balle. Il n’a pas de temps à perdre avec des smicards polémiques. Des prolos de la contestation. N’importe quoi. Il presse le pas. Il sort la clé de son coupé. Il est tendu. Il regrette d’avoir parlé. Il aurait mieux fait de la fermer. Maintenant, il passe pour un pédant. Se déconsidérer devant des tocards, c’est pas terrible pour l’égo.
« Avec votre respect, m’sieur, conseillez-nous la version officielle du 911… »

mercredi 24 juin 2009

Le premier des sionistes

« Je ne pense pas qu’on puisse philosopher de nos jours sans Spinoza… »
Le ton ondule, chantonne, fredonne. Il est sirupeux, mélodieux, odieux. On s’arrête à la fin des mots, on rythme la phrase d’une prosopopée incessante, on prononce les gutturales à la façon english. L’émission touche à sa fin : la littéraire de la Une, animée par le journaliste le plus populaire de France, un arriviste qui se pique de prose à force de prendre la pause. La diffusion est différée, puisqu’on parle belles-lettres en fin de soirée.
Les invités sont des éditeurs, des cooptés. Dans tous les cas, des hommes de l’Etre – jamais d’écrivains. Derrière les vitres du studio, la productrice s’entretient avec le directeur. L’affaire est suivie de près : de Saint-Germain, au moins. Il y a du monde dans la salle, l’enregistrement est ouvert au grand public.
« C’est un de nos jeunes philosophes. Un prometteur. Il participe à sa première émission, pour son premier essai, une première tentative de comprendre le réel à partir de l’apparence et sans l’Etre…
- Problématique très primaire !
- Que veux-tu ? Un normalien, la rue d’Ulm, l’agrégation de philosophie…
- Je vois : il ne faut pas attendre d’une bête à concours qu’elle produise de la granule.
- Pourtant, le garçon a de l’avenir : il est le fils de l’éditeur Méribel – le gendre du philosophe Elias…
- Méribel… L’éditeur d’Elias ?
- Ces gens aiment quand les affaires restent en famille… »
Alain Méribel recoiffe langoureusement son visage de chérubin.
« L’apparence personnelle me laisse de marbre, mais cette indifférence n’est nullement incompatible avec mon substrat ontologique : il n’existe rien d’autre que des apparences – derrière les apparences… »
« Voyez le cabot ! Exercice de narcissisme : se moque de la beauté. S’il fixe l’heure à sa montre, c’est pour mieux mirer le cadran de son luxe. L’histoire d’un jeune homme très oppressé : un rendez-vous éditorial l’attend chaque heure. Dans un café de Saint-Germain, le directeur du magazine de philo branché le consulte. Un ami de thurne, les pères étaient intimes, déjà… Les normaliens gardent d’étroites relations après leurs études.
- Le temps passe, le temps presse. »
Chantal Etienne est la productrice. Elle a le vent en poupe. Sa réputation : fait et défait les carrières. Reine de l’Audimat. Elle bénéficie des bons soins du directeur de la Une : les marionnettistes nagent dans l’osmose. Quels sujets abordent-ils ? Des broutilles cathodiques ? Ce n’est pas lors d’un enregistrement qu’on cause.
« Méribel, il est dans les affaires ou dans les lettres ?
- Quand tu fais des lettres, tu fais des affaires !
- Ils traitent la philosophie comme une intrigue qui rapporte.
- Et elle fructifie ! Ils sont riches. Ils sont beaux. Ils sont béotiens. Nos deux érudits viennent du commerce. La famille Méribel est propriétaire d’un important patrimoine. Elias a vendu le négoce paternel de bois.
- Ils feront toujours des affaires…
- Ce sont des Séfarades d’Oran. Ils surfent sur la Shoah, ils sont antiantisémites. Ils sont sionistes. L’idéologie produit. Les fiers-à-bas de la place l’ont compris !
- Des scribouillards ?
- Reconvertis dans la philosophie médiatique ! »
« Je ne voudrais pas sombrer dans le pédantisme, mais il est clair que plus on moralise, plus on est immoral ! On immoralise ! Spinoza l’avait déjà démontré et Nietzsche appelait à sortir des carcans du bien et du mal ! »
Alain Méribel n’aime pas qu’on l’appelle Junior. N’a-t-il déjà pas tout d’un grand ? Comme son père, Alain est sur le point d’accéder à la célébrité. Il bénéficie des diplômes, il a les relations. Assistant-chercheur, il est en poste à l’Institut politique de Paris, en attendant la prestigieuse Ecole Polytechnique. Question de sang.
Il sait que son temps viendra. Il attend. Il doit juste apprendre la patience.
« J’aimerais bien apprendre ce que se racontent la Etienne et le dirlo…
- Leurs affinités suivent les courbes de l’audience. En cas d’avanie, ils ne se parleront plus…
- Le fort-en-thème a fini sa leçon ?
- L’héritier a du bas goût. Une mine de minet, à la mode du monde, Saint-Germain cultive la prétention. Ulm la prétérition. Niveau idées, le désert est recommandé. Les perroquets savants sont de sortie. L’excellence rabâche sa médiocrité. Un jour, Alain se réveillera avec une inflammation du bulbe, il l’aura cherché ! »
« Alain, cette bonne surprise !
- Toi ici ? Je croyais que tu tenais conférence à Rio ?
- Ma femme inclinait pour la saison hivernale, quand il fera moins chaud… »
Junior ne se sent plus. Elias qui l’attend à la sortie d’un plateau, plus qu’un adoubement, c’est la bénédiction du maître envers le prétendant. Elias est le roi des télévisions. Coiffé de sa tchatche en plis, il ne se démontre jamais. Comme on se garde de contredire le taiseux, la morgue passe pour de l’assurance-vie.
« Ton père m’a informé de ton plateau. Pour cette première, je suis venu porter mon gendre au pinacle de l’éloquence…
- Si tu savais comme je hais les supporters ! Des moutons bêtes et méchants…
- Ta famille m’est plus chair que la mienne…
- Je…
- Venez passer quelques jours dans mon riad ! Essaouira, la mer, c’est le pied pour un philosophe ! L’air marin exhale l’inspiration de son verbe iodé…
- J’ai dévoré le philosophe surfeur. L’eau est inouïe !
- Ton surfeur est un camarade, avec qui j’ai dîné dernièrement. Un plaisant iconoclaste qui me rappelle les moralistes, en sus de sa fine pointe nihiliste. Ne lui manque que la musique. C’est ma marotte. Désolé si mon pied s’accorde à mon esprit de composition ! Je ne lis jamais d’écrits en période conceptuelle… Question de méthode, comme énoncerait un de mes devanciers de la langue française.
- Tu sors un opus ?
- Ton père m’a inspiré ! Il est ma muse. Une méditation sur l’extension et la perpétuation de la démocratie. J’en suis aux limbes du verbe et je souffre comme une femme qui accouche. Enfin, grâce à ton créateur, ce libelle tient la rampe !
- Papa est d’une intelligence… visionnaire !
- Je lui ai toujours suggéré d’écrire au lieu de se cantonner au passeur. Il ferait un romancier... J’ose le terme ! Méribel, Balzac de son époque ! De notre époque ! La présentation claquerait au vent de la renommée !
- La communauté des amis philosophes. Tu en es le phare ouest… »
Sans le laisser achever, Elias passa la main autour de son épaule. Leur distinction était intime.
- Il faudrait aborder le sujet qui me tient à cœur. La confession. J’ai appris que tu rédigeais un journal…
- C’est en évacuant ses idées qu’on les purifie, non ?
- Comme c’est bien dit. Comme c’est ciselé. En-vo-yé. Artiste !
- Papa me le répète depuis que je suis en âge de déchiffrer !
- Le genre politique te conviendrait à merveille. Un ministre cherche une plume pour sa campagne européenne. Un socialiste du bon coté de la gauche. La liberté. La gauche libérale. Pas le dogmatisme du communisme. C’est un sénateur. Ton style toucherait la fibre du peuple…
- Moi ?
- Sionistes, la fibre est en nous ! Notre élu se rapproche de l’élection… »

Senior se recoiffe. Les cheveux grisonnants, il ajuste son rôle. Les femmes aiment les vieux beaux. Pour preuve, son succès auprès de la gente féminin ne se dément pas. Son mariage avec une journaliste séfarade repose sur un accord explicite : elle gère son patrimoine parisien; il jet set. Dans ces milieux, avoir du succès est gage de fortune.
Luc Méribel a deux atouts contre lesquels on ne lutte pas : éditeur de la place et ami d’Elias. C’est la splendeur. À Essaouira, Méribel a atterri en célibataire. Sa femme vers Oran la natale - une semaine confortable dans le riad de Frère Elias – Essaouira, la touriste par excellence. La ville pour les surfeurs, les stars, les musiciens et tous les artistes qui ont réuni du pécule. L’ami Elias a transformé le palais en conte de fées. Très zélé, Luc n’a pas débarqué les mains vides : il surgit toujours avec ce qu’il appelle des libellules. Des créatures. Des fées pour comte. Pas une semaine chez Elias sans libellule. Cette fois, il est accompagné de la Deteschi, une top recyclée dans la chanson. Une refaite qui connaît la musique.
Coco abonde en caprices et en amants. Niveau reconnaissance, c’est une des plus belles prises de Méribel. Pour qu’il accroche la Deteschi dans ses filets, il faut plus qu’un poil de célébrité ou un soupçon de pouvoir. Il faut appartenir au cercle des gens qui pèsent. Méribel soupèse son identité. Avoir les moyens d’entretenir des maîtresses, des immeubles et des livres : c’est Byzance ! Deteschi entre dans l’histoire par son corps. Une belle vaut plus qu’une cervelle. Elle séduit de nuit et elle nuit de jour. C’est plus rentable que le talent.
Elle n’a aucun goût. Elle défile en chanson. Le temps file en chaussons. De famille industrielle séfarade, Deteschi ne s’affiche qu’en sionistes. Dans le milieu, elle est réputée. Les mauvaises langues l’habillent en pute, mais c’est la jalousie des mêmes buts. Deteschi vante sa bouche, son nez, ses pommettes, ses seins, son ventre. Elle a tombé des chanteurs, des guitaristes, des politiciens, des industriels… Elle arpente le gotha. Question sionisme, elle ne pause pas. C’est sa culture, son éducation, sa mémoire. Elle sort de quatre ans avec le fils d’un avocat, chasseur de nazis, un père à fils.
Le fiston est nom, coureur, jupon. Deteschi coucou des cocues, elle se moque de l’amour. Elle défile, elle file, elle bile. Vu son carnet, elle n’a pas froid aux yeux. Elle opère au-dessus des sentiments, adresse hors du commun, catégorie élite, ni trahison, ni jalousie. Les pépètes : elle fait ce qui lui chante. Elle flatte, elle manipule, elle séduit. Elle vit de vits. Une courtisane a dépassé depuis l’enfance la mentalité moraliste.
Incomprise des hommes, c’est bon signe. Méribel s’en moque. Les libellules, il a l’habitude sans aile. Il est au-dessus des fées. Le ritualiste sort les jouvencelles du monde. Il hiérarchise : la femme est mère, les maîtresses superficient. À ce niveau, on fournit la came. Les dames adorent. Luc pioche. Il a les mêmes valeurs qu’Elias. Son jumeau, son pendant. Leur amitié appartient à leur gloriole. Aux gazettes de la mode. À la littérature, comme l’évoque Elias le nébuleux.
Elias est marié avec une actrice goy et qui entretient la même mégalomanie que son tendre époux. Elias est le produit d’appel de Méribel. Bonne pioche : séfarade, ami, philosophe, agrégé, normalien... On gagne beaucoup à fréquenter Elias. Alors ses dérapages et ses dithyrambes, Alain s’en moque comme de l’an christique. Les compères se sont renvoyés la bulle : témoins de mariage. Elias a eu des enfants avec un mannequin séfarade sioniste ? L’impie, c’est pour la noce, les paillettes et les pellicules. Elias s’en pourlèche les babines. Qu’on le conteste ou qu’on le teste, l’important est qu’on parle de lui.
Il est l’intellectuel médian de la génération médias. Format cinéma. C’est sa certitude : intello des bacs à ondes. Dans les rédactions, Méribel est le vizir. Il a eu une idée lumineuse, une inspiration de sioniste : la fille d’Elias, l’unique enfant, la chérie choyée, déprimait. Une chieuse, l’amour suicidé à force d’avoir ses appétits sous le ventre. On crève d’être envie. Il a donné son fils – en mariage. Par piété filiale, parce qu’il veut ce que père attend, Alain a validé. Il a convolé en grandes noces. Le prodige et la prodigue. Au bout de cinq ans de noces, Alain a la gueule de bois. La fille évolue entre l’hosto et la cure. Le Botox et la désintox.
Elle surnage parfois, entre ses caprices et ses crises. Alain va mourir à cause de la famille à Papa. Beau-papa est comblé. Un gendre de ce niveau, il tremblait d’entretenir une flippée à vie. Il prépare les petits-héritiers, la relève. Sa réputation engraisse dans le Tout-Paris. Sans commentaire, Deteschi se lève. Elle a la démarche des félonnes : elle tord les hanches en cambrant le buste. Auguste, la féline. Elias mate d’un œil expert et sourit : Luc est spécialiste pour ramener des panthères ! Il se penche, grappe de raisins à la main, singeant les Romains qui sont un modèle (il aurait aimé une vie à la Sénèque) :
« Maintenant qu’elle est partie, je peux te le dire : c’est une sacrée pute ! »
Elias adore les apartés avec lui-même. Il revendique sa violence bourgeoise. Alain hausse les sourcils.
« Ne t’inquiète pas, je l’ai en main. Je la sors et je la rentre… Elle vient d’une grande famille italienne !
- Tout à l’heure, quand tu prenais l’air, elle m’a allumé sévère !
- C’est la preuve qu’elle a du goût. C’est juste un coup pour m’amuser. Tu peux en faire ta muse, elle ne sera jamais mon problème.
- Elle est où ?
- Depuis qu’elle chante, elle se pique de littérature. Je l’entretiens avec Camus et Alger. Notre égérie discute philosophie avec Alain.
- Ça doit donner ! Un agrégé de philosophie et une modèle, c’est l’association de la beauté et de l’intelligence !
- À mon sens, le QI renvoie à la voix !
- Ton fils, quelle classe ! Tu peux te vanter de n’avoir pas loupé son éducation !
- Ne me reprocherais-tu pas de n’avoir pas composé ?
- C’était tellement à ta portée !
- Mon chef-d’œuvre, c’est mon fils ! »
Elias opina du chef.
« Tu ne perds pas le sens des mots ! Comme c’est bien dit... À la bonne heure ! Trinquons à la vie qui passe et qui nous chérit tant !
- Aux libellules et aux cycles du printemps !
- À ton fils et à ma fille qui sont parmi nous !
- À notre amitié !
- À la philosophie !
- C’est ça. À la vie. »

« Alain ! »
C’est un ordre. Alain Méribel se retourne. Il a la tête dure et les mâchoires serrées. Un bon jour. Il fête la naissance de sa fille dans un petit restaurant de Paris qu’il a réservé pour l’occasion. Il fume dehors. Il fume beaucoup. Il a toujours clopé, mais il est tendu. Il est étranger à son corps. Alain Méribel est un homme comblé. Il vit en grande pompe avec Deteschi. Le Landernau germanopratin rit encore de l'union du fils et de l’ex.
Alain a réussi l’exploit de piquer la maîtresse à son père. Même à Hollywood, on évite cet exploit freudien. C’est un coup à expier. On fait mine de regretter cette aventure parricide. On se moque. Le monde est cru. Alain avait de bonnes raisons de péter les plombs. Son mariage battait de l’aile. La fille d’Elias répandait ses caprices, deux dépressions, un internement. Alain n’a eu d’autre choix que de cavaler la gueuse. C’était insupportable : se cacher, mentir, la triple vie. Alain a craqué. Il a refait sa vie. Deteschi l’a croqué. Luc pleure souvent. Alain crie souvent. Il ne comprend pas ce qui est arrivé.
Son père, son modèle, son héros, son grand homme, son inspirateur jusqu’à la rue d’Ulm, il lui a piqué son flirt de quinqua ! Il a vengé sa mère. Il est amer, très en colère contre les magazines racoleurs. Il est la victime du moralisme et de la bêtise. Elias lui a fait des misères. Son père l’a abandonné. Sa mère l’a désavoué. Il était parti pour casser la baraque, conquérir Paris, dominer les médias. Le voilà chien perdu, galeux et bâtard, pitoyable toutou de sa danseuse. Esclave de son sens. Faux et foulosophe. Chacun sait trop que la croqueuse d’hommes se lassera bientôt de son nouvel objet d’adoration. Père ou impair, elle tient à son entretien.
Dans son trouble, Alain a remplacé une paumée par une garce. Deux cinglées ne valent pas mieux l’une que l’autre. Alain pleure sans larme. Un crocodile sans arme. Que faire ? En un flirt, il a détruit son bel itinéraire toute tracé pour une bagatelle. Il avait le droit de courir les femmes sans se faire attraper. Pas de piquer la bagatelle de son père. Pas de trahir la famille. Pas de féconder la Deteschi. Alain est en quarantaine. On le regarde de travers, il erre, mouton égaré, brebis galeuse, fils ingrat, héritier raté, génération plombée… Il est coincé, perdu, bloqué, dans la souricière.
Il a écrit une lettre à Elias. Heureusement, au dernier moment, un vrai ami l’a empêché de commettre l’irréparable. L'agression de Beau-papa après l’attentat contre Papa. L’ami est normalien. Sioniste, il fera du chemin. Vite, dans la presse. Brave tête, il a expliqué qu’il fallait calmer le jeu : le temps répare certaines blessures. On lave son linge sale en famille. C’était son dernier mot. Il avait raison. Alain le sent. Alain le subodore. Lui qui a tout réussi échoue au port. Et le porc sans or ? Il a honte. Il ne l’avouera jamais. Il égrène les cas historiques et chaque fois parvient à la même conclusion : il aurait pu évoluer à la cour d’un empereur sinistre. Néron, Caligula… L’incollable de la philosophie a identifié Denys le Jeune. L’héritier infâme complota contre son père et se perdit en débauches. Il vilipenda son père, son oncle et Platon.
Pauvre Alain ! Perdu pour la philosophie, perdu pour la vie, perdu pour l’amour. Sa beauté de Narcisse s’est commuée en maléfice du vice.
« Alain, il faut que nous discutions ! »
Alain a la haine. Il s’approche. Rédemption ou calvaire ?
« Je ne suis pas venu pour te juger, mon fils… »
Phrase cousue de fils noirs.
« Je suis venu pour dialoguer ! »
Un vrai politicard, cet Elias.
« Tu as soucié ton père, tu as chaviré ta famille. Ta mère gémit, ma fille blêmit… »
Alain se ride, convulse et se retient pour casser la gueule à Beau-papa. Ces salauds ont couru, ont trompé, ont magouillé et au crépuscule de leur puissance, ils distribuent les bons points ! Alain affronte l’inacceptable : les moralistes de la perversion, les raisons de sa colère ! Deteschi est une mygale. Son venin n’est rien à côté de la pression familiale. Deteschi lui a entrouvert la porte de la révolte. Il n’est pas papa. Il n’est pas beau-papa. Il n’est pas. Un petit monstre à montre, passé de la couche d’une paumée à la couette d’une pommadée. Pas facile d’être fils de tyran sioniste. Dictateur éclairé. Manipulateur corrompu. Rompu aux rampes. Aux preuves de la pieuvre. Fils de putois. Deux filles de familles sionistes sont sur le même bateau. Qui tombe à l’eau ?
« Au lieu de nous déchirer, ton père a décidé. »
Des fois, Alain se demande si Papa n’est pas le chef. intendant ou vizir : l’âme grise. Elias écoute les conseils. Papa a tout compris, il voit mieux que tout le monde, il flaire les pistes et les influences. Il sent le chic du choc. Il pressent les succès, les bonnes affaires, les placements. Alain a la nostalgie de cette intelligence d’Etat, qui vaut mieux que la politique et qui conseille les créateurs. Alain cherche à se réconcilier. Il est un bâtard, un fétu de paille perdu dans le désert de ses passions. Il est prêt à quitter la Deteschi. Il se fiche de ses jambes, il craque de remords, l’issue est inéluctable, le temps ne passe pas. La morsure affole la boussole de son compteur. Il ne sait plus où il en est, il souffre des lésions de l’amour, la ciguë de la passion. Il se compare à Enée.
Dans le fond, Didon aussi, c’est lui. Il est victime de l’ambre Deteschi. Il est son ombre. Il le sait, il ne l’a jamais dit. Il la hait. Elle le manipule, elle lui a fait un enfant dans le ventre. Il est le parti prix, le juste pris, le jeune second, l’amoureux transi. Il est le jouet de la castratrice. Il aime son père, pas la sorcière. Coco est trop.
« J’ai parlé avec ma fille. Elle a tourné la page. Il est temps que ton tour vienne !
- Qui m’a allumé dans son roman-confession ?
- Ne sois pas intransigeant. Reviens à la raison. À la maison. C’était une thérapie par l’art…
- Je n’ai pas besoin de ton paternalisme bienveillant !
- Je te propose un contrat : tu appartiens à la génération gêne et tics…
- Je suis le passé dépassé !
- Si tu t’enfermes dans ton labyrinthe, tout le monde sera perdant. Il te faut reprendre le flambeau de la cause…
- Et si je refuse ?
- C’est sans condition. Avec ton père, les relations vont s’arranger. Coco, c’est ton affaire. Il est temps d’enterrer la hache de guerre civile. C’est du gâchis pur et simple !
- Je n’ai pas calculé !
- J’ai tiré un trait sur ta lettre. Ma fille a rencontré un type formidable, un acteur féru de littérature, ils attendent un enfant. Tu n’as pas le droit de les trahir.
- Comment inviter à dîner un beau-père ?
- Oublie la politesse, ça ferait déraison. Le mieux est de passer à la maison… »
À Paris, Elias possède un pied-à-terre, deux cent mètres carrés de luxe qu’il a aménagés selon les lubies de son actrice. Elias ne peut comprendre le geste d’Alain : il a sacrifié sa vie au pouvoir. Alain se comporte en carie intransigeante. Elias est à deux doigts de rompre. Sa médiation lui pèse. Si Alain fanfaronne, qu’il reste dans son coin. L’histoire est pleine de farces, de traîtres et d’échecs. C’est un effort qu’Elias consent au nom du sionisme des Séfarades !
« J’ai mieux à proposer. Tu me tends la main, je te coupe le bras !
- Œil pour œil – dent pour dent ! »
Les intellectuels ricanent, réconciliés, comme aux beaux jours de leur concorde.
« Je crains d’être harcelé par des paparazzis si je m’affiche en ta demeure. Imagine les gros titres : « Le gendre et l’Elias réconciliés » ! Pour ta fille, c’est un calvaire couru d’avance…
- Chez toi, c’est cousu d’avances : « Elias visite Coco sur fond de haine familiale… »
- Je tiens à la discrétion. Un ami nous accueillera…
- Puis-je prendre connaissance de ce choix prudent ?
- C’est un journaliste qui m’a beaucoup aidé et qui te recevra avec les meilleures intentions… Il a toujours préconisé la réconciliation…
- Entendu, Alain. Comme c’est émouvant, vraiment émouvant : nous pardonner au-delà des trahisons. Nous sommes au-dessus des déchirures ! Nous sommes le clan de l’éternité ! »

« C’est le moment de transmettre l’antenne à Alain Méribel pour l’émission que l’on ne présente plus, Les Entretiens de la philosophie !
- Bonsoir, Jean Le Carré. »
Voix douce et posée. Tonalité déposée. Radio-Culture s’enorgueillit de son intellectualisme. Radio culturelle, peut-être ; radio culte – paraître. Jean Le Carré est un producteur historique, un vieux de la vieille, au phrasé sinueux, tortueux, alambiqué. Il pond des émissions précieuses pour les érudits. Du moins, c’est ainsi qu’il présente son élitisme. Jean Le Carré approche de la retraite. Pas de souci : avec Alain, la relève sera stéréotypée sur le moule de l’académisme. Après avoir moqué les frasques version Deteschi, les soirs, il passe la parole à son complice. Il s’est réconcilié avec Alain. Les deux sionistes sont complémentaires. Le Carré ne jure que par la rue d’Ulm. Il avait le niveau. Il pense, mais ne dit pas. Quand on est autodidacte, produire à Radio-Culture, c’est un cas d’école qui vaut bien une messe.
Le Carré appartient aux meubles. Alain le ménage. Le Carré couve le poussin malsain. Méribel est le pistonné dont les ragots de la station sont l’épicentre. Dans les couloirs ou au standard, on jase et on pérore. Au centre, son aventure avec la maîtresse de son père. On prête au galant mille frasques avec les stagiaires qu’il embauche. Jamais de roturières ou de demi mondaines. Que des Ulmiennes ; à l’extrême limite, des Normaliennes. Son appartenance à la gauche, on la surnomme pour l’occasion « la caviardée », en insistant sur le néolibéralisme de cette gauche conservatrice. Le bellâtre de service est tancé pour ses vices. Bien entendu, on se moque en sous-main. On se garde bien de répéter au grand jour ce qui se chuchote hors micro. Fils à papa est un surnom d’autant plus savoureux qu’il désigne un néo-parricide : Alain a tué le père le jour où il a voulu dépasser son pair.
Question tenue, les sorties de route sont maintenant de l’histoire ténue, presque des erreurs de jeunesse. Méribel suit les glorieux pas de son éternel. Il est l’héritier qui cherche à plaire. Il a fini par quitter la Deteschi, qui lui collait de l’urticaire. Caprices, trahisons, Deteschi est une dévoreuse d’hommes qui lui a donné une fille. Pendant ce temps, Méribel n’a pas dérogé à ses habitudes. Sa femme déconnait ? Coco détonne. Alain a continué à courir. Bon sens ne saurait mentir. C’est normal, il suit les traces du père. S’il a trompé son clan, c’est le modèle. Le moule. Du moment qu’il travaille dur, les ébats sont autorisés. Trahir Deteschi était un devoir, d’autant que la donzelle s’est lassée de la philosophie. Après les musiciens, les acteurs et les intellectuels, la voilà maintenant dans l’antre de la politique. Elle est de sortie avec un ministre socialiste. À chaque fois, c’est la même rengaine : Coco dégaine si l’élu est sioniste.
Elle ne croit pas en Dieu. C’est une mante, peu religieuse. Progressisme gâté, elle est pleine aux as de valets (de nique ?). Joker-Club. Alain s’est refait une santé. Presque une virginité. Il a gardé les bonnes habitudes. Il a le vent en poupe. Le diablotin paré de noir – le snob n’invite que des anciens de la rue d’Ulm. Le miraculé de l’amer se prend pour le paon de la philosophie française. On ajoute souvent : un paon sans tête, pour un philosophe, c’est fâcheux. Mauvais plan. Évidemment, pour un courtisan, la référence à l’animal n’a rien d’agressif. Méribel se pique de converser dans la langue du dix-septième. Le Grand Siècle est sa Norme. Il devise si bien qu’il vend son art par disque. Comme un sophiste, il choit son poste de producteur, il sort des livres sans contrefaçons, il enchaîne des interviews à la semaine, il anime des émissions de sagesse. Son créneau et son credo : faire dans le qualitatif. Il tient un standard. Sa marque fabrique. Le courant est continu depuis qu’il est revenu dans les petits papiers de son père.
Il est sorti de sa discrétion de jeune loup prometteur. Il s’est rangé des voitures. Il est amoureux. Il a enfin rencontré l’actrice sioniste sépharade dont il rêvait. Posée, pas paumée. Une splendeur, passionnée de théâtre. C’est le signe. On lui a pardonné ses incartades. Il est de nouveau bankable. Un crack ne sera jamais un bourrin. Il se félicite et triomphe. Qu’il a bien fait de renouer avec son clan ! Quelle folie lui a pris ? Quelle mouche vénéneuse l’a piqué ? Quel irrationalisme l’a rongé ? Quelle passion ? Avec ses amis philosophes, il disserte longuement sur son cas, la passion, la déraison, la cristallisation... Son érudition, il en connaît un rayon.
La presse encense le penseur léger, le Prométhée prometteur, le digne successeur, le pédagogue inégalable, le causeur éloquent, au point de galvaniser les rétifs et les obtus. Il donne des conférences dans des salles pleines, il vit dans un duplex de Saint-Germain, il gère une partie du patrimoine familial – signe de la protection paternelle. Il s’apprête à prendre l’antenne, casque sur les oreilles. Une stagiaire ulmienne, qui vient de réussir l’agrégation de philosophie, lui indique à grands renforts de rires que son père veut lui parler. C’est la bonne humeur dans le studio. On boit le café, on abonde en gestes. Alain se lève : l’émission commence par une citation de Schopenhauer. Il a le temps et puis, c’est le juste retour du père prodigue. On a commencé par l’accepter dans le saint des saints radiophoniques et maintenant, le glorieux géniteur consent à l’appeler !
Il n’a pas chômé. Luc a tiré un trait sur l’erreur impardonnable. De toute façon, il voit Coco comme l’ex d’Alain. La mère de sa petite-fille. La relation est apaisée. Elle est confidente. Les mauvaises langues insinuent qu’Alain est resté trop proche pour un ex-père. On cligne des yeux. Coco est une épave. On ne se revêt pas. Alain est un tordu. On est certain. La confidente est amante par intermittence. Les cœurs incendiaires, seul change le statut. Le regard social. Alain est revenu aux bons soins bourgeois. Alain est sur le bon cheval. Le prodige a congédié le prodigue. L’âne a une âme. C’est cent purs sangs.
« Je te dérange ? »
Alain est très à l’aise, cigarette à la main et mèche rebelle au-dessus des yeux. Il se sent en confort. Il jouit de sa plénitude.
« Je prends l’antenne dans la minute !
- Bien ! Ton éloquence fera le reste. Dis : tu es invité en Israël pour une semaine de gala. Rencontre de journalistes, conférences, restaurants de luxe… La lune de miel pour ta femme ! Je me suis dit que tu ne pouvais refuser de retrouver ton pays !
- J’accepte avec empressement. »
Quand Alain raccroche, il retient son souffle pour ne pas danser. Israël, il professe son spinozisme. Le sionisme, cause sacrée. Cause sainte. Cause toujours. Alain entre en diplomatie. Elias tient son successeur. Alain se prépare pour le tabac. Un carton à Sion. Il ajuste le casque autour de ses oreilles. Il souffle la buée de sa calcinée. Il est un incube au carré. Il retourne en terrain promis. Il s’est débarrassé de son succube anthropophage. Son jumeau maléfique. Prêt à tout casser, il est casé. Il va parler. Il est paré. Il vénère le vent, le néant, l’instant. C’est le sien.